LIVRE IV. — CHAPITRE VIII
stances particulières, à l'étendue de son commerce, à ses nombreuses émigrations coloniales , comparées à la petitesse de son territoire ; à l’insalubrité de quelques-unes de ses provinces, qui y rend la mortalité moyenne fort supérieure à ce qu’elle est dans d’antres États. Telles sont, je pense , les causes qui ont le plus contribué à l’espèce de célébrité qu’a acquise la Hollande par le succès de ses établissements en faveur des pauvres , et qui l’a mise en état d’employer ou d’entretenir tous ceux qui y sollicitent des secours.
Aucune partie de l’Allemagne n’est assez riche pour pouvoir supporter un système étendu d’assistances paroissiales. Mais je suis porté à croire que, dans quelques-unes de ses provinces, l’état des classes inférieures est meilleur qu’en Angleterre, précisément parce que le système dont nous parlons n’y est pas établi. En Suisse de même, et par la même raison. Dans un voyage que j’ai fait dans les duchés de Holstein et de Sleswick, sous la domination danoise , les maisons appartenant k des hommes du peuple m’ont paru meilleures et plus propres que celles des personnes de même condition en Angleterre , et j’y ai trouvé moins d’indices de misère.
En JSorwège meme , malgré la dureté et l’inconstance du climat, les pauvres sont moins k plaindre qu’en Angleterre , autant du moins que j’ai pu en juger par un séjour de quelques semaines et par les informations que j’y ai reçues. Leurs maisons, leurs vêtements y sont meilleurs. Ils n’y ont pas du pain blanc , mais ils y ont plus de viande, de poisson et de lait, que les ouvriers anglais. J’ai remarqué en particulier que les enfants des fermiers y étaient plus grands et plus robustes. Cette supériorité de bonheur, que le sol et le climat semblaient promettre si peu, m’a paru presqu’entièrement l’effet de l’énergie avec laquelle les obstacles privatifs agissent dans ce pays-là pour contenir la ]>opulation dans de justes bornes. L’établissement d’un système de lois sur les pauvres, qui tendrait à diminuer ou anéantir l’influence de ces obstacles, plongerait le peuple dans la misère; diminuerait l’activité, et par conséquent les produits des terres et de l’industrie; ferait perdre de vue les ressources inventées pour les temps de disette; exposerait enfin le pays à toutes les horreurs de la famine.
Lorsque, comme en Irlande, en Espagne, et dans quelques autres contrées méridionales, le peuple est dans un état de dégradation tel, qu’à l’exemple des brutes, il multiplie avec une tranquille imprévoyance, il est assez indifférent qu’il adopte ou qu’il n’adopte pas les lois anglaises sur les pauvres. Le malheur et la misère, sous toutes leurs formes variées , seront nécessairement, chez un tel peuple, l’obstacle
MOYEN I)E CORRIGER LES ERREURS SUR LA POPULATION. 323 principal qui arrêtera la population. Sans doute les lois anglaises sur les pauvres tendraient k aggraver le mal , en diminuant les ressources générales du pays; et, dans un pareil état de choses, ne pourraient pas même subsister longtemps. Mais soit que ces lois y fussent établies ou qu'elles ne le fussent pas, aucun effort de génie, aucun talent d’administration ne pourrait dérober k la misère et au malheur un peuple livré k de semblables habitudes.
CHAPITRE IX. — COMMENT IL FAUDRAIT S’ï PRENDRE POUR CORRICER LES OPINIONS BRRONÉES SCR LA POPULATION, OUI ONT PRIS COURS DANS LE MONDE.
Ce n’est pas assez d'abolir toutes les institutions qui encouragent la population , il faut nous efforcer en même temps de corriger les opinions dominantes, qui ont le même effet et qui quelquefois agissent encore avec plus de force. Ce ne peut être que l’ouvrage du temps , et le seul moyen d'y réussir est de répandre des opinions saines sur ce sujet, soit dans les écrits, soit par la voie de la conversation. Il convient d'insister particulièrement sur celle vérité, que ce n’est point pour l’homme un devoir de travailler k la propagation de l'espèce, mais bien de contribuer de tout sou pouvoir k propager le bonheur et la vertu ; que s’il n’a pas une légitime espérance d’atteindre ce dernier but, la nature ne l’appelle nullement k laisser des descendants après lui.
Dans les classes supérieures de la société , il n’y a pas de raison de craindre que les mariages soient trop fréquents. Sans doute des opinions saines répandues sur ce sujet pourraient être utiles même k cette partie de la société, et prévenir un grand nombre de mariages malheureux ; mais soit que nous travaillions k opérer cet effet , soit que nous négligions de le faire, les sentiments élevés que donnent le rang et l'éducation opposeront toujours, dans ces classes-lk, de grands obstacles au mariage, par les seuls motifs de prudence qu'ils suggèrent. Tout ce que la société est en droit d’exiger de chacun de ses membres , est de ne point avoir une famille sans être en état de la nourrir. Cette maxime peut être prescrite comme un devoir positif. Toute gêne que l’on peut s’imposer au-delk doit être abandonnée au goût et au choix libre de celui qui se l’impose. Quant aux personnes d’un rang élevé, d’après ce qu’on connail de leurs habitudes, il suffirait que dans le monde on accordât plus d’estime et plus de liberté k celles qui vivent dans le célibat , et qu’elles jouissent k cet égard des mêmes avantages que les femmes