CHAPITRE III
autre époque. Pendant les dix années de 1800 à 1811, ainsi que je l'ai fait remarquer dans la première partie de cet ouvrage, la population de l’Angleterre, soigneusement calculée, a crû dans un tel rapport, qu’il aurait suOi à la doubler en vingt-cinq ans.
Ce fait me semble une réfutation pleine et complète de la doctrine d’après laquelle, à mesure que la société fait des progrès, le dégoût du mariage et la mortalité croissent dans les grandes villes et dans les établissements de manufactures, au poinlde surpasser toujours en énergie la cause qui tend b augmenter la population ; en sorte que, dans le langage de M. Weyland, « loin d’avoir une tendance incommode à s'élever jusqu’au dernier uiveau des subsistances , la population devient par degrés très lente à l’atteindre. >
Avec ce fait sous les yeux, avec la preuve évidente que, même dans cette période d'accroissement , des milliers d’individus, dans les campagnes et dans les villes, ont été contraints de retarder l’époque de leur mariage bien plus qu’ils n’auraient fait s’ils avaient pu pourvoir b l’entretien de leur famille sans recourir b l’assistance paroissiale; il est inconcevable qu'un homme de sens puisse s’égarer dans un labyrinlhede faux calculs, et arriver b une conclusion diamétralement opposée b l’expérience.
Le fait dont je parle s’appliquant b l’état le plus avancé de la civilisation en Europe, prouve incontestablement que, même b cet état, les obstacles b la population proviennent principalement de l'insullisance des moyens de subsistance; et que ces obstacles cèdent b l'accroissement de ces moyens, malgré l’agrandissement des villes et la multiplication des établissements de manufactures. C’est Ib sans doute un argument qui tranche la question et que l’on peut regarder comme décisif.
Mais en traitant un sujet aussi général et aussi vaste que celui du principe de population , il ne serait certainement pas convenable de borner nos exemples et nos éclaircissements b une seule nation. Si maintenant nous jetons les yeux sur les pays étrangers b l’Angleterre, la doctrine de M. Weyland paraîtra encore plus insoutenable. Où sont les grandes villes et les manufactures de la Suisse, de la Norwège et de la Suède , qui doivent agir comme les tombeaux du genre humain , et prévenir toute possibilité d’un excès de population? En Suède, le rapport des habitants de la campagne a ceux des villes est de 15 b 1 ; en Angleterre, il est de 2 à 1, et toutefois la population croit beaucoup plus rapidement en Angleterre. Comment concilier ce fait avec l’assertion que famélioration et le progrès de la civilisation sont toujours accompagnés d’une diminutiou correspondante dans la tendance natu-
UVI1E IV. — APPENDICE.
relie de la population à s’accroître? La Norwège, la Suède et la Suisse n’ont pas en général été mal gouvernées; où sont donc ces « changements précurseurs » qui, au dire de M. Weyland, s'effectuent dans toute société h mesure que la force du sol s’épuise; * qui dégoûtent du mariage plusieurs personnes et en rendent un plus grand nombre incapables, en se mariant, de remplacer la population qui s’éteint?» Qu’estce donc qui, dans ces contrées, dégoûte du mariage, si ce n’est l’impossibilité de pourvoir aux besoins d’une famille ? Qu’est-ce qui rend ceux qui se marient incapables de réparer les perles de la population, sinou les maladies , suites de la pauvreté et de l’insuffisance des moyens de subsister? Lorsque l’on vient à réfléchir à l’état de ces pays-là et de plusieurs autres en Europe, peut-on soutenir encore qu’il n’y a pas une raison morale de réprimer le penchant aux mariages précoces, tandis qu’on ne peut nier qu’en ne le réprimant pas, on n’a d’autre alternative que la mortalité qui est la suite de la misère? Lorsqu’on sait qu’il y a peu d'Étatsen Europe, ou peut-être qu’il n’y en a point, dans lesquels les salaires, déterminés par l’offre cl la demande des ouvriers, suffisent à entretenir des familles nombreuses dans un bon état de santé, comment peut-on affirmer que la population n’approche pas trop de sa dernière limite, et que « les maux qu’entraîne une population excédante ne peuvent être sentis que dans un pays peuplé jusqu’au dernier terme que ses ressources peuvent atteindre '? »
On dirait vraiment que M. Weyland a dicté son ouvrage en fermant les yeux et les oreilles. J’ai un vrai respect pour ses intentions et pour son caractère , mais je dois avouer qu'il ne m’est pas encore arrivé de rencontrer une théorie aussi constamment en contradiction avec l’expérience.
Un simple coup-d’œil jeté sur les différents pays de l’Europe prouve jusqu’à la démonstration que, relativement à tous les objets pratiques que l’on peut avoir en vue, la tendance naturelle de la population à s’accroître peut être considérée comme une quantité donnée , et que l'accroissement effectif est réglé par les ressources variables de chaque pays pour l'entretien du travail, à quelque période de ses progrès qu'il soit placé, qu’il soit agricole ou manufacturier, qu’il ait peu ou beaucoup de villes. Cet accroissement effectif, ou les limites actuelles de la population , doivent toujours rester fort au-dessous de la plus haute limite du pouvoir productif de la terre en fait de nourriture ; premièrement, parce qu’on ne peut raisonnablement supposer qu’à une époque quelconque.
' Princ. de la pop , p. (25.