‹ Essai sur le principe de populationChapitre 319 sur 368 · LIVRE y. — APPENDICE · texte numérisé non relu

LIVRE y. — APPENDICE

l'intention du Créateur est que la terre se peuple 1 ; mais qu'il veut qu'elle se peuple d’une race saine, vertueuse et heureuse; non d’une race souffrante, vicieuse et misérable. Si, sous prétexte d’obéir h l’ordre de croître et de multiplier, nous peuplons la terre de celte dernière espece d’hommes et qu’en conséquence nous soyons en proie h tous les maux auxquels nous nous sommes volontairement exposés , nous n’avons aucun droit d’accuser la justice des commandements divins, nous ne pouvons attribuer nos peines qu’à la manière déraisonnable dont nous avons exécuté ces saintes lois.

Sur le haut prix qu’on doit mettre h une grande et forte population, je ne diffère en rien des plus chauds partisans de cette doctrine. Je suis prêt h reconnaître avec tous les anciens écrivains, que la puissance d'un État ne doit pas se mesurer par l’étendue du territoire, mais par l’étendue de la population. Ce n’est que dans ce qui a rapport h la manière d’obtenir cette population et une population saine et vigoureuse , que je diffère de ces écrivains. L’opinion que je soutiens à cet égard et par laquelle je diffère d’eux me semble entièrement confirmée par l’expérience, qui est la grande épreuve de toutes les théories.

En effet, le nombre proportionnel des mariages et des naissances peut être très considei.ible dans un pays, sans que pour cela la population y croisse d'une manière rapide. Il arrive souvent au contraire que dans un tel pays la population est stationnaire eu croit fort lentement. Dans les pays ainsi constitues, non-seulement la population manque de force, parce que la misère y règne, mais encore parce que le nombre des hommes dans la force de l'âge y est, par proportion, moins grand qu'ailleurs.

C’est ce dont on a un exemple très frappant dans les faits recueillis par M. Muret, et que j’ai cités dans le chapitre sur la Suisse. On y voit que sur une population égale, le Lyounais produit 16 naissances, le Pays-de-Vaud H , et une paroisse particulière des Alpes 8 seulement; mais qu’à l’âge de 20 ans, ces trois nombres si différents s’égalisent*. Dans le Lyonnais, à peu près la moitié de la population était au-dessous de l’âge de puberté; dans le Pays-de-Vaud, un tiers seulement; et dans la paroisse des Alpes, un quart était au-dessous de cet âge. La conséquence de ces faits est inévitable, et de la plus haute importance pour la société.

La force d’un État dépend surtout de la partie de sa population qui est

1 J'ai déclaré mou opinion à cet égard an chapitre I du livre IV, p. 475. Soie de l'auteur.) — * Voyez livre If, chapitre V, p. !98.

CH APITOIE l.

en âge de soutenir les travaux de l’agriculture, du commerce et de la guerre. Or, on ne peut démontrer que dans un pays qui se peuple audelà de ses moyens de subsistance, cette partie efficace de sa population diminue plutôt que d'augmenter, parce que les subsistances se distribuent en grande quantité à des enfants qui n’atteignent pas l'âge d’homme.

La population et la puissance de la France ont beaucoup d’éclat, et chacun sait que dans ce pays le rapport des naissances a toujours été grand. Mais, s'il faut avoir confiance aux autorités les plus respectables, il est également certain que les avantages dont il jouit ne tiennent pas aux rapports particuliers qu’on observe dans sa population; ils tiennent à sa population absolue, qui est déterminée par la vaste étendue de sou territoire.

Necker s’exprime ainsi à ce sujet1 : < On voit le nombre des naissances surpasser le nombre des morts, et l'on a lieu d'être tranquille sur l’état de la population du royaume; mais il ne faut pas perdre de vue que cette population, selon qu’elle est différemment composée, n’a pas la même influence sur le bonheur et sur la force des États.

« Que dans un pays, le plus grand nombre des habitants jouissent à peine d’un étroit nécessaire : entraînés cependant par les plaisirs des sens, ils auront peut-être le même nombre d'enfants que s’ils vivaient dans l’aisance ; mais après avoir fait quelques efforts pour les élever, trop pauvres pour leur donner ou une nourriture suffisante ou des secours dans leurs maladies, la plus grande partie de cette génération ne passera pas l'âge de trois ou quatre ans , et il se trouvera que dans un tel pays, le nombre des enfants en bas âge sera constamment dans une disproportion trop grande avec le nombre des adultes ou des hommes faits. Alors un million d’individus ne présenteront ni la même force, ni la même capacité de travail , qu'un pareil nombre dans un royaume où le peuple est moins misérable. »

Le tableau qu’Arthur Young fait des classes inférieures du peuple à l'époque où il voyageait en France, offre les mêmes résultats. Selon la Statistique générale et particulière de la France , qui a été publiée en dernier lieu, le rapport de la population au-dessous de vingt ans est à peu près 9/20. Supposons qu’en Angleterre il ne soit pas fort au-dessus de 7/20*. Dans ce dernier pays, une population de dix millions

* De l'adm. des finances de la France , t. I, ch. IX. Je rapporte tout te passage dont M. Malthus se contente de traduire une partie. ( Pierre Prévost.)

’ Je suis loin de donner ces rapports comme exacts , je ne les offre ici que

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