LIVRE 1. — CHAPITRE VII
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tâtions, pendant lesquelles le plus léger motif, ou même un simple caprice, suffisait pour ordonner le massacre d’un peuple entier', bien loin de chercher des obstacles capables d’arrêter la population dans son progrès, nous éprouvons un sentiment de surprise de voir qu’elle offrait sans cesse au glaive des conquérants de nouvelles générations ,’t détruire. Il sera plus utile de nous occuper de l'état actuel des nations tartares, et de rechercher les causes ordinaires qui préviennent leur accroissement.
Les vastes contrées qu’habitent aujourd’hui les descendants des Mogols et des Tartares, encore attachés aux coutumes de leurs ancêtres, renferment dans leur enceinte presque toutes les régions moyennes de l’Asie, et jouissent de tous les avantages d’un doux et beau climat. En général, le sol y est naturellement très fertile. On y trouve peu de véritables déserts. On a quelquefois donné ce nom à de vastes plaines dépouillées d’arbres, où ne croit pas meme un buisson, et que les Russes appellent steppes. Mais ces plaines sont couvertes d’une herbe touffue, qui forme d’excellents pâturages. Le principal défaut du sol est le manque d'eau ; mais on assure que les parties où il s’eu trouve pourraient, si elles étaient bien cultivées, nourrir quatre fois le nombre des habitants actuels de toute cette étendue de pays réputé désert’. Chaque horde ( orda ) ou tribu a un canton particulier qui lui appartient, et qui renferme ses pâturages d’été et d’hiver : il est probable que la population de tout le territoire qu’elles occupent est distribuée, dans ses divers districts, à peu près en proportion de leur fertilité.
Volney décrit exactement cette distribution en parlant des llédouins de Syrie. « Dans les cantons stériles, c’est-à-dire mal garnisde plantes, les tribus sont faibles et très distantes : tels sont le désert de Suez, celui de la mer Rouge, et la partie intérieure du grand désert, qu’on appelle le Nadjid. Quand le sol est mieux garni, comme entre Damas et l’Euphrate, les tribus sont moins rares, moins écartées; enfin dans les cantons cultivables, tels que le pachalick d’Alep, le Ilaurau et le pays de Gaze, les camps sont nombreux et rapprochés5.» La Grande- Tartarie offre, comme la Syrie et l’Arabie, cette espèce de distribution, fondée sur la quantité d’aliments que peuvent se procurer les habitants de chaque canton, dans l’étal actuel de leur industrie et de leurs habitudes. Et pour vrai dire, cette distribution se retrouve dans
* Gibbon, t. VI, ch. XXXIV, p. SS.
1 Ilisl. gènMIog. des Tartares, t. II, sect. I, in-8“, 1750, angl.
' Volney, Voy. en Égypte et en Syrie, 1. 1, ch. XXIII, p. SSI, in Sr, I7S7.
OBSTACLES A LA POPULATl CHEZ LES PEUPLES PASTEURS ACTUELS. 77 tous les pays du monde, quoique chez les nations civilisées elle soit moins sensible, à cause du commerce qu’elles ont entr’elles.
Les Tarlares mahométans, qui habitent la partie occidentale de la (irande-Tartarie, cultivent une portion des terres qu’ils occupent, mais avec tant de négligence que les produits de cette culture ne forment pas la principale source des subsistances qu’ils consomment'. La paresse cl l’esprit guerrier des Barbares dominent chez ces peuples, et ils ne se soumettent pas aisément à acquérir par le travail ce qu’ils croient pouvoir se procurer par la rapine et le pillage. Lorsque les annales de la Tartarie n’offrent pas des guerres et des révolutions éclatantes, elles présentent des troubles intérieurs et de mutuelles attaques faites en vue du butin, qui ont interrompu constamment l’ordre et les travaux paisibles. Les Tarlares mahométans nous sont représentés comme vivant presqu’uniquement de vol et de brigandage , pendant la paix comme pendant la guerre”.
Les Usbecks, maitres du khoraçan, abandonnent les plus beaux pâturages du pays aux Sartes et aux Turcomans, leurs sujets tributaires; uniquement parce que leurs voisins de ce côté-là sont trop pauvres et trop vigilants pour leur offrir des occasions faciles de pillage. Ils vivent généralement de rapine. Sans cesse ils font des irruptions dans le territoire des Persans et des Usbecks de la Grande-Bukarie. Ni paix ni trêve ne peuvent les contenir ; toute leur richesse consiste dans les esclaves et autres effets précieux qu’ils peuvent ravir. Les Usbecks et Turcomans, leurs sujets, ne sont jamais d’accord. Leur mutuelle jalousie, fomentée souvent par les princes de la maison régnante, excite dans l’État une continuelle agitation'. Les Turcomans sont toujours en guerre avec les kurdes et les Arabes , qui viennent souvent briser les cornes de leurs troupeaux, et enlever leurs femmes et leurs tilles4.
Les Usbecks de la Grande-Bukarie passent pour les plus civilisés de tous les Tartares mahométans; cependant ils né le cèdent point aux autres pour l’esprit de rapine *. Ils sont constamment en guerre avec les Persans* et occupés à dévaster les riches plaines du khoraçan. Quoiqu’ils habitent un pays singulièrement fertile, et que quelques-uns d’entr’eux, descendus des anciens possesseurs du sol, se livrent aux arts paisibles du commerce et de l’agriculture; ni cette fertilité naturelle, ni cet exemple, qu’ils ont sous les yeux, ne peuvent les engager à changer leurs habitudes. Ils aiment mieux voler, piller, égorger leurs
1 Mil. génial, des Tarlares, t. H, p. 582. — * Ibid., p. 590.
• Ibid., I 11, p. 430, 431. — ' Ibid., p. 426. — * Ibid., p. 4*9.