‹ Essai sur le principe de populationChapitre 41 sur 368 · I.IVISE I. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

I.IVISE I. — CHAPITRE VI

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lèrent une seconde fois du Nord au Midi. Et si aujourd'hui un prince faisait en Europe les mêmes ravages , les nations repoussées dans le Nord. adossées aux limites de l' univers, y tiendraient ferme, jusqu'au moment qu’elles inonderaient et conquerraient l’Europe une troisième fois. » Dans une note, l’auteur observe , « que l’on voit à quoi se réduit la fameuse question : Pourquoi le Nord n est-il plus si peuplé qu autrefois 1 ? »

Si la question, ou plutôt si la réponse se réduit à ce point , c’est un vrai miracle qu’elle présente. Car à moins d’imaginer quelque moyen surnaturel de subsistance; comment ces nations, accumulées dans des régions stériles, y ont-elles pu vivre pendant un temps aussi long que la durée de l'empire romain ? C’est ce qu'il n’est pas facile de concevoir. On a même quelque peine à s’empêcher de sourire, en se représentant ces nuées d’hommes s’arrêtant fièrement aux bornes de l’univers , et y vivant (d’air et de glace sans doute) pendant le cours de plusieurs siècles , jusqu’à ce qu’il leur fût permis de regagner leurs domiciles , pour y trouver une nourriture plus substantielle.

Toute la ditliculté disparaîtra , si nous appliquons aux nations de l’ancienne Germanie un fait bien observé en Amérique et généralement connu : je veux dire, si nous supposons, que lorsque la guerre et la famine n'y mettaient point d'obstacles, leur nombre croissait au [mini de doubler en vingt-cinq ou trente ans. l.a convenance, et même la nécessité de cette application, résulte du tableau des mœurs des Germains tracé par la main de Tacite. Cet historien rapporte, que ces peuples ne vivaient pas dans des villes, cl que leurs établissements n’étaient point trop rapprochés. Chacun, dit-il, entoure sa maison d'un espace libre*. Celte précaution n’est pas seulement propre il mettre à l’abri des incendies, mais elle tend à prévenir les ravages des épidémies. Chaque homme, ajoute-t-il, n’épouse qu’une seule femme; c'est une coutume qui souffre très peu d’exceptions. Les nœuds du mariage sont sévèrement respectés; les mœurs à cet égard sont pures et dignes d’eloges*. La chasteté, dont ils s’honorent, n’est point exposée aux séductions des spectacles et des festins. L’adultère est très rare et l’on ne tolère pas la prostitution. Ni la beauté, ui la jeunesse, ni la fortune, ne peuvent en couvrir la honte : car là, on n’accueille pas le vice avec un sourire, et l’art de séduire ne prend pas le nom d'usage du monde.

On regarde comme une action infâme d’exposer ses enfants ou de les

% Grandeur et dceadenee des Romains, c’j. XVI, p. 187.

* Tacihis, />< Moribus Germanorum , S. XVI. — 1 lbid.y S. XVIIU

OBSTACLKS A LA POPULATION DANS LE NORD DE L'EUROPE. 69 livrera la mort; et chez ces peuples, les mœurs ont plus de force que les lois n’en ont ailleurs *. (iliaque mère allaite scs enfants , et ne les livre point à des nourrices ou à des esclaves. Les jeunes gens des deux sexes, élevés dans une heureuse innocence, ne sont point amollis et énervés par de honteux plaisirs. Parvenus à l’âge auquel le mariage leur est permis, ils donnent la vie h des enfants forts et robustes comme eux. Plus la famille est étendue, plus la vieillesse est heureuse. Il n’v a qu’à perdre pour eux à vivre sans postérité*.

Des mœurs si favorables à la population, jointes à cet esprit d’entreprise et d’émigration, si propre à écarter la crainte du besoin, présentent l’image d’une société douée d’un principe d’accroissemeut irrésistible. Elles nous montrent l’intarissable source de ces armées et de ces colonies, dont Peinpirc romain eut à soutenir le choc, et sous lesquelles il succomba. Il n’est pas probable qu’en aucun temps, la population de la Germanie ait subi de suite deux périodes de doublement, ou même une seule en vingt-cinq années. Les guerres perpétuelles de ces peuples, l’état peu avancé de leur agriculture, surtout l’étrange coutume adoptée par plusieurs tribus de s’entourer de déserts3, s’opposaient absolument à un tel accroissement. Sans doute, à aucune époque le pays ne fut bien peuplé, quoique souvent il fut surchargé d’un excès de population. Leurs immenses forêts étaient réservées pour la chasse, presque toutes leurs terres découvertes étaient laissées en pâturages, une petite partie était imparfaitement cultivée; et lorsque le retour de la famine venait les avertir de l'insuflisance de leurs moyens de subsistance, ils accusaient la stérilité de leur pays, qui refusait de nourrir la multitude de ses habitants \ Mais au lieu de s’appliquer à éclaircir leurs forêts, à dessécher leurs marais, à rendre leur sol capable de suffire k une population croissante, il était plus conforme à leurs habitudes martiales et k leur humeur impatiente, d’aller en d’autres climats chercher des vivres, du pillage et de la gloire*. Tantôt ces hordes aventurières, pénétrant l’épée k la main dans ùn pays incapable de leur résister, y formaient leur établissement, tantôt elles étaient détruites par des forces supérieures : quelquefois les Romains les incorporèrent dans leurs armées, ou les versèrent sur leur territoire; quelquefois aussi , après avoir soulagé leur pays par une longue absence, elles y retournaient chargées de butin, prêtes, après s'être recrutées, k tenter de nouvelles expéditions. La succession des générations parait avoir été très rapide

• Tacitus, De Mor.(lcnn.,S. XIX.—’ Ibid., S. XX.—' César, Debello Gall., VI, 23.

* Gibbon, t. I, chap. IX, p. 360. — * Ibid., ch. X, p. i 17.

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