LIVRE IV. — CHAPITRE III
est incontestable. On ne peut donc qu’approuver la règle donnée ici, ou le moyen que l'auteur suggère. Mais la fin particulière qu’il a en vue est blâmable. Si on veut forcer les hommes qui composent la masse du peuple à se marier, dans le temps même où la rareté des subsistances donne lieu de Croire qu’ils ne seront pas en état de nourrir leurs enfants. Certes, autant vaudrait forcer à se jeter à l’eau ceux qui ne savent pas nager. C’est dans les deux cas tenter témérairement la Providence. Nous n'avons pas plus de raisons, dans l’un que dans l’autre, de croire qu’elle fera un miracle pour nous préserver du malheur ou de la mort que notre conduite nous attire.
Ceux qui veulent améliorer efficacement la condition des classes inférieures de la société doivent chercher les moyens d’élever le rapport du prix du travail au prix des vivres , afin que l’ouvrier soit mis en état de commander une plus grande quantité de choses nécessaires à la vie, ou propres à augmenter son bien-être. Jusqu’ici, pour atteindre ce but, on a excité les pauvres à se marier, par conséquent à augmenter le nombre des ouvriers , et à surcharger le marché de celte marchandise dont on dit qu'on veut hausser le prix. Il ne fallait pas beaucoup de pénétration pour prévoir l’effet d’un tel procédé. Cependant il n’y a rien de si convaincant que l’expérience; or, cette expérience a été faite, et cela en divers pays et pendant le cours de plusieurs siècles : le succès a été tel qu’on aurait dû le présumer. Il est temps sans doute d’essayer d’un autre remède.
Quand on s’est aperçu que le gaz oxygène ou l’air vital pur ne guérissait pas la phthisie, comme on l’avait cru d’abord , mais qu’il aggravait plutôt les symptômes de cette maladie, on a essayé un air qui jouit de propriétés tout opposées. Je propose d’appliquer, à la guérison de la pauvreté , la même marche philosophique ; et puisque nous avons reconnu qu’en augmentant le nombre des ouvriers , nous n’avons fait qu’aggraver les symptômes de cette funeste maladie , je souhaiterait qu'on essayât maintenant d'en diminuer le nombre.
Dans les États anciens et bien peuplés, ce moyen est le seul duquel nous puissions attendre raisonnablement quelque amélioration importante et permanente au sort des classes inférieures.
Pour élever la quantité des subsistances au niveau du nombre des consommateurs, nous serions portés au premier coup-d’ceil h diriger notre attention sur les moyens d’accroitre les subsistances , mais nous trouverions bientôt que cet accroissement n'aurait d’autre effet que de multiplier encore plus les consommateurs, en sorte que le pas que nous aurions cru faire ne nous aurait nullement approchés du but. Il