‹ Essai sur le principe de populationChapitre 37 sur 368 · LIVRE [. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE [. — CHAPITRE V

rait qu’elle recouvrait sa population, qui avait été fort affaiblie, soit par les sécheresses, soit par les guerres intestines, soit peut-être par l’infanticide et la prostitution. Cook, à son second voyage, ne l’estimait pas à plus de six ou sept cents antes ’ ; La Pcyrouse la porte à deux mille * ; et par le grand nombre d'enfants qu’il vit, ainsi que par celui des maisons que l’on bâtissait, il jugea que la population y était progressive1.

Aux îles Marianncs , selon le P. Gobien , une infinité de jeunet gens ne se marient point , vivent comme les membres de la société des Earces d’Otahiti, et sont distingués par un nom tout-à-fait semblable4. On dit qu’à l’ile Formose, on ne souiïre pas que les femmes deviennent mères avant l’âge de trente-cinq ans. Si elles sont enceintes avant cette époque, la prêtresse les fait avorter. Jusqu'à ce que le mari ait atteint sa quarantième année, sa femme continue de vivre chez ses parents, et il ne peut la voir qu’à la dérobée “.

Les visites passagères faites dans d’autres îles, et les relations imparfaites qui nous en ont été transmises, ne nous mettent pas en état d’entrer dans de grands détails sur les coutumes qui y régnent. Mais la conformité de celles qui ont été observées fait assez voir que, quoiqu’on n’ait pas eu occasion d’y remarquer tous les mêmes crimes, c’est pourtant à la guerre et aux vices relatifs au commerce entre les sexes, qu’il faut principalement attribuer la diminution de population, qui y prévient la multiplication indéfinie de l'espèce.

Il faut encore ajouter qu’il y a lieu de se délier un peu de ces ta-

1 Cook. Sec. voy ., 1. 1, p. 289.

* La Poyrouse, ch. V, p. 336. — 4 Ibid.

4 llist. des Navigations aux terres australes, t. II, p. 307. Cook, (roi*, roy., t. 11. p. 138, angt.

* Harris's Collection of voyages , 2 vot. in-tol. édit, de 17X4. Vol. I. p. 764. Cette relation est de J. Albert de Mandesloe, voyageur allemand, qu’on croit assez véridique : mais dans ce cas particulier , je présume qu’il parle d’après les écrivains hollandais cités par Montesquieu {Espr. des Lois, liv. 23, ch. 17). Cette autorité n’est peut-être pas suffisante pour faire admettre comme avérée une aussi étrange conlume : j'avoue pourtant que je ne trouve pas le fait absolument improbable. La même relation porte que chez ces peuples on ne connaît point l’inégalité des conditions, et que les guerres y sont si peu sanglantes, que la mort d'une personne suffît d’ordinaire pour les terminer. Dans im climat très salubre, où les habitudes sont favorables à la population, et où la communauté des biens est établie, personne ne craignant la pauvreté personnelle, où plonge le plus souvent une famille nombreuse, le gouvernement a dù se voir forcé de s'occuper directement de contenir la population par une loi expresse. Comme c'est là sans doute la violation la plus choquante des sentiments naturels, on pourrait en tirer le plus fort argument contre la communauté des biens. {Note (I* l'auteur .)

OBSTACLES A LA POPULATION DANS LES ILES DE LA MEK DU SUD. 37 bleaux riants, que nous fait l'imagination , du bonheur et de l'abondance qui régnent dans toutes ces iles de la mer du Sud. A Olahili même, la disette est assez fréquente. Cook, dans son dernier voyage, en avait déjà fait la remarque; cl le voyage récent des missionnaires fait voir, qu’à une certaine époque de l’année où il n’y a plus de fruits, le besoin se fait sentir partout. A Olieitaboo, l’une des Marquises', ce besoin allait jusqu'à la famine, et les animaux mêmes en souffraient. A Tongataboo, la plus considérable des iles des Amis, les chefs, pour maintenir l’abondance, changent de domicile et se retirent dans d’autres Iles*. Souvent-les naturels y éprouvent péniblement le besoin de subsistances1. I.es iles Sandwich sont sujettes à de longues sécheresses*. Les cochons et les ignames y sont souvent rares ’ : et ceux qui les visitent y sont reçus avec une froideur bien différente à la bienveillance des Utahitiens. Dans la Nouvelle-Calédonie , les habitants se nourrissent d’araignées*, et sont souvent réduits à manger des morceaux de stérilités’ pour apaiser la faim qui les dévore.

Ces faits prouvent assez que, quelle que soit l’abondance qui règne dans ces iles à certaines époques , et quels que soient les obstacles que l’ignorance, la guerre et d’autres causes opposent à leur population, celle-ci est en général trop rapprochée du niveau moyeu des subsistances. Dans un état de société où la vie des inférieurs est comptée pour rien par leurs maitres , nous sommes exposés à commettre de grandes erreurs dans le jugement que nous portons de l’abondance où ils vivent. Les grands propriétaires pouvaient s’empresser de livrer leurs cochons et leurs végétaux pour des marchandises d’Europe, lors même que leurs vassaux et leurs esclaves éprouvaient le besoin le plus pressant de nourriture.

Je ne puis quitter ce sujet sans faire observer que la vie sauvage n’a réellement sur la vie civilisée qu’un seul et unique avantage, c’est que le peuple y jouit de plus de loisir. On y a moins à faire, et par là même on y fait moins. Lorsqu’on vient à réfléchir au travail pénible auquel, dans une société civilisée, les classes inférieures du peuple se trouvent condamnées, on ne peut refuser de reconnaître que les tribus sauvages

' On compte onze Iles ou Ilots ; elles appartiennent à la France depuis 1842. Leur position nous permettra de protéger nos pécheurs et nos marins. [Jph. G.)

* Million., voy. App., p. 583. — 1 Ibid., p. 270.

* Vancouver, vol. Il, liv. 111, ch. VIII, p. 250 — * Ibid., ch. VII, 1. VIII.

* Voy. à la recherche de la Peyrouse , ch. XIII. (p. 420 de la trad. angl,- in-4°).

’ Ibid., p. 400. —Marne grasse contenant «ans doute des animalcules. [Jph. G.)

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si

sont à cet égard moins à plaindre; mais cet a\antage est plus que compensé par ceux dont jouissent d’ailleurs les peuples civilisés. Là où les subsistances abondent, règne chez les sauvages une inégalité tyrannique. Les coups et les violations de propriété sont au nombre des choses ordinaires et établies par un usage qui a force de loi. Les classes inférieures y sont dans un état d’abjection et de dégradation relative, auquel on ne trouve rien de comparable chez les peuples civilisés. Chez les sauvages parmi lesquels règne une grande égalité, la difficulté de se procurer de la nourriture, et les fatigues toujours renaissantes de la guerre soumettent l’homme à des travaux non moins pénibles que ne peuvent l’être ceux des classes inférieures de la société chez les nations civilisées, quoiqu'h la vérité beaucoup moins inégalement répartis.

Mais si l’on peut assimiler les travaux de cos deux classes d’hommes, il n’en est pas de même de leurs privations et de leurs souffrances. Rien n’est plus propre à faire sentir cette vérité que l’éducation des sauvages américains. Tout ce qui peut inspirer la patience au sein des tourments, tout ce qui peut endurcir le cosur et étouffer la compassion y est soigneusement mis en usage. L’homme civilisé, au contraire, s'applique à la vérité à munir l’enfance de la force nécessaire pour supporter les maux qui de temps en temps nous affligent , mais il n'exige pas que la vie se passe à les attendre. D’autres vertus lui paraissent devoir être associées à cette espèce de courage ou de force d’ame. Il apprend à sentir les maux que souffre son prochain , à compatir même à ceux de son ennemi , à donner l’essor à toutes les affections sociales, à étendre la sphère des sentiments et des émotions agréables. On peut conclure de ces deux genres d’éducation, opposés par le but et par les moyens qu’ils emploient , que l’homme civilisé espère jouir et que le sauvage s’attend à souffrir.

Le système étrange de discipline adopté par les Spartiates, cet oubli de tous les sentiments naturels , qui a été trop souvent l’objet d’une vaine admiration, n’a pu exister que chez un peuple exposé sans cesse aux peines et aux privations qu’impose la guerre, et continuellement menacé des plus cruels revers. Celte disposition ne me parait pas indiquer plus de force d’amc naturelle ou de véritable patriotisme. Elle prouve plutôt un état de misère et des habitudes sauvages; ce qui présenterait Sparte et toute l’ancienne Grèce comme n’ayant pas atteint le plus haut degré de civilisation. Les vertus sauvages , comme les marchandises du commerce, viennent en plus grande abondance, là où on en éprouve le besoin et où on en fait le plus de demande. Lorsqu’on enseigne avec tant d'ardeur la patience, l’indifférence aux peines et aux

DigrtizecHîyt

OBSTACLES A LA POPULATION DANS LE NORD DE L'EUROPE. 39 privations, les plus extravagants sacrifices, il y a lieu (l’augurer mal du bonheur du peuple et de la sécurité de l'État.

CHAPITRE VI. — DES OBSTACLES A LA POPULATION CHEZ LES ANCIENS HABITANTS DU NOLID DE L’EUROFE.

L’histoire des premières migrations et des premiers établissements des hommes , ainsi que des motifs qui les ont produits , jeterait un grand jour sur notre sujet, et ferait voir d’une manière frappante cette tendance continuelle de notre espèce à s’accroître au-delà de ses moyens de subsistance. Sans l’influence de cette loi , on aurait peine à comprendre que la terre eût pu se peupler. L'état naturel de l’homme n’est pas un état d’activité, mais de paresse et de repos. Il n’a pas fallu moins pour l’en faire sortir, que l’aiguillon pressant de la nécessité : quoique ensuite l'habitude et des associations d’idées aient dû maintenir l’esprit d’entreprise, et l’unir au goût des combats et à la passion de la gloire.

Nous lisons qu’ Abraham et Lot avaient tant de troupeaux, que la terre où ils vivaient ne pouvaient plus les contenir. 11 s’éleva des querelles entre leurs bergers. Abraham proposa à Lot de se séparer, et lui dit : « Tout le pays ne vous est-il pas ouvert? Si vous voulez aller à gauche, j’irai à droite; et si vous allez à droite, j'irai à gauche'. »

Cette simple proposition est un exemple fort clair de l’action de ce principe, qui tend à répandre la population sur toute la face de la terre, et qui dans la suite des temps , la contraint les moins heureux de ses habitants à chercher, dans les déserts brûlants de l’Asie et de l’Afrique, ou dans les régions glacées de a Sibérie et du nord de l’Amérique, les faibles moyens de subsistance qui leur manquaient ailleurs. Les premiers émigrants ne rencontrèrent d'autres obstacles que ceux qui pouvaient naitre de la nature du pays nouveau où ils allaient s'établir; mais lorsque la terre fut peuplée en grande partie, quoique cette population fut faible partout , les premiers possesseurs de chaque district ne l’abandonnèrent pas sans combats aux nouveaux venus, et ceux qui occupaient les parties centrales furent obligés de les déplacer de vive force, ou de leur demander le passage : source de querelles et de guerres toujours renaissantes.

Il parait que les latitudes moyennes d’Europe et d’Asie ont été très anciennement occupées par des peuples pasteurs. C’est l’opinion de

1 (ienéic , ch. XIII, v. 9.

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Thucydide , que de son temps les États civilisés de l’Europe n’auraieni point pu résister aux forces réunies des Scythes. Cependant il est impossible qu un pays tout en pâturage nourrisse autant d’habitants que si les terres y étaient mises en labour. Qu’est-ce donc qui rend les peuples pasteurs si redoutables? C’est la faculté qu’ils ont de se mouvoir en masse, et la nécessité d’exercer souvent celte faculté pour changer de pâturages; or une tribu, qui est riche en troupeaux, abonde eu subsistances . elle peut, dans uu besoin, manger, après les élèves les l»cles qui font ses capitaux. Les femmes, chez ces nations, vivent mieux que chez les peuples chasseurs, et par là même y sont plus fécondes Les hommes, fiers de leurs forces réunies et de la facilité de pourvoir à tous leurs besoins en renouvelant leurs pâturages, craigneni probablement assez peu la charge d’une famille. Toutes ces causes combinées ne peuvent manquer de produire un grand accroissement de population. C est donc surtout chez les peuples pasteurs que doit se faire sentir le besoin de sortir des limites du pays, et que les migrations doivent etre fréquentes. Ils se répandent sur un vaste sol. Ceux que presse la fa.m forment des colonies, et peuplent insensiblement les régions désertes qui les entourent. Bientôt, animés d’une nouvelle ardeur ils attaquent et délogent les peuples paisibles. Sollicités par l’état de’ détresse où les réduit une population excédante, enflammés d'espérances, avides de hasards, ces belliqueux aventuriers doivent semer l’épouvante chez les nations livrées à la culture, et qui, fixées dans leurs demeures, ont acquis des goûts et des habitudes tout opposées. Ou s’ils viennent à se heurter entr’enx, pour se déposséder mutuellement des lieux qu’ils habitent, il y va pour eux de la vie, et cette lutte doit se changer en une guerre d’extermination.

Plusieurs tribus sans doute ont été détruites de la sorte; plusieurs ont pén par la faim ou par les maux qu’entraînent de telles entreprises D’autres plus heureuses ont réussi à former de nouveaux établissements, qu. sont devenus un centre d’où sont sortis d’autres essaims. Sans doute ces colonies restèrent quelque temps fidèles à leur métropole; mais bientôt les liens s’affaiblirent et, selon leurs intérêts ou les circonstances, elles formèrent des nations amies ou ennemies.

La perte immense d’hommes qu’entraînait cette lutte, née du besoin de place et de nourriture, était plus que compensée par la force du principe de population, qui, au moyen de cette habitude constante d’émigration , pouvait librement exercer toute son influence. L’espérance d améliorer leur état, la perspective du pillage, la faculté, pour dernière ressource, de vendre leurs enfants comme esclaves, se joignaient

OBSTACLES A LA POPULATION DANS LE NORD DE L'EUROPE. 61 à l’insoueiance naturelle aux peuples voisins de l’état sauvage, pour accroître la population , que la guerre et la famine venaient ensuite réduire dans de justes bornes.

I.es tribus qui s’emparaient d’un sol fertile, bien qu’elles ne pussent l’occuper et s’y maintenir que par de continuels combats, ne laissaient pas de multiplier en proportion de leurs moyens de subsistance : jusqu’à ce qu’enfin toute la partie du globe, qui s’étend des derniers confins de la Chine jusqu’aux rivages de la mer Baltique, ait été peuplée par cette race de Barbares, braves, robustes, entreprenants, endurcis aux plus durs travaux, qui faisait de la guerre ses délices1. Aussi longtemps que les divers gouvernements fixés en Europe et en Asie ont été capables, par leur nombre et leur habileté, d’opposer une barrière à ces hordes destructives, celles-ci ont été condamnées à consumer, dans leurs querelles mutuelles, toute leur population excédante. Mais lorsque la faiblesse des gouvernements fixés sur le sol, ou la force de quelques hordes errantes et bien unies, changea ces rapports, l’orage vint fondre sur les plus belles provinces de l’univers. La Chine, la Perse, l’Egypte et l’Italie ont été, à différentes époques, submergées par ce déluge de Barbares.

La chute de l’empire romain est un exemple bien connu, qui confirme et éclaircit l’exposé que nous venons de faire. Longtemps les peuples pasteurs de l’Europe septentrionale furent contenus par la force des armes et par la terreur du nom romain. L'irruption formidable des Cimbres, marquée par la destruction de cinq armées consulaires, fut enfin arrêtée, dans son cours victorieux, par Marins; et les Barbares apprirent, par la plus complète extermination de cette puissante colonie, à mettre des bornes à leur témérité*. Les noms de Jules-César, de Drusus, de Tibère et de Germanicus, gravés dans leur souvenir en caractères de sang, entretinrent chez eux la crainte de franchir la limite du territoire de l’Empire; mais Borne triompha d’eux sans les vaincre". Leurs armées furent taillées en pièces, leurs colonies détruites ou for-

1 Les diverses ramifie. nions , les dis isions , les guerres de celle grande nation tarlarr, sont soigneusement décrites dans V Histoire généalogique rlct Tortures, par le Can Abord Gltazzi (traduite du français eu anglais, avec des additions, en 3 vol. in-8“). Mais dans cette histoire , comme dans les autres, ou trouve bien exposés, quelquefois même fort eu detail, les motifs de quelques princes ou chefs, dans leurs projets ambitieux; et on n'y trouve point malheureusement rruxquiont poussé tant d’hommes à les suivre et à s'enrôler volontairement sous leurs étendard». ( JVote de l'auleur.)

’Tacilu», De Moribut Hermanarum , S. 37. — 1 Ibid.

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