‹ Essai sur le principe de populationChapitre 27 sur 368 · LIVRE I. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE IV

Il est facile de voir que cette manière de faire la guerre doit son origine à la difficulté d’élever, au milieu des dangers de la vie sauvage, des citoyens capables de défendre leur communauté. Ces causes de destruction peuvent agir en certains moments avec tant d’activité , que la population, comparée aux subsistances, paraisse au-dessous du niveau. Mais la crainte qu'ont les Américains de voir leur peuplade s'affaiblir, le désir de l’accroître qui les domine sans cesse, fout assez, voir que le cas contraire est bien plus fréquent. Il est probable que, si ce désir d’accroissement venait à être satisfait, le pays ne pourrait pas y suffire. Mais une tribu, qui croit en force, compte sur la faiblesse de ses adversaires; et c’est en les détruisant qu’elle pourvoit à son entretien. Réciproquement, la diminution du nombre des habitants, loin de mettre ceux qui restent plus a l’aise, les expose aux irruptions de leurs voisins, et par là même à la dévastation et à la famine.

Les Chiriguanes n’étaient originairement qu’une petite partie desCuaranis. Ils quittèrent le Paraguay, qui était leur pays natal, pour aller s’établir dans les montagnes du Pérou. Là, ayant trouvé des moyens suffisants de subsistance, ils s’accrurent rapidement, attaquèrent leurs voisins, et, soit valeur, soit fortune, parvinrent à les exterminer, s’emparèrent de leurs terres et se répandirent sur un grand es|iace. En peu d’années leur nombre s’éleva de trois ou quatre mille à treute mille ' ; tandis que les tribus plus faibles qui les entouraient, diminuaient de plus en plus par la famine et par la guerre.

De tels exemples font assez voir combien est rapide, même chez les sauvages d’Amérique, l’accroissement de la population, pour peu que les circonstances y deviennent favorables. Ils expliquent assez la crainte qui règne dans chaque tribu de voir diminuer le nombre de ses membres, et le désir de l’accroître qu’on y remarque souvent*; sans qu’il soit nécessaire de recourir à la supposition d’une surabondance de nourriture.

On peut s’assurer que les causes 1 qui affectent la population en

* LcU. édif., t. VIII, p. 2Z5. — * Lafitau, t. II, p. IB3.

s Ces causes paraîtront i>cut-élrc plus que suffisantes pour maintenir la population au niveau des subsistances. El c’est ce qui aurait lieu en etfet, si ce qu'on «lit de ta stérilité, des femmes indigènes était vrai universellement ou même généralement. Il y a probablement de l'exagération dans quelques-uns des faits qu'on rapporte à cet égard. Mais il est difficile de dire quels sont ceux dont il faut se défier. Et même, en retranchant tout ce qui est suspect d'exagération, ou ne peut s’empêcher de reconnaître qu’ils reste assez tic témoignages probans pour établir l’asserliqn générale d’une manière indubitable. (A’ole df i'autru v) .

OBSTACLES A LA TOPULAT. CHEZ LES INDIGÈNES I)F. L'AMÉRIQUE. 57 Amérique, et que je viens de parcourir, dépendent de l’abondance ou de la rareté des subsistances. C’est ce que prouvent clairement le plus grand nombre des tribus, et le plus grand nombre d’individus dont chacune d’elle est composée, partout où le voisinage des lacs ou des rivières, la fertilité du sol ou l’amélioration delà culture, rendent la nourriture plus abondante. Dans l’intérieur des provinces situées sur les bords de l’Orénoque, on peut traverser le pays en différentes directions et faire plusieurs centaines de milles sans trouver une butte, sans apercevoir la trace d’une créature humaine. Dans quelques parties île l’Amérique septentrionale, où le climat est plus rigoureux cl le sol moins fertile, les déserts s’étendent encore plus loin. On y a traversé quelquefois plusieurs centaines de lieues de plaines et de forêts absolument inhabitées Les missionnaires parlent de voyages de douze journées faits sans rencontrer une ùme vivante * , et d’immenses étendues de pays où l’on trouvait h peine trois ou quatre villages épars *. Quelques-uns de ces déserts 4 ne fournissaient pas de gibier et étaient par cette raison entièrement abandonnés. D’autres, moins dépourvus, étaient parcourus, dans la saison , par différents partis, qui y campaient et s’y arrêtaient plus ou moins, selon le succès de leur chasse; en sorte que ces cantons étaient réellement habités en proportion de la quantité de subsistance qu’ils pouvaient fournir •.

Il y a d’autres districts en Amérique , qu’on représente comme étant pleinement peuplés en comparaison de ceux dont je viens de parler. Tels sont les bords des grands lacs au nord, les rives du Mississipi, la Louisiane et plusieurs provinces de l’Amérique méridionale. Lit, on a trouvé des villages, dont la grandeur et le rapprochement étaient proportionnés à la quantité supérieure de gibier et de poisson que pouvait fournir le territoire, et aux progrès des habitants dans l’art de mettre le sol en valeur *. Les indigènes du Mexique et du Pérou, deux empires vastes et populeux, tiraient incontestablement leur origine de la même souche que les nations sauvages qui les avoisinaient, et avaient primitivement vécu comme elles. Mais dès que, par un concours heureux de circonstances, elles parvinrent à faire des progrès dans l’agriculture et à l’étendre, leur population crut rapidement, malgré la froideur des hommes et les habitudes destructives des femmes. Sans doute ces

* Robertson, liv. IV, p. 129, 130. — ’ l.ett. edif ., t. VI, p. 537. 1 Ibid., p. 321. — ' lbid.,\. IX, p. 143.

‘ Ibid., t. VI, p. 66, 81, 5« ; t. IX, p. 143.

* Ibid., I. IX, p. 90, 112. — /tirf.jliv. IV, p. 141.

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