‹ Essai sur le principe de populationChapitre 42 sur 368 · LIVRE I. — CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE VI

chez ces peuples. A peine line partie avait-elle disparu, soit qu’elle eût fondé une colonie , soit qu’elle eût été moissonnée par la faux de la guerre et de la famine , qu’on voyait aussitôt s’élever de nouveaux rejetons pour la remplacer.

En admettant cet ordre de choses, on sent qu’il est impossible que jamais le Nord fut épuisé d'habitants. Lors donc que Robertson dit, en décrivant les calamités produites par ces invasions, qu’elles durèrent sans interruption jusqu’à ce que le Nord, à force d’envoyer de nouveaux essaims, se fût épuisé d’hommes, et ne put plus fournir des instruments de destruction ', on s’aperçoit qu’il tombe précisément dans la même erreur qu’il s’est appliqué plus haut à réfuter : je veux dire, qu’il parle des contrées septentrionales comme ayant été réellement très populeuses. En effet, comment en juger autrement si, à quelque époque déterminée, le nombre de leurs habitants a suffi, non-seulement à tous les ravages de la guerre, mais encore à peupler de leurs colonies la Tlirace, la Pannonie, la Gaule, l’Espagne, l’Afrique, l’Italie et l’Angleterre, de manière à ne laisser presque aucune trace des premiers habitants de quelques-unes de ces contrées? Mais cet historien lui-même suppose que ces divers pays ont été peuplés dans l’espace de deux siècles*. Il est évident que de nouvelles générations s’élevèrent pendant cet intervalle de temps, qui suffirent à réparer toutes les pertes occasionnées par ces fréquentes migrations.

La vraie cause qui les arrêta fut l’impossibilité où ils se trouvèrent de pénétrer dans les lieux où ils avaient dessein de s’établir. Alors les pays de l’Europe, les plus agréables à habiter, étaient possédés par les descendants des tribus les plus braves et les plus entreprenantes des Germains. Il n’est pas probable qu’à une époque si peu éloignée de celle de leur départ, elles eussent tellement dégénéré de la vertu de leurs ancêtres qu’elles fussent prêtes à se laisser faire la loi par des hordes moins nombreuses et moins instruites dans l’art de la guerre, quoique peut-être plus téméraires et plus féroces.

Entravés ainsi par la valeur et la pauvreté même de leurs voisins, les habitants de la Scandinavie se tournèrent vers les expéditions maritimes, qui ouvrirent une carrière nouvelle à l’esprit d’entreprise, et un moyen nouveau de se débarrasser d’une population luxuriante. Avant le règne de Charlemagne, ces peuples étaient fort redoutés , et ce ne fut pas sans beaucoup de peine que ce grand prince parvint à les contenir. Dès que son empire eut été partagé entre ses faibles succes-

' Robertson, Charln-Quint , t. t, sert. 1, p. 11 . — ’ Ibid., p. 7.

OBSTACLES A LA POPULATION DANS LE NORD DE L’EUROPE. 71 seurs, on vit ces mômes peuples, semblables à une flamme dévorante, se répandre dans la Basse-Saxe, la Frise, la Hollande, la Flandre, et sur toute la rive du Rhin, jusqu'à Mayence.

Après avoir longtemps ravagé les côtes, ils |>énétrèrent jusques dans le cœur de la France, pillèrent et incendièrent ses plus belles villes, im|>osèrent d’énormes tributs à ses rois, et obtinrent enfin, par concession expresse, une de ses plus belles provinces. Ils se firent craindre jusqu’en Espagne, en Italie et en Grèce, et semèrent partout la désolation. Quelquefois ces nations tournèrent leurs armes contre ellesmêmes, et semblèrent acharnées à s’entre-détruire.

Quelquefois aussi elles portèrent des colonies dans des lieux inconnus et inhabités, comme pour réparer d’un côté les pertes d’hommes qu’elles causaient de l’autre par leurs horribles dévastations et leurs continuels brigandages '.

Les guerres civiles et la mauvaise administration des rois saxons en Angleterre eurent le môme effet que la faiblesse des rois de France’; et pendant deux cents ans, les lies Britanniques furent sans cesse ravagées, souvent même en partie subjuguées par ces légions du Nord. Pendant le cours des VJII", IX0 et X” siècles, d’un bout de l'Europe à l’autre, la mer fut couverte de leurs vaisseaux1; et les nations, réputées aujourd’hui les plus puissantes par les armes et par l’industrie, furent livrées, comme sans défense, à leurs constantes déprédations. A la fin, elles crûrent en force, et parvinrent à ôter aux peuples du Nord toute espérance de succès dans leurs futures invasions*. Ceux-ci cédèrent lentement et avec répugnance à la nécessité, et apprirent à se renfermer dans leurs propres limites. Ils échangèrent peu à pou leur vie pastorale, ainsi que le goût du pillage et l’habitude des migrations, pour les travaux patients du commerce et de l’agriculture, qui, en les accoutumant à des profits moins rapides, changèrent imperceptiblement leurs mœurs et leur caractère.

Chez les anciens Scandinaves, pendant le cours de leurs guerres et de leurs migrations perpétuelles, jamais probablement aucun homme

’ Mallet, Introi. <i l'histoire du Danemark , t. I, oh. X, p. 221, 325, 2124, in-13, 17B6.

* Ibid., p. 22B. — 'Ibid., p. 22t.

* Peut-être les nations civilisées ne durent pa« se croire entièrement à l'abri d'une nouvelle inondation des peuples du nord et de l'orient, jusqu’à l'époque où il s'opéra, dans l’art de la guerre, un changement total, par l'introduction de la poudre et des armes à feu , qui donnèrent à l'habifeté et aux lumières un avantage dé • cidé sur la force physique. ( Noledc l'aulcur.)

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