LIVRE V. — APPENDICE
fort active. En général elles agissent toujours de manière à faire perdre au peuple ses habitudes d’économie et de sobriété, à favoriser la paresse, à suggérer aux parents le désir d'abandonner leurs cnfanls, à mettre en un mot le vice et la vertu sur le même niveau. Du reste, je n’oserais pas affirmer positivement qu’elles tendent h encourager la population. Il est certain qu’en Angleterre le rapport des naissances h toute la population est moindre qu'en quelques autres pays placés h peu près dans les mêmes circonstances. Cela peut dépendre du gouvernement, du rang qu’y occupe le peuple, du besoin mieux senti et plus généralement répandu d’éviter la malpropreté , de jouir même d’une sorte de luxe. On comprend aisément qu’il est bien difficile, sous l’action de toutes ces causes, et sous la double influence des lois sur les pauvres, de déterminer avec précision l’effet qu’ont eu celles-ci pour accroître la population '.
Le seul argument véritablement fort , par lequel il me semble qu’on peut attaquer cet ouvrage d'une manière générale , n’est point dirigé contre les principes qui y sont exposés, mais contre l’application que j’en ai faite. Tous mes raisonnements et tous les faits que j’ai recueillis prouvent que, pour améliorer le sort des pauvres, il faut que le nombre proportionnel des naissances diminue. Mais une telle diminution est la suite infaillible d’un gouvernement plus parfait et du caractère qu’il imprime aux classes inférieures du peuple. En accordant donc que la fin proposée est bonne et désirable, il n'est nullement nécessaire pour l’obtenir de répandre de nouvelles opinions, qui heurtent les préjugés des pauvres et dont on ne peut calculer exactement tous les effets. Il suffit d’améliorer les principes de l’administration civile, de répandre sur tons les individus les bienfaits de l’éducation, de rendre communs à tous les avantages dont tous peuvent et doivent jouir. A la suite de ces opérations, on peut se tenir pour assuré qu’on verra naître l’effet que nous avons en vue, une diminution de naissances, qui seule peut consolider ces avantages et leur donner une durée permanente.
1 Le point de vue le plus favorable sous lequel on puisse présenter les lois anglaises sur les pauvres est de dire que , dans toutes les circonstances qui les ont accompagnées, elles n'encouragent pas beaucoup le mariage ; et il est certain que les comptes rendus à la suite de l'acte de population appuient cette assertion. Si elle se vérifie, plusieurs objections que j’ai élevées contre ces lois seraient détruites; mais je prie le lecteur d observer qu’elles le seraient d'après les mêmes principes que j'ai établis , et de manière à servir de confirmation aux principales maximes qui en dérivent. {Note de faute ur.)
CHAP1TIIE U.
Je reconnais la force et la solidité de cet argument. Je n'ai qu'une réponse à y faire. 11 est difficile de croire que notre marche vers ce but désirable ne soit pas accélérée par la connaissance généralement répandue des causes qui empêchent de l'atteindre. En particulier, je ne puis m’empécher d’espérer que les classes inférieures , bien instruites de leur vraie situation, seront disposées à y conformer leurs habitudes. Et si ce changement s’opère avec lenteur, d’une manière graduelle, sous la direction constante d’une bonne instruction morale et religieuse, je ne pense pas qu'il y ait lieu d’en appréhender aucun danger. Je répugne toujours li croire que la vérité généralement connue doive devenir préjudiciable. On peut certainement concevoir quelques cas où elle serait telle, mais ce sont des cas rares , et il faut être très réservé à les supposer. Si l’on ne présumait pas en général que la vérité est avantageuse à connaître, on ne mettrait plus d’ardeur h la poursuivre, les intérêts de la science et de la vertu seraient compromis. Il y a aussi une sorte d’arrogance, qu’on ne doit pas se permettre légèrement, à croire qu'on a pénétré dans la connaissance des lois de la nature plus avant que l'auteur de ces lois ne voulait qu’on y pénétrât , plus avant que ne le comporte le véritable intérêt du genre humain.
Tels sont les sentiments qui m’ont animé et qui m'ont engagé à exposer librement mes opinions sur ce sujet. Telle est ma coniiance dans la vérité des principes que j'ai adoptés et qni sont contenus dans cet Essai, qu’à moins qu’on ne m’oppose des objections d’une toute autre nature que celles qui m’ont été faites jusqu’ici, je persisterai à regarder ces principes comme bien et solidement établis. Quant à l'application qu’il convient d’en faire, c’est une chose différente. On peut à cet égard différer d'opinion , parce que de part et d’autre il y a des dangers que chacun peut apprécier à sa manière. Du moins quclqu’opinion qu’on embrasse sur l’avantage ou l'inconvénient de répandre des vérités relatives à l'état des pauvres, on ne niera pas qu’il ne soit infiniment utile de présenter ces vérités à ceux qui font les lois et qui déterminent les institutions sociales. 11 peut bien arriver qu’il ne convienne pas d’exposer à tous les soldats d’une armée, tous les détails de leur situation. Mais il ne peut, je pense, y avoir aucun avantage à tenir à cet égard leurs généraux dans l’ignorance.
S'il est bien prouvé qu’une diminution dans le nombre proportionnel des naissances' est le seul moyen d’améliorer d’une manière perma-
1 Je dois répéter ici qu'une diminution dans le nombre proportionnel des naissances peut très bien s'allier avec une augmentation constante de la population ab-