‹ Essai sur le principe de populationChapitre 268 sur 368 · LIVRE IV. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE VI

des scènes de sang sans cesse renouvelées , à des excès de tout genre qui ne pourraient être contenus que par le despotisme absolu.

Il est difficile de croire que les défenseurs naturels de la liberté anglaise eussent acquiescé aux usurpations graduelles de pouvoir qui ont eu lieu dans le cours de ces dernières années, s’ils n’eussent cru avoir à redouter de plus grands maux. Quelle qu'ait été l'influence de la corruption, il m’est impossible d'avoir si peu d’estime pour les députés des campagnes au parlement1, que de supposer qu’ils eussent abandonné une partie des droits qui constituent leur liberté, s’ils n’avaient été dominés par la crainte, réelle et non feinte, des dangers de la part du peuple plus grands que de la part de la couronne. Ils ont paru se livrer au gouvernement, sous condition d’être protégés contre la populace, mais jamais ils n’auraient effectué cette triste et décourageante reddition , si une telle populace n’avait existé ou en réalité ou en imagination. On ne peut nier sans doute que les craintes à ce sujet n'aient été artificieusement exagérées et accrues fort au-delà des limites justes, mais je tiens néanmoins pour certain que les fréquentes déclamations contre les injustes institutions sociales, et les trompeurs arguments en faveur de l’égalité que l’on a fait circuler parmi les classes inférieures du peuple, présentaient de justes motifs d’alarme, et pouvaient faire supposer que, si l’on avait donné un libre cours à la voix du peuple, elle n’aurait pas fait entendre la voix de Dieu, mais celle de l'erreur et de l’absurdité.

Nier que notre conduite doive se régler sur les circonstances, c’est déceler une profonde ignorance des principes les plus solides et les plus indubitables de la morale. Bien que cette maxime puisse quelquefois servir de voile à des changements d’opinion fondés sur des motifs moins purs, il faut avouer qu’un principe contraire aurait de bien plus funestes suites. Je n’ignore pas que celte phrase , les circonstances actuelles, a pu souvent être accueillie d’un sourire dans la chambre des communes, mais c’est l’application et non la phrase qui a dd le provoquer. Une telle phrase trop répétée doit exciter quelques soupçons, et il faut toujours veiller, avec une attention inquiète et jalouse, à l'objet auquel on l'applique ; mais nul homme ne doit être jugé sans examen, lorsqu'il déclare que les circonstances l’ont forcé à modifier ses opinions et sa conduite. Les députés des campagnes au parlement ont été peutêtre trop aisément convaincus que les circonstances actuelles les appelaient à abandonner quelques-uns des plus précieux privilèges des An-

* Coitnlry gentlemen of England.

QUEL EFFET A SUR LA LIBERTÉ CIVILE, ETC. glais; mais en supposant cette conviction réelle, ils ont agi conformément aux règles les plus claires de la morale.

Le degré de pouvoir que l’on doit accorder au gouvernement, et la mesure de la soumission qui lui est due, doivent être déterminés par la convenance générale. En jugeant de celte convenance, toutes les circonstances doivent être prises en considération, et en particulier l'état de l'opinion publique, et le degré d'ignorance et de déception auquel la masse du peuple est livrée. Le patriote que l'amour de son pays porterait à se joindre, du cœur et de la main, au soulèvement du peuple pour quelque objet particulier de réforme, s'il croyait que ce peuple fût éclairé sur sa propre situation et prêt à s'arrêter quand on aurait satisfait b sa juste demande, se croirait tenu par le même motif à se soumettre à une grande oppression, plutôt que de donner le moindre appui à un tumulte populaire, excité par des hommes qui, tous ou la plupart, seraient persuadés que la destruction du parlement, du lord-maire et des monopoleurs, ferait baisser le prix du pain, et qu’une révolution les mettrait en état d'entretenir aisément leurs familles. C’est eu ce cas à l'ignorance du peuple, aux erreurs par lesquelles on l’égare, qu’il faut imputer l'oppression, bien plus qu’à la pente du gouvernement vers Iss tyrannie.

Ce n'est pas que toute puissance n'ait un penchant à usurper ; ce penchant existe, c’est une vérité reconnue et sur laquelle on ne peut trop insister. Les obstacles à la marche du gouvernement , indispensables pour assurer la liberté, ne peuvent manquer d’embarrasser et de retarder les opérations du pouvoir exécutif. Ceux qui en font partie sentent vivement ces inconvénients; dirigeant leurs etforts vers ce qu'ils envisagent comme le bien de leur patrie, se rendant peut-être à eux-mêmes le témoignage de ne former aucun dessein contraire aux intérêts du peuple, ils sont naturellement disposés, en toute occasion, à demander la suspension ou l'abolition de ces lois qui leur font obstacle. Mais si une fois la convenance des ministres est mise en concurrence avec les libertés du peuple, et que l'habitude soit contractée de se lier à de belles promesses et au caractère personnel, au lieu d’examiner avec un soin jaloux et scrupuleux les motifs d’agir en chaque cas particulier, c’en est fait de la liberté de l’Angleterre. Si une fois nous admettons le principe que le gouvernement doit savoir ce qu’il convient de statuer relativement à l’étendue du pouvoir dont il a besoin, mieux que nous ne pouvons le savoir nous-mêmes , privés que nous sommes de plusieurs moyens de lumière ; si en conséquence il est convenu que notre devoir est de faire l’abandon de notre propre jugement

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particulier, il vaut tout autant faire de suite l'abandon de notre constitution toute entière. Le gouvernement est un quartier où la liberté n’est pas , ne peut pas être fidèlement gardée. Si nous nous manquons à nous-mêmes , si nous négligeons de donner attention à nos premiers intérêts , c’est le comble de la folie et de la déraison de s’attendre que le gouvernement en prendra soin.

Si la constitution britannique dégénérait finalement en despotisme, comme on l'a prophétisé, les députés des campagnes auraient, à mou avis, à redouter une responsabilité plus grande que les ministres. Pour rendre justice toutefois h ces mêmes députés, je suis prêt à reconnaître que leur désertion partielle du poste de défenseurs de la liberté britannique a été plutôt l’effet de la peur que de la corruption, et je conçois que la principale raison de craindre a été pour eux l’ignorance du peuple, les prestiges dont on l’a entouré, et la perspective des scènes horribles que l’on pouvait prévoir, si, dans un tel état d’esprit , ce peuple pouvait, par un mouvement révolutionnaire, prendre en main le pouvoir.

On croit que la lecture des droits de l’homme par Payne a fait beaucoup de mal dans les classes inférieures et moyennes; et cela est fort probable. Non que l'homme n’ait pas des droits, ou que ces droits doivent rester inconnus, mais parce que M. Payne est tombé dans de graves erreurs sur les principes du gouvernement, et qu’il se montre mal instruit de la nature du lien social. Il se méprend entr’autres sur les effets moraux que doit produire la différence physique qui a lieu dans la situation de l’Angleterre et de l’Amérique. L’espèce de populace qu’on trouve partout en Europe n’a rien en Amérique qui lui ressemble. L'état physique des États-Unis ne permet pas qu’il y ait un grand nombre d’hommes sans propriété. En conséquence , il n’est pas nécessaire que le gouvernement civil , qui est le gouvernement protecteur de la propriété , y ait autant de force qu’en Europe. M. Payne dit avec raison que, quelle que soit la cause apparente d’une émeute, la cause réelle en est toujours le malheur du peuple. Mais quand il ajoute que c’est un indice sur de quelque vice dans le gouvernement; quand il en infère que celui-ci nuit au bonheur public dont il devait être le défenseur, il commet une erreur, trop commune à la vérité , qui consiste à attribuer au gouvernement toute espèce de malheur public. Il est facile de voir que le malheur peut exister et causer des émeutes chez un peuple qui en méconnaît l’origine , sans que le gouvernement y ait la moindre part. La population surabondante d’un Etat ancien est une cause de malheur inconnue en Amérique. Si , en

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