LIVRE IV. — CHAPITRE IX
que par quelques écoles du dimanche , entretenues par des souscriptions particulières, et qui même n’ont été. fondées que fort récemment’.
Les raisons qu'on allègue pour ne pas éclairer le peuple me paraissent non-seulement peu libérales, mais de la dernière faiblesse, tandis que, pour priver le peuple d’un moyen d’améliorer son état, il faudrait avoir des raisons de la plus grande force et fondées sur la plus évidente nécessité. Ceux qui ne veulent pas écouter la réfutation de ces arguments par le simple raisonnement, ne peuvent, je pense, récuser le témoignage de l’expérience. Je demande donc si l’avantage qu'a le peuple d’Écosse, du côté de l’instruction, parait l'avoir disposé b la sédition ou au mécontentement. Sur quoi l’on peut remarquer que dans ce pays-là, le besoin se fait sentir plus constamment, les disettes sont plus fréquentes, les privations plus dures qu’en Angleterre, à raison de l’infériorité du sol et du climat. Les connaissances répandues en Écosse dans les classes inférieures du peuple ne vont pas jusqu’à améliorer beaucoup leur état, parce qu'elles ne suffisent pas pour leur inspirer au point convenable des habitudes de prudence et de prévoyance; mais du moins elles ont l’effet de les engagera supporter avec patience bien des maux, par la pensée que les troubles ne font que les aggraver. En comparant les mœurs paisibles des paysans écossais, qui reçoivent tous quelque instruction, à la turbulence des paysans ignorants de l’Irlande, tout homme qui raisonne impartialement ne peut méconnaître entièrement l’heureuse influence des lumières et de l’éducation sur le peuple.
Le principal argument que j’ai entendu faire contre le projet d’établir en Angleterre un système d’éducation nationale , est que ce serait mettre le peuple en état de lire des ouvrages tels que ceux de Payne, ce qui pourrait avoir des suites fatales au gouvernement. A cet égard , je pense entièrement comme Adam Smith ' ; je crois qu’un peuple instruit et bien élevé serait beaucoup moins susceptible qu’un autre d’étre séduit par des écrits incendiaires, et saurait beaucoup mieux discerner et apprécier à leur valeur les vaines déclamations de quelques démagogues qu'anime l’ambition ou l’intérêt. Il ne faut, pour exciter la sédition dans une paroisse, qu'un ou deux lecteurs; et s’ils sont vendus au parti démagogique, iis pourront faire beaucoup plus de mal, en choisissant des passages et des moments favorables à leurs desseins, que si chaque individu avait été en état de lire l'ouvrage en entier, avec le loisir et le
1 Écrit en 1805. I fiole de / auteur.) * Richesse dri nations , liv . V, rh. I.
MOTEN DE CORRIGER LES ERREURS SUR LA POPULATION. Si? calme nécessaire pour peser les arguments opposés, dont sans doute on n'aurait pas négligé de l'instruire.
Mais indépendamment de ces considérations , j'observe que la remarque d'Adam Smith acquerrait bien plus d’importance , si les écoles qu’il conseille d'établir servaient h instruire le peuple de sa vraie situation ; si on lui apprenait que son état ne peut pas être essentiellement amélioré par un changement dans le gouvernement, mais que cette amélioration dépend de son propre travail et de sa propre prudence; qu’il la vérité on pourrait prévenir quelques-unes de ses plaintes , mais que pour ce qui est de l'entretien de leurs familles, ceux qui composent la masse du peuple ne doivent attendre que bien peu ou même point de soulagement; qu'une révolution, si elle avait lieu, ne ferait point changer eu leur faveur le rapport de l'offre du travail à la demande, ou celui de la quantité de nourriture au nombre des consommateurs; que si l'offre du travail était plus grande que la demande, et la demande de nourriture plus grande que l’offre , ils éprouveraient les peines que cause le besoin , même sous le gouvernement le plus libre et le plus parfait.
La connaissance de ces vérités tend si évidemment à maintenir la paix et la tranquillité , h affaiblir l’effet des écrits incendiaires , h prévenir toute opposition inconsidérée aux autorités constituées, qu'on ne peut s’empêcher de soupçonner les fauteurs de l’ignorance de quelques vues intéressées.
Non-seulement les écoles de paroisse serviraient à expliquer la situation réelle des classes inférieures du peuple, à faire voir que c’est d’ellesmérues que dépend leur bonheur ou leur misère , elles pourraient encore, par une instruction commencée de bonne heure et par des récompenses sagement distribuées, former la génération naissante h des habitudes de sobriété, de travail, d’indépendance, de prudence, et la dresser h la pratique des devoirs prescrits par la religion.
Ce serait le vrai moyen de relever la partie inférieure du peuple, de la faire sortir de son état d’abaissement, de la rapprocher de la classe moyenne, dont en général les habitudes sont fort préférables.
Dans la plupart des pays, il y a chez le bas peuple une dernière limite de misère, au-dessous de laquelle on cesse de se marier et de propager l’espèce. Cette limite de misère extrême varie en différents pays, et dépend de diverses circonstances, telles que le sol, le climat, le gouvernement, le progrès des lumières, la civilisation, etc. Les principales circonstances qui élèvent la limite, ou qui diminuent la misère de la partie du peuple la plus dépourvue de ressources , sont la liberté, la sécurité