LIVRE IV. — CHAPITRE II
aso
Et si nous pouvions espérer de voir se généraliser un tel système, le bonheur ne croîtrait pas moins dans les relations extérieures de peuple à peuple, que dans l’ordre social intérieur de chaque nation prise à part. On aurait lieu de se flatter de voir diminuer beaucoup les ravages de la guerre, et peut-être quelque jour s’éteindre ses funestes flambeaux.
Une des principales causes de guerre fut sans doute, chez les anciens peuples, le défaut de place et d’aliments; et quelque changement qui se soit opéré dans l’existence des peuples modernes, cette cause n’a point cessé d’agir, quoique dans un moindre degré. L’ambition des princes manquerait d'instruments de destruction, si la détresse qu’éprouvent les classes inférieures ne les forçait h se ranger sous leurs étendards. Un sergent recruteur soupire après une mauvaise récolte; il désire que beaucoup de bras manquent d’emploi : ou en d’autres termes, il demande un excès de population.
Dans les premiers âges du monde, lorsque la guerre était pour les hommes la principale affaire, et que les plaies faites k la population par celte cause étaient sans comparaison plus grandes que de nos jours, les législateurs et les hommes d’état, occupés sans cesse des moyens d’attaque et de défense , crurent devoir encourager de toute manière l’accroissement de la population ; ils imaginèrent de flétrir la stérilité et le célibat, et d’honorer beaucoup le mariage. Les religions populaires se conformèrent k ces maximes. En plusieurs pays, on rendit un culte à la fécondité. La religion de Mahomet, établie par l’épée, non sans une grande destruction de ses fidèles sectateurs, représenta comme un de leurs premiers devoirs l’obligation de faire naître des enfants, destinés k glorifier le Dieu qu’ils adoraient De tels principes encouragèrent puissamment le mariage; et l’accroissement rapide de population qui en résulta fut k la fois effet et cause dans les guerres permanentes de cet âge. Les vides occasionnés par les dévastations précédentes offrirent de la place pour de nouveaux établissements, destinés k recruter de nouvelles armées ; et la rapidité avec laquelle se succédaient ces recrues servit de motif etd’instrumentk de nouvelles hostilités. Sous l’influence de semblables préjugés, il est difficile de concevoir un terme k la guerre.
La morale chrétienne nous prêche d'autres maximes; on y reconnaît le caractère d’une religion divine et bien adaptée k un état avancé de la société humaine. La manière dont elle s’exprime sur les devoirs relatifs au mariage mérite toute notre attention.
Sans entrer ici daus des détails qui nous eutraineraient trop loin, et en appliquant k l’état actuel de la société l'esprit des préceptes de saint Paul , sans perdre de vue les lois connues de la nature, on accordera.
CONTRAINTE MORALE. INFLUENCE DE CÇTTE VERTU. 4M je pense, que lorsque le mariage n’est pas en opposition avec des devoirs d’un ordre supérieur, il doit être approuvé; mais que dans le cas contraire, il est blâmable. Cela est conforme à ce principe incontestable de la plus saine morale : < Le moyen de connaître la volonté de Dieu, par les lumières naturelles, est de chercher quelle est la tendance d’une action relativement au bien général1.» Or, il y a peu d’actions qui tendeut plus directement h diminuer le bonheur général, que celle de se marier sans avoir de quoi fournir à l’entretien de ses enfants. Celui qui la commet agit donc contre la volonté de Dieu. Il devient un fardeau pour la société dans laquelle il vit. Il se plonge lui-même, et plonge sa famille, dans une situation qui de toutes est la moins propre à entretenir les habitudes vertueuses. 11 viole ses devoirs envers son prochain et envers lui-même. Il écoute la voix de la passion, sans égard à des obligations sacrées.
Dans une société telle que je l’ai supposée, dont tous les membres s’efforceraient de parvenir au bonheur par une stricte obéissance au code de morale dicté par les lumières naturelles et sanctionné par la révélation, il est évident qu’on ne verrait jamais contracter de tels mariages. En prévenant de la sorte tout excès de population , on retrancherait une des principales causes, et sans contredit le principal moyen, de la guerre offensive; on préviendrait au dedans la tyrannie et la sédition, maladies politiques d’autant plus funestes qu’elles s’engendrent mutuellement.
Faible pour la guerre offensive, une telle société offrirait, dans le cas de la défense, une force comparable à celle d'un rocher de diamant. Là où chaque famille aurait en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie, jouirait même d’une sorte d’aisance , on ne verrait point régner le désir du changement, ni cette espèce de découragement et d’indifférence qui fait dire aux classes inférieures du peuple : * Quoiqu’il en arrive, nous ne serons pas plus mal qu'à présent. > Les cœurs et les bras s’uniraient pour repousser l’agresseur, car chacun sentirait le prix des avantages dont il jouirait , et tout changement ne s’offrirait à lui que comme un moyen de les perdre.
Puis donc qu’il ne tient qu’à nous d’éviter les maux qu’entraine le principe de population; puisqu’il suffit pour cela de pratiquer une vertu dictée par la nature , confirmée par la religion; puisqu’il y a lieu de croire que l’exercice de cette vertu augmenterait d’ailleurs notre bon-
1 Palet/ s moral philotophy, vol. I, p. 65.