IVRF. l. — CHAPITRE IV
où l’on entasse les malades; en sorte que très peu en réchappent Malgré les soins des jésuites, les indigènes du Paraguay étaient fort exposés à cette cause de destruction. La petite vérole et les fièvres malignes, qu’on appelle peste dans ces régions, désolaient les missions les plus florissantes; et c’est à cette cause qu’l.'lioa attribue la lenteur de leurs progrès, au sein de la profonde paix dont elles jouissent *.
11 ne faut pas croire que ces épidémies épargnent les peuples du Nord. Elles y sont, au contraire, fréquentes * , et la relation du capitaine Vancouveren offre un exemple frappant. Depuis New-Dungeness au nord-ouest de l’Amérique, sur une ligne de côtes de cent cinquante milles 4, il ne vit pas cent cinquante habitants. Il trouva plusieurs villages déserts, dont chacun, h lui seul, aurait aisément contenu tous les individus épars qui s’étaient offerts à sa vue dans toute cette étendue de pays. En faisant des excursions dans l’intérieur, surtout au Port- Discovery, il trouva des os et des crânes humains répandus çà et là. Cependant les corps des indigènes vivants n’offraient aucune cicatrice; ils ne témoignaient ni crainte ni défiance. Le voyageur, en conséquence , ne peut s’arrêter à aucune autre conjecture, qu’à celle d’une maladie pestilentielle*. La petite vérole avait d’ailleurs paru sur cette côte , et avait laissé des traces dé son passage sur le visage des indigènes, dont plusieurs avaient perdu un œil par cette maladie *.
Les sauvages, par une suite de leur ignorance et de leur malpropreté7, perdent l’avantage que peut doqner, pour prévenir la contagion, une population clairsemée. En quelques cantons de l'Amérique , on construit des maisons destinées à recevoir plusieurs familles, et on y voit quatre-vingts ou cent personnes sous le même toit. Là où les familles vivent séparées, les huttes sont fort petites, fermées, misérables, sans ouvertures de fenêtres, et avec des portes si basses, qu’on n’y peut entrer qu’en rempant *. Au Nord-Ouest, les maisons sont au contraire fort grandes : Meares en décrit une, qui appartenait à un chef du détroit de Nootka, dans laquelle huit cents personnes demeuraient, mangeaient et couchaient ”. Les voyageurs sont unanimes à dire que rien n’égale
* Voyage d'UUoa , 1. 1, p. 349. — * Ibid., 1. 1, p. 349.
* Lelt. édif ., t. VI, p. 335. — 4 Ou 23 myriamètres environ.
* Vancouver, Voyage , t. !, liv. II, ch. V,p. 230, angl. — • Ibid., ch. IV, p. 242. 1 Charlevoix s'exprime là-dcssus cil termes énergiques. « On ne peut, dit-il, entrer dans leurs cabanes qu'on ne soit empesté. » La saleté de leurs mets , ajoutet-il, cous ferait horreur. T. III, p. 338. (.Vote de l'auteur.)
* Robertson, liv. IV, p. 182.
* Voyage de itearee, ch. XII, p. 158, angl.
OBSTACLES A LA POPULAT. CHEZ LES INDIGÈNES DE L’AMÉRIQUE. 55 la saleté de ces habitations et la malpropreté personnelle de ceux qui s'y renferment Le capitaine Cook les représente comme pleins de vermine , qu’ils s’occupent à prendre et à dévorer*; et il ajoute que la puanteur de leurs demeures est insupportable, ainsi que le bruit et la confusion qui y régnent *. La Peyrouse assure qu’aucune caverne d’animaux sauvages ne peut affecter aussi désagréablement l’odorat*.
On peut aisément se figurer le ravage que doit faire une épidémie, lorsqu’elle vient à se manifester dans ces habitations. Il est probable même qu’un pareil degré de saleté peut engendrer de telles maladies; car il n’y a point de ville où l’air doive être plus altéré.
Échappé à la mortalité de l’enlance et aux ravages des maladies, le sauvage est exposé à tous les dangers de la guerre : et malgré l’extrême prudence avec laquelle les Américains dirigent toutes leurs entreprises militaires; comme ils n’ont presque aucun intervalle de paix, leurs pertes ne peuvent être que très considérables *. Ces nations, même les plus sauvages, connaissent fort bien leur droit de propriété sur le territoire qu’elles occupent*; et comme il est pour elles de la plus grande importance de ne pas souffrir que d’autres s’emparent de leur gibier, elles le gardent avec une attention jalouse. De là d’innombrables sujets de querelle. Les nations voisines exercent entre elles de continuelles hostilités ’. Le simple accroissement d’une tribu est envisagé par les autres comme une véritable agression, par cela seul qu’il exige une augmentation de territoire. Une guerre née de cette cause ne peut finir que lorsque, par des pertes multipliées, l’équilibre de population se trouve rétabli, ou lorsque le parti le plus faible est exterminé, lîne irruption hostile qui dévaste leurs cultures, ou qui les force d’abandonner leurs terres à gibier, les réduit à la dernière extrémité; car il est rare qu’ils aient aucune espèce de provision susceptible d’être transportée. Souvent il arrive que tous les habitants du pays envahi cherchent leur refuge dans les bois et dans les montagnes, où la plupart périssent faute de subsistance*. Chacun, dans ces occasions,
* Voyage de ileares, ch. XXIII, p. 232. — Vancouver, Voyage, t. III, liv. VI, ch. I, p. 315.
1 Cook, Iroitième voyage, t. Il, p. 303. — 1 Ch. lit. p. 316.
4 Vogaye de La Peyr otite, cil. IX, p. 403.
* Charlevoil, //tri. de la /Voue. -France, t. lit, p. 202,203,420.
* Robertson, liv. IV, p. 147.
1 Lett.èdif., t. VIII, p. 40, 86, et ailleurs. — Cook, (roi», eoy., t. II, p. 324. — Meares, Voyage, ch. XXIV, p. 267.
* Robertson, liv. IV, p. (72. — Charte voix , t. Il, p. 203.
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songe à sa sûreté personnelle. Les enfants se séparent de leurs parents, <|ui ne s’en mettent point en peine. Tous les liens sont dissous. Un père vend son Gis pour un couteau ou une hache '. I-i famine, les maux de tout genre, enlèvent ceux que la guerre a épargnés; et il n’est pas rare de voir s’éteindre de la sorte des tribus en tières*.
Cet état de choses contribue à nourrir la férocité martiale qu’on remarque chez les sauvages, surtout chez ceux d’Amérique. Ils ne combattent pas pour conquérir, mais pour détruire *. C’est par la mort de son ennemi que le vainqueur assure sa propre vie. A voir l’acharnement avec lequel il le poursuit, et l’atrocité de ses vengeances, on dirait qu’il essaie tous les tourments qu’on lui destinait h lui-même. Les Iroquois expriment la résolution prise de faire la guerre par ce peu de mots; « Allons manger celte nation. » I.orsqu’ils invoquent le secours d'un allié, ils le convient à boire dn bouillon fait avec la chair de leurs ennemis ‘.Chez les Abénakis, il est d’usage qu’un corps de guerriers, en entrant dans le pays ennemi, se divise en plusieurs partis. Le chef dit à chacun d’eux : « Je vous donne à manger ce hameau, h vous ce village, etc. *; » et ce langage subsiste même parmi quelques tribus qui ont renoncé à la coutume de manger leurs prisonniers. Cette coutume a certainement été établie chez plusieurs peuples de ce continent et je pense, contre l’opinion de Kobertson, qu’elle est née du sentiment du besoin, quoiqu’ensuite des motifs d’une autre nature aient pu l’entretenir ou la renouveler. C’est, il me semble, juger peu favorablement la nature humaine, en particulier l'homme à l’état sauvage, que d’imputer une coutume odieuse à des passions perverses, plutôt qu’à l’inllucnce impérieuse du besoin, qui, même chez les peuples civilisés, a quelquefois subjugué les autres sentiments. Lorsqu’une fois la coutume a été établie par cette cause, la crainte de devenir la proie d’un ennemi vorace, a pu animer le sauvage d’un tel ressentiment, que celte passion seule, indépendamment de la faim, asutli ensuite pour lui faire dévorer les prisonniers tombés entre ses mains.
Les missionnaires font mention de plusieurs nations qui se nourrissaient de chair humaine, toutes les fois qu’elles pouvaient s’en procurer’. Il peut y avoir quelque exagération dans leurs récits. Ils semblent ce|H>ndant confirmés par les voyages récents au nord-ouest de
1 Lctt. rdif., t. VIII, p. Sifi.
* Robertson, liv. IV, p. 172. Account ofN. America, liy Major Rogers, p. 250. 1 Robertson, liv. IV, p. ISO. — * Ibid., p, ou.
* fait, edif., t . VI, p. 205. — * Robertson, liv. IV, p. IfU.
7 Lcll. edi)., t. VIII, p. 105, 271; t. VI, p. 2C6.
OBSTACLES A LA POPULAT. CHEZ LES INDIGÈNES DE L'AMÉRIQUE. 53 l’Amérique, et par la description que fait Cook de l'ile australe de la Nouvelle-Zélande ' . Les peuples du détroit de Noolka paraissent être anthropophages; et nous lisons que le chef du district de Maquinna a tant de goût pour ces horribles festins, qu’il tue chaque lune un esclave, pour satisfaire son appétit dénaturé*.
L’amour de la vie s’unit dans le cœur du sauvage h l’amour de la communauté dont il est membre. La sûreté et la puissance de sa tribu sont lesseulsgarantsdesa propre existence, et réciproquement il envisage son propre salut comme lié au salut de tous. Ce sentiment , qui le domine, exclut certaines idées d’honneur et de bravoure, familières aux peuples civilisés. Fuir devant un ennemi prêt h repousser son attaque, éviter un combat où sa vie serait en péril , fait partie des lois de rhonneur, auxquelles obéit le sauvage américain. Pour se résoudre k attaquer un ennemi qui se met en défense, il faut qu’il y ait presque certitude de vaincre : et même alors chacun craint de faire le premier pas ». Le grand objet qu’un guerrier a en vue est d’affaiblir ou de détruire les tribus ennemies, en causant à la sienne la moindre perte possible; et il cherche à obtenir cette fin par la ruse et la surprise, par tous les stratagèmes que peut lui fournir son génie. Attaquer son ennemi k force égale est réputé folie. Périr dans le combat, loin d’être glorieux, est une tache qui ternit la réputation d’un guerrier, parce qu’elle l’expose au reproche de précipitation et de témérité *. Au contraire, attendre patiemment sa proie; saisir le moment où elle est dans la sécurité, ou incapable de résister; fondre sur elle dans l’obscurité de la nuit, mettre le feu aux huttes de l’ennemi; en massacrer les habitants nus, désarmés et sans défense *, sont d’honorables exploits, dont la mémoire se perpétue et dont chaque tribu conserve avec soin un souvenir reconnaissant.
* Quelque réserve que soit ee voyageur dans toutes ses assertions, il ne laisse pas de s'exprimer ainsi sur ces insulaires : • Il n'est que trop évident, qu'ils ont beaucoup de goflt pour ce genre de nourriture. » Second voyage, vol. I, p. 346. Et dans son dernier voyage, en parlant de leurs hostilités perpétuelles , il ajoute ; « peut-être le désir de faire un bon repas contribue beaucoup à provoquer leurs attaques, u Vol. I, p. 137. (Noie de l'auteur.)
La fréquence de ces horribles repas est aujourd'hui hors de doute. On peut renvoyer les incrédules au dernier ouvrage de. SI. Louis lleybaud, Voyages cl Marines; ils y trouveront d’épouvantables détails sur les anthropophages de la mer du Sud. (Jph. G.)
■ Jlcares, Voyage, chap. XXIV, p. 233.
1 Le II. édi(., t. VI, p. 360. — 4 Charlevoix, A.-Fr., t. III, p. 373.
* Robertson , liv. IV, p. 133 ; — Le II. édif., t. VI, p. 181, 360.
SG