LIVRE IV. — CHAPITRE VI
quelque sorte universels, chez un peuple qui n'est point dans l’usage d’opposer à la population les règles de prudence qui peuvent en prévenir l’accroissement. Or, comme jusqu’ici la nature et l’action de celte cause ont été mal comprises, comme les efforts de la société ont tendu h en augmenter l’intensité plutôt qu’à l’affaiblir, nous avons les plus fortes raisons de croire que, dans tous les gouvernements connus, c’est précisément h cette cause qu’il faut attribuer la plus grande partie des maux auxquels sont en butte les classes inférieures du peuple.
Ainsi la conséquence que M. Payne et d’autres ont tirée de ces maux contre les gouvernements, est manifestement fausse; mais avant de donner du poids à de telles accusations, nous devons à la vérité et à la justice d’examiner quelle est la partie des souffrances du peuple qu’il faut attribuer au principe de population , et quelle est celle qu'il faut imputer au gouvernement. Lorsqu’on aura fait cette distinction d’une manière équitable, et qu’on aura mis b l’écart toutes les accusations vagues, maldélinies, ou fausses, il est juste que le gouvernement demeure responsable du reste, et cette responsabilité est encore assez considérable. Le gouvernement a peu de pouvoir pour soulager la pauvreté d’une manière directe et immédiate; mais il a, sur le bien-être et la prospérité du peuple, une influence très grande et tout-à-fait incontestable. D’un côté, tous ses efforts ne peuvent donner aux subsistances un accroissement égal à celui de la population affranchie de tout obstacle; mais de l'autre, il peut diriger utilement l’action des divers obstacles qui, sous diverses formes, doivent nécessairement la contenir.
Il résulte clairement des faits que nous avons rassemblés dans la première partie de cet ouvrage, que les pays soumis au despotisme, et qui sont le plus mal gouvernés, ont une population qui, quelque chétive qu’elle soit, est très grande en proportion de leurs moyens de subsistance, et surpasse sous ce rapport celle des pays mieux gouvernés. Par une suite inévitable de cet ordre de choses, les salaires y sont très bas. La population , dans ces pays-Ui, est contenue par les maladies et la mortalité qu’engendre la misère, bien plus que par la prudence et la prévoyance qui empêchent ailleurs de se marier trop tôt. Les obstacles ^ privatifs y ont moins de force et d’activité que les obstacles destructifs.
Pour qu’un peuple contracte des habitudes de prudence, la première chose requise est que la propriété soit parfaitement assurée. La seconde peut-être est un certain degré de considération pour les classes inférieures du peuple, que font naitre des lois égales pour tous et que tous ont concouru à établir. Plus donc le gouvernement est parfait , plus il favorise ces habitudes de prudence et cette élévation de sentiments qui,
QUEL EFFET A SUR LA LIBERTÉ CIVILE , ETC. dans l’état actuel des sociétés, sont les seuls moyens d’écarter la misère.
On a dit quelquefois que la seule raison pour laquelle il y a de l'avantage à donner au peuple quelque part au gouvernement, est qu’une représentation du peuple tend à assurer de bonnes lois et des lois égales pour tous, et que si le même but pouvait être atteint sous le despotisme, l’avantage qui en résulterait pour la communauté serait le même. Mais si le gouvernement représentatif, en assurant aux classes inférieures un traitement de la part de leurs supérieurs plus libéral et plus voisin de l'égalité, donne à chaque individu une plus grande responsabilité personnelle et une plus grande frayeur de la dégradation, il est évident que celte forme de gouvernement coopérera puissamment avec la sûreté de la propriété, pour animer les efforts de l'industrie et pour faire naître des habitudes de prudence; par-là même, elle doit tendre plus puissamment à accroître la richesse et la prospérité des classes inférieures, que si les mêmes lois avaient été rendues sous l'influence du despotisme.
Mais quoiqu'une constitution libre et un bon gouvernement tendent à diminuer la pauvreté, leur influence à cet égard est indirecte et lente. Elle est bien différente, dans ses effets, de cette espèce de soulagement prompt et direct que les classes inférieures du peuple ne sont que trop disposées à espérer à la suite des révolutions. Cette espérance exagérée, et l’irritation de lavoir déçue, donnent une fausse direction aux efforts faits par le peuple en faveur de la liberté , empêchent par-là même les réformes graduelles et les améliorations lentes de l’état de ces classes inférieures qu’on aurait pu tenter avec succès.
Il est donc de la plus haute importance d’avoir une idée distincte de ce que le gouvernement peut faire et de ce qui est hors de sa puissance. Si l’on demande quelle est la vraie cause qui a retardé les progrès de la liberté, je dirai que, dans mon opinion, c’est l’ignorance des causes du malheur et du mécontentement du peuple, et la facilité offerte aux gouvernements d’abuser de cette ignorance pour maintenir et accroître leur pouvoir. Je pense donc qu’il serait fort utile qu’on sût généralement, que la principale cause des besoins et des souffrances du peuple ne dépend du gouvernement que d’une manière indirecte; qu’il lui est impossible de la combattre directement ; qu’elle dépend de la conduite des pauvres eux-mêmes. Loin de favoriser les abus , ces maximes pleinement connues seront propres à les prévenir, en écartant des dangers qui servent de prétexte pour Ie3 maintenir. Ainsi elles deviendraient le plus ferme appui d’une liberté sage et raisonnable.