LIVRE I. — CHAPITRE IV
habitudes furent modifiées par le changement survenu dans la situation de ces peuples. Une vie plus douce et plus sédentaire dut augmenter leur fécondité et leur permettre d’élever une famille plus nombreuse.
En général le continent d’Amérique, en nous en rapportant à ce qu'eu disent tous ceux qui en ont écrit l’histoire, offre partout le tableau d’une population répandue sur sa surface en proportion de la quantité de nourriture que peuvent se procurer ceux qui l'habitent, dans l’état actuel de leur industrie. Partout, à peu d’exceptions près, elle parait toucher à la limite qu’elle ne peut jamais dépasser. C’est ce que prouvent les retours fréquents de famine ou d’extrême disette dans les différentes contrées de cette partie du globe.
On trouve, selon Robertson, des exemples bien remarquables de ce genre de calamité chez les nations sauvages. Cet historien cite entr’autres à ce sujet le témoignage d’Alvar Nunez Cabeça de Vaca, voyageur espagnol, qui résida près de neuf ans parmi les sauvages de la Floride. Ne connaissant aucune espèce d’agriculture, ils mangent la racine de quelques plantes, qu’ils ont beaucoup de peine à se procurer. Us prennent quelquefois du poisson, et tuent quelques pièces de gibier, mais en si petite quantité, qu’ils sont souvent tourmentés de la faim, au point de la satisfaire en mangeant des araignées, des œufs de fourmis , des vers, des lézards, des serpents, quelquefois même une sorte de terre onctueuse l. Ce voyageur ajoute : « Je suis persuadé que, si leur sol fournissait des pierres, ils les avaleraient.» Ils mettent à part et conservent les os des poissons et des serpents, qu’ils broient et qu’ils mangent Le seul temps de l’année où ils n’endurent pas la famine, est celui où mûrit un fruit semblable à l'opuntia ou poire épineuse. Mais souvent pour en trouver ils sont obligés de s’éloigner beaucoup de leur demeure ordinaire. Cet auteur fait observer, dans un autre endroit, que ces peuples sont souvent réduits à passer deux ou trois jours entièrement privés de nourriture.
Ellis, dans son voyage à la baie d’Hudson, décrit d’une manière touchante les souffrances auxquelles la disette expose les indigènes. Il vient de parler de la rigueur du climat, o Mais, dit-il, quelque grands que soient les maux que le froid leur fait souffrir, on peut dire avec vérité qu’ils sont bien moins cruels que ceux qui proviennent de la rareté des
* Robertson, note 28, à la page 117 du liv. IV.
On connaît aujourd'hui plusieurs localités dans lesquelles il y a de cette terre comestible. On y a trouve, avec le microscope, uncinlinitc d'animalcules, dits infusoires, qui la rendent nutritive. (Jpfc. G.)
Digit
OBSTACLES A LA DOPULAT. CHEZ LES INDIGÈNES DE L'AMÉRIQUE. 51» vivres, cl de la difficulté qu’ils trouvent à s’en procurer. On raconte dans les factoreries un fait, dont la vérité est attestée, qui pourra faire comprendre quelle est leur détresse, et inspirer au lecteur sensible une compassion bien fondée. » Il nous raconte ensuite la vie d’un malheureux indigène et de sa femme, qui, à une époque où le gibier manqua, mangèrent d’abord toutes les peaux qu’ils portaient pour vêtements et se virent enfin réduits il une si cruelle extrémité, qu’elle leur suggéra l’horrible dessein de se nourrir de la chair de leurs propres enfants, et qu’en effet, passant du projet à l’exécution, ils en dévorèrent deux1. Ailleurs il dit : « Il est arrivé quelquefois que les indigènes, qui viennent en été commercer avec les factoreries, ayant manqué ceux qui leur devaient fournir des vivres, se sont vus obligés d’épiler quelques milliers de peaux de castor, pour eu manger le cuir *. »
L’abbé Raynal, qui, dans ses comparaisons de la vie sauvage et de la vie civilisée, raisonne perpétuellement de la manière la plus inconséquente, parle quelque part des sauvages comme ayant la certitude morale de trouver à leur portée des moyens suffisants de subsistance ; et dans le tableau qu'il fait des nations du Canada, il dit que, quoiqu’établies dans un pays abondant en gibier et en poisson, elles sont privées de cette ressource en certaines saisons, quelquefois même pendant des années entières, et que la famine fait alors de grands ravages chez ces nations isolées et trop éloignées les unes des autres pour se donner mutuellement du secours *.
Charlevoix, h propos des difficultés et des peines des missionnaires, fait observer que souvent ces maux disparaissent en quelque façon devant un mal plus cruel, auprès duquel tous les autres sont peu de chose. Ce mal est la famine. Il est vrai, dit-il, que les sauvages peuvent supporter la faim avec autant de patience qu’ils montrent de négligence et d’imprévoyance pour la prévenir. Mais ils sont quelquefois réduits à de telles extrémités, qu’ils n’y peuvent point résister \
C’est une coutume générale parmi les nations américaines, sans excepter celles qui ont fait quelques progrès dans l’agriculture, de se disperser dans les bois, à certaines saisons de l’année, et de vivre [suidant plusieurs mois des produits de leur chasse, qui devient ainsi pour eux une partie importante de leurs moyens ou revenus annuels \ En restant dans leurs villages, ils s’exposeraient inévitablement à la fa-
1 Ellis, j). 196. — 1 1'. 194. — Mtaynal, llisl. des Indes, I. VIII, liv. XV, p. 32. * Uisi.de la N. -F., I. lit, [). 55S.
" l.ell. édif., I. VI, p. 66, Kl, 343; t. IX, p. 143.