‹ Essai sur le principe de populationChapitre 292 sur 368 · LIVRE IV. — CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE XI

lubres et nourrissantes, et aussi indépendantes de toute espèce de disette naturelle ou artificielle, que peut le permettre l’ordre établi par le Créateur'. »

Un tel plan n'agirait-il pas de la manière la plus directe comme un encouragement au mariage et comme une gratification à la procréation des enfants, dispositions si justement blâmées par M. Young dans son Voyage en France ? Cet écrivain pense-t-il sérieusement que ce soit une chose désirable de nourrir les habitants des campagnes de lait et de pommes de terre; de les rendre aussi indépendants du prix du blé et de la demande du travail que leurs frères les Irlandais?

La cause particulière de malheur et de pauvreté qui abaisse les classes inférieures du peuple en France et en Irlande, est que dans le premier de ces pays l’extrême subdivision des propriétés foncières, dans le second la facilité d’avoir une cabane et des pommes de terre, ont fait naître une population qui n’est pas demandée par l’étal actuel des capitaux et des divers emplois d’activité. I,a suite inévitable d’une telle loi serait, comme l'a fort bien dit le comité de mendicité dans le passage cité cidessus, de faire baisser le prix du travail par la grande concurrence des travailleurs; d’où ne pourrait manquer de résulter l’indigence absolue de ceux qui resteraient sans emploi, et des moyens incomplets de subsistance pour ceux mêmes qui seraient mis en activité de travail.

Telle est la situation à laquelle le peuple serait réduit par ce plan, qui a pour base l'encouragement du mariage et l’introduction d’un aliment indépendant du prix du blé et par conséquent indépendant de la demande de travail.

Un dira peut-être que nos lois actuelles sur les pauvres encouragent d'une manière régulière le mariage et la procréation des enfants, parce qu’elles distribuent les secours proportionnellement à l’étendue des familles, et que le plan que M. Young propose d’y substituer a le même effet h la vérité, mais d'une manière moins nuisible. Je réponds qu’en cherchant â guérir les maux que nous causent les lois actuelles sur les pauvres, nous ne devons pas en conserver ce qu’elles ont de plus pernicieux. M. Young sait aussi bien que moi, que la principale raison qui a toujours rendu les lois en question inefficaces pour le soulagement des pauvres, est qu’elles tendent à encourager une population qui ne se règle point sur la demande du travail. M. Young lui-même fait remarquer cet effet en Angleterre , et observe que, malgré la prospérité sans exemple de ses manufactures, « la population y est quelquefois trop

1 The question^ p. 79.

EXAMEN DE DIVERS PLANS

forte, comme le prouve l’accroissement dangereux de la taxe des pauvres dans les villages »

Mais le fait est que le plan de M. Young agirait avec beaucoup plus de force, pour encourager la populalion à dépasser la mesure de la demande du travail, que ne font les lois sur les pauvres actuellement existantes. Il n’est pas douteux que bien des gens ne renoncent au mariage lorsqu'ils prévoient avec sûreté qu’ils retomberont h la charge de leur paroisse. Ils éprouvent une répugnance louable à s’y présenter pour recevoir des secours , non-seulement par un reste de cet bonnète sentiment d’indépendance qui n’est pas entièrement éteint, mais parce que la forme sous laquelle ces secours sont accordés les rend pour eux fort pénibles. Le rapport des naissances et des mariages à toute la populalion , qui a été indiqué ci-dessus, prouve que les lois actuelles sur les pauvres n’encouragent pas autant le mariage qu'on aurait été porté à le croire en ne raisonnant que d’après la théorie. Il en serait bien autrement si un ouvrier, Il l’instant où il est tenté de conclure un mariage prématuré, an lieu de cet appareil redoutable d’une maison de travail et des officiers de paroisse, n’avait devant les yeux que l’image séduisante d’une propriété rurale et d’une vache dans son pâturage. M. Young a répété souvent que le désir de devenir propriétaire suflisail pour exciter à beaucoup d’entreprises. Il serait étrange que ce même désir ne pût suffire pour exciter au mariage, entreprise pour laquelle l’expérience fait voir que les hommes n’ont naturellement aucune aversion.

La population qu'on ferait nailre par de tels moyens se soutiendrait au moyen de la culture plus étendue des pommes de terre, cl par conséquent elle continuerait à croître sans aucun rapport h la demande du travail. Dans la situation actuelle de l’Angleterre, nonobstant l’état florissant de ses manufactures et les nombreux obstacles qu’éprouve sa population . il n’v a point de problème pratique plus difficile à résoudre que celui de trouver de l’occupation pour les pauvres. Mais dans les circonstances que je viens de peindre, et qui seraient la suite du plan de M. Young, la difficulté serait centuplée.

En Irlande et dans tout pays où les pommes de terre feront la principale nourriture du peuple , et où tout homme pressé de se marier trouvera à sa portée un petit champ qui, planté en pommes de terre, suffira à l’entretien d’une famille, on pourra proposer des prix, jusqu'à épuiser le trésor public, pour découvrir le meilleur moyen d’occuper les pauvres; mais jusqu’à l’époque où quelque cause puissante viendra arrêter les

1 Travelt in France, vol. I, ch. XVII, p. 470.

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