‹ Essai sur le principe de populationChapitre 308 sur 368 · LIVRE IV. — CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE XIII

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nous devons avoir en vue est de diminuer la mortalité à tout âge. Il est impossible d'obtenir cette lin , sans augmenter la population en faisant parvenir jusqu’à l'âge d'homme des enfants qui n’y seraient point prvenus. Mais il n'en résultera aucun inconvénient, si en même temp nous imprimons profondément dans la tête de ces enfants cette règle de conduite : que, pour jouir des mêmes avantages dont leurs parents ont joui, ils doivent eux-iuémes différer de se marier jusqu'à l’époque où ils auront une légitime espérance de pouvoir nourrir leur famille. Et si nous ne pouvons réussir à cet égard , il faut avouer franchement que tous les efforts que nous pourrons faire d’ailleurs seront en pure prie. Il n'est pas dans la nature des choses que l'état des pauvres s'améliore d'une manière générale et permanente, si l'obstacle privatif, destiné à prévenir l'accroissement de la population, n'acquiert une influence plus considérable qu'auparavanl. Si cet obstacle n'agit point avec plus de force, tout ce que nous ferons en faveur des pauvres, avec ou sans efforts généreux, ne pourra jamais leur procurer qu’un soulagement prtiel et momentané. L'ne diminution de mortalité dans le moment actuel sera compensée pr une augmentation de mortalité à quelqu'é|K>quc future. L'amélioration du sort des pauvres eu un lieu fera empirer proportionnellement le sort des pauvres en quelque autre lieu. C'est là une vérité si importante et si mal comprise, qu'on ne put trop y insister.

Le docteur Paley,dans lechapitre de sa Philosophie morale où il traite de la ppulatiou et des subsistances, dit que la condition la plus favorable à la population d'un pays, et en meme temps à son bonheur, est «qu'un peuple frugal et laborieux emploie son activité à satisfaire aux demandes d’une natiou riche et adonnée au luxe *. » Un tel état de société n'a , il faut l'avouer, rien de bien attrayant, lai nécessité absolue d’un tel ordre de choses , s’il fallait l'admettre , serait seule capable de nous le faire supporter. Dix millions d'hommes condamnés à un travail sans relâche , à la privation de toutes les jouissances au-delà de l'étroit

* Vol. Il, p.3S9(Ang.). l!n passagede la Théologie naturelle , publiée plus récemment par ce même auteur, me semble indiquer que des réflexions subséquentes font engagé à modifier ses premières idées sur la population. Il y Fait remarquer fort à propos, p. S39, que partout l’espèce humaine multiplie jusqu a ce qu'elle arrive à un certain degré de détresse. Dès qu'on pose ce principe, il parait évident que le pays le plus heureux est celui pour lequel ce degré de détresse est le moins considérable. Si donc le luxe, en se répandant et hâtant l'action de l'obstacle, produit quelque diminution dans le degré de ta détresse, le luxe sous ce rapport est une ch»c utile. (, \'ote île l'auteur.)

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NÉCESSITÉ DES PRINCIPES GÉNÉRAUX. Bris»

nécessaire, afin île Fournir à un autre million toutes les superfluités du luxe, ce serait, certes, un point de vue fort triste de la perfection k laquelle la société humaine peut atteindre. Mais heureusement cette forme ne lui est point assignée. Il n'est point nécessaire que le riche étale un luxe excessif, pour soutenir les manufactures, et que le pauvre se prive de toute espèce de luxe, afin de maintenir la population. Les manufactures les plus utiles k tous égards sont celles dont les produits sont k l’usage de la masse du peuple. Celles qui ne sont qu’a l’usage des riches non-seulement sont moins importantes par la quantité bornée de la demande, mais ont l’iuconvénient d’occasionner souvent beaucoup de misère, par le caprice des modes auquel elles sont assujéties. C’est un luxe modéré répandu dans toutes les classes du peuple , et non un luxe excessif chez un petit nombre de personnes, qui est utile, soit au bonheur soit k la richesse. Ce que le docteur Paley envisage comme le véritable mal produit par le luxe et comme le danger réel auquel il expose est précisément ce que j’envisage comme le véritable bien qui peut en résulter et comme un avantage particulier qui s'y trouve attaché. Si l'on accorde qu'en toute société, qui n’est pask l'état de colonie nouvelle, il faut absolument que quelque obstacle puissant k la population soit mis en action; si d'un autre côté l’on s’est convaincu, par l'observation, que le goût de l'aisance et des commodités de la vie détourne bien des gens du mariage par la certitude d'être privés de ces biens qu'ils estiment, ou doit convenir qu’il n’y a point d’obstacle au mariage , moins préjudiciable au bonheur et k la vertu, que ce goût, lorsqu'il est fort généralement répandu. Par conséquent aussi, il est fort désirable que le luxe, tel que je viens de le définir, se répande généralement; c'est le meilleur moyen de circonscrire cette limite de malheur et de pauvreté dont il a été question dans un précédent chapitre.

On observe généralement que l’état moyen est, dans la société, le plus favorable à la vertu , k l'industrie et aux talents de tout genre. Mais il est évident que tous les hommes ne peuvent pas former les classes moyennes. Les supérieures et les inférieures sont inévitables, et de plus très utiles. Si l’on ôtait de la société l’espérance de s’élever et la crainte de déchoir, si le travail ne portait pas avec lui sa récompense et l’indolence sa punition , on ne verrait nulle part cette activité, celte ardeur avec laquelle chacun travaille k améliorer son état, et qui est le principal instrument de la prospérité publique. Mais en jetant les yeux sur les divers États de l’Europe , on observe une différence considérable dans les proportions relatives des classes supérieures, moyennes et inférieures qui les composent. El si nous eu jugeons par les effets que

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ces différences produisent, nous devons croire que c’est en augmentant la classe moyenne, que nous augmenterons le bonheur. Si les classes inférieures acquéraient l'habitude de proportionner la quantité de travail qu'elles fournissent à la demande qui en est faile lorsque le prix du travail est stationnaire ou même décroissant, et cela sans qu'il en résultât, comme à présent, un accroissement de misère et de mortalité, on pourrait se livrera l’espérance qu’à quelque période future, les procédés par lesquels le travail est abrégé, et qui ont déjà fait un progrès si rapide, pourraient enfin fournir à tous les besoins de la société la plus opulente , avec moins de travail personnel qu’il n'en faut de nos jours pour remplir le même but ; et si l'ouvrier alors n'était pas soulagé d’une partie de la pénible lâche à laquelle il est assujéli aujourd’hui, du moins le nombre de ceux à qui la société impose un travail si rude se trouverait diminué. Si les classes inférieures étaient ainsi remplacées par la classe moyenne, chaque ouvrier pourrait raisonnablement concevoir l’espérance d’améliorer son état par ses efforts et sa diligence. Les récompenses dues au travail et à la vertu seraient plus fréquemment accordées. Dans la grande loterie de la société, il y aurait plus de lots et moins de billets blancs. La somme du bonheur, en un mot, serait évidemment accrue.

Toutefois, pour que de telles espérances ne soient point vaines, pour que les maux qui accompagnent d’ordinaire une demande de travail stationnaire ou décroissante ne viennent point les détruire, il faut supposer cliex le pauvre des habitudes de prudence qui le préservent du malheur de se marier, lorsque le prix de son travail, joint au produit de ses épargnes, ne suflil pas pour nourrir, sans assistance, une femme et six enfants. Sous tous les rapports, une telle prudence aurait les effets les plus avantageux, et améliorerait d'une manière lrap|>ante le sort des classes inférieures du peuple.

On dira peut-être que tonte celte prudence pourrait bien être inutile, puisqu'un homme qui se marie ne peut prévoir quel sera le nombre de ses enfants, et s’il n’en aura pas plus de six. Cela est incontestable. Et en ce cas, je ne crois pas qu’il y eût aucun inconvénient à accorder quelque gratification pour chaque enfant au-delà de ce nombre : non en vue de récompenser celui qui a une nombreuse famille, mais pour le soulager d'une charge qu'il n’est pas juste d’exiger qu’il prévoie en formant un établissement. En conséquence, la gratification devrait être établie de manière à le mettre précisément dans la situation où est un homme qui a six enfants. Montesquieu désapprouve un édit de Louis XIV, qui accordait quelques bienfaits à ceux qui auraient dix ou douze en-

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