‹ Essai sur le principe de populationChapitre 36 sur 368 · LIVRE I. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE V

plus de force, quelque temps après la cessation de la détresse qui les avait développées. Un changement graduel d'habitudes , confoiuie au changement graduel des circonstances , devrait naturellement rétablir très vite la population à son ancien niveau , en sorte qu’elle ne pourrait être réprimée qu'avec beaucoup de difliculté et même par des moyens violents. Jusqu’à quel point les liaisons d’Otahiti avec les Européens devront-elles produire cet effet? C'est ce que l’expérience seule pourra nous apprendre. Si en dernier résultat nous trouvions que ces liaisons y contiennent la population dans de justes bornes, je suis bien persuadé qu’en examinant comment elles agissent pour la réprimer, on en viendrait à reconnaître que c’est par une aggravation de vice et de misère.

Nous connaissons moins les autres lies de la mer Pacifique; mais ce que nous en savons nous fait voir que, dans les principaux groupes d’iles, l’état de la société est fort semblable à celui qu’on observe à Otahiti. Aux îles des Amis et aux lies Sandwich , on retrouve le même système féodal, la même turbulence, le même despotisme des chefs, la meme dégradation des subordonnés , et à peu près les mêmes habitudes de libertinage et de prostitution.

Aux îles des Amis, quoique le roi jouisse en apparence d’un pouvoir absolu, quoiqu’on dise que la vie et la propriété de ses sujets sont à sa disposition , on voit que les autres petits chefs agissent en souverains, croisent les vues du roi , et lui donnent de fréquents sujets de plainte. «Mais, dit Cook; quelle que soit l’indépendance des grands, nous avons assez de preuves de la servitude du peuple, et il est certain que les classes inférieures n’ont ni propriété, ni sûreté, qu’autant que veut bien en accorder à chaque individu le chef auquel il appartient '. » Les chefs battent les gens du peuple sans miséricorde» : lorsque ceux-ci étaient surpris commettant un vol sur les vaisseaux, leurs maitres, loin d’intercéder pour eux, conseillaient souvent de les mettre à mort*. Or, comme les chefs eux-mêmes n’ont pas beaucoup d’aversion pour le voL, on en peut conclure qu’ils ne mettent aucun prix à la vie de leurs sujets.

Cook, dans sa première visite aux îles Sandwich, eut des raisons de croire que les guerres extérieures et les commotions intestines y étaient très fréquentes '. Vancouver , qui les a visitées plus récemment, a vu les traces des dévastations produites par ces causes. Les querelles civiles y avaient subverti les gouvernements qui existaient à l’époque du

lier, et être, sans aucune comparaison, pire que ce mal même qu’elle guérit. (Noie de l'auteur).

1 Tr. voy., t.ï, p.406. — * Ibid., p. 232. — * p. ac>5. — * Ibid.%\. Il,p. 247.

OBSTACLES .V LA POPULATION DANS LES ILES DE LA MER DU SUD. 35 . voyage de Cook. De tous les chel's que ce dernier avait connus , il n'en restait qu’un seul vivant : et les informations prises par Vancouver lui firent voir que très peu de ces chefs étaient morts de mort naturelle : la plupart avaient péri dans le cours de leurs funestes dissensions Le pouvoir des chefs sur les classes inférieures du peuple aux iles Sandwich parait être absolu. Le peuple leur obéit servilement, et cet état d'abaissement influe d’une manière évidente sur leur corps et sur leur esprit’. Les gradations de rang y semblent même plus marquées que dans les autres iles : les chefs supérieurs en usent envers les chefs inférieurs de la manière la plus hautaine et la plus oppressive1.

On ne sait pas si aux iles des Amis et aux iles Sandwich, l’infanticide est pratiqué, ni s’il y existe des sociétés pareilles h celles des Earees d’Otahiti; mais on a des preuves indubitables de la prostitution des femmes du peuple *, et cela seul est déjà un grand obstacle à la population. Il est très probable que les Toutous , ou serfs, qui emploient la plus grande partie de leur temps à suivre leurs chefs », se marient peu. Et la polygamie, qui est permise aux classes supérieures, ne peut qu’encourager et aggraver la prostitution dans les classes inférieures.

Supposons qu’il fût reconnu que dans les iles les plus fertiles de cet Océan, on ressent peu le besoin. Comme la contrainte morale et vertueuse ne peut raisonnablement être supposée régner chez des sauvages , surtout dans ces climats ; la nature des choses nous forcerait à croire que le vice, en y comprenant la guerre, y suffit pour réprimer la population. Toutes les relations confirment cet aperçu. Dans les trois principaux groupes d’iles dont nous venons de parler, le vice est l’obstacle dominant A file de Pâques, on a observé une grande disproportion dans le nombre des habitants des deux sexes”. Cela doit faire présumer que l'infanticide y est établi , quoiqu'on n’en ait point d'autres preuves. La l’cyrouse semble croire que les femmes appartiennent en commun au district qu’elles habitent». Cependant le nombre d’enfants qu’il rencontra paraîtrait contredire cette opinion*. Il doit y avoir eu, dans cette île, de grandes oscillations de population, depuis l’époque de sa découverte par Roggewein en 1722, quoique ses liaisons avec l’Europe n’aient pu beaucoup y influer. Lorsque La Peyrouse la visita, il pa-

' Vancouver, t. I, liv. 11, chap. II, p. 187, 188.

* Cook, Trois, voy., t. III, p. 137. — * Ibid.

' Ibid., t. I, p. 401; t. II, p. 343; t. III, p. 130. Million., voy. p. 5270.

» Ibid., t. I, p. 594.

* Sec. voy., 1. 1, p. 289. La l’cyrouse, ch. IV, p. 323 ; ch. IV, p. 356.

! La Peyrouse, ch. IV, p. 326; ch. V, p. 336. — * Ibid., ch. V, p. 53s.

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