LIVRE I. — CHAPITRE VII
voisins, que de proûter des ressources que la terre semble leur prodiguer •.
Les Tartares de la borde de Casatchia, dans le Turkestan, vivent dans un état continuel de guerre avec leurs voisins du Nord et de l’Est. En hiver, ils dirigent leurs incursions vers le pays des kalmouks, qui, à cette époque, se répandent sur les frontières de la Grpnde-Bukarie, et vers les régions au sud de cette contrée. D’autre part, ils ne cessent point d’incommoder les Cosaques d’Yaik et les Tartares N’ogais. En été, ils passent les montagnes des Aigles, et se jettent sur la Sibérie. Souvent, dans ces incursions, ils sont fort maltraités-, souvent la totalité du butin qu’ils peuvent faire n’équivaut pas à ce qu’ils auraient pu se procurer par un léger travail ; mais ils préfèrent s’exposer il mille dangers et ii toutes les fatigues qu’entraine ce genre de vie, plutôt que de donner à l’agriculture une attention sérieuse*.
La vie des autres tribus de Tartares mahométans est si parfaitement semblable, qu’il est superllu de nous y arrêter; et je me contente de renvoyer le lecteur au tableau tracé dans F JT» gloire généalogique des Tartares et dans les notes utiles qui y sont jointes. L’auteur môme de cette histoire, qui était un Khan du Rhoraçan, nous offre, dans sa conduite, un exemple remarquable de la manière féroce dont on fait la guerre dans ces contrées , soit qu’on l’entreprenne par des motifs de politique, de vengeance ou de cupidité. Ce Khan lit de fréquentes invasions dans la Grande-lhikarie, toutes accompagnées de ravages dans les provinces, et de la destruction totale des villages et des villes qu’il traversait. Lorsqu’il arrivait que le nombre des prisonniers entravait sa marche, il ne se faisait aucun scrupule de les massacrer. Comme il avait h cœur de réduire les Turcomaus, ses sujets tributaires, il invita les principaux d’entr’eux à une fête solennelle et les fit tous égorger, au nombre de deux mille. 11 brûla et saccagea leurs villages avec la plus impitoyable barbarie, et exerça de telles dévastations, que le mal retomba sur ses auteurs, car l’armée victorieuse soutfrit beaucoup de la disette3.
En géuéral, tous les Tartares mahométans haïssent le commerce et sont sans cesse occupés a dépouiller les marchands qui tombent sous leurs mains*. Le seul commerce qu’ils protègent est celui des esclaves. Ceux-ci forment la partie principale du butin qu’ils font dans leurs expéditions, et sont envisagés comme la première richesse. Ils en gar-
1 Ilist. génial, des Tartares , p. 45S. — 1 Ibid., p. S73 ot suivantes. 1 Ibid., t. I, eh. lit. — • Ibid., t. Il, p. 412.
OBSTACLES A LA POPULAT. CHEZ LES PEUPLES PASTEL'ilS ACTUELS. 73
dent autant qu’il leur en faut, ou pour veiller sur leurs troupeaux, ou à litre de femmes et de concubines; et ils vendent le reste*. Les Tartares de la Cireassie et du Daghestan , ainsi que les autres tribus voisines du Caucase, vivant dans un pays pauvre et montagneux, sont par-là même plus à l’abri des invasions, et en conséquence leur pays regorge d’habitants. Quand ils ne peuvent se procurer des esclaves par les voies les plus usitées, ils en font en se ravissant les uns les autres, quelquefois même ils vendent leurs femmes et leurs enfants1. Ce commerce d’esclaves, si généralement pratiqué par les Tartares mahométans, est peut-être une des causes de leurs guerres perpétuelles; car dès qu’il s’offre une occasion d’alimenter ce commerce, ils ne respectent ni alliances, ni traités de paix1.
Les Tartares païens, les Kalmouks et les Mogols, ne font pas usage d’esclaves. On dit qu’ils mènent une vie beaucoup plus paisible et plus innocente, et qu’ils se contentent du produit de leurs troupeaux, qui font toute leur richesse. Ils entreprennent rarement la guerre en vue du butin, et envahissent rarement le territoire de leurs voisins, autrement que pour se venger de quelque attaque laite contre eux. Toutefois ils ont aussi leurs guerres destructives. Les invasions des Tartares mahometans les obligent à la défense et aux représailles. Il existe des haines invétérées entre les tribus des Kalmouks et des Mogols, quoiqu’originairement du même sang; et ces haines, fomentées par la politique artificieuse de l’empereur de la Chine, éclatent avec une telle violence, que l’une ou l’autre de ces nations rivales doit nécessairement succomber*.
Les Bédouins d’Arabie et de Syrie ne mènent pas une vie plus tranquille que les habitants de la Grande-Tartane. L’état des peuples pasteurs parait fournir naturellement des occasions de guerre perpétuelles. Les pâturages que consomme une peuplade, à un moment quelconque de l’année, ne sont qu’une petite partie de ses possessions.
* llist. généalog, des Tartares , t. II, p. 4(3. — 'Ibid., p. 413, 414, et ch. XII.
3 Ils justifient l'usage où ils sont d’avoir plusieurs femmes, en disant que c’est
pour eux le moyen d’avoir beaucoup d’enfants, qu’ils peuvent vendre pour de l'argent comptant , ou éi hauger contre les choses les plus nécessaires. Et lorsqu’ils n’ont pas de quoi nourrir ces enfants, ils envisagent comme un acte de charité, de les faire mourir .1 leur naissance. Ils en usent de même à l’égard de ceux qui sont malades et qui leur paraissent sans ressource. Ils estiment que c’est les délivrer d'une multitude de maux. Voij. de J. Chardin , collection de Harris , liv. III, cil. Il, p. 8f>3, angl. (Mot ede l’auteur.)
* liist génial, des Tari., t. Il, p. SIS.