‹ Essai sur le principe de populationChapitre 49 sur 368 · I.1VIIE I. — CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

I.1VIIE I. — CHAPITRE Vil

ÎO

Elle occupe successivement, dans le cours de l’année entière, une vaste étendue de territoire. Et comme toute cette étendue lui est nécessaire pour subsister ; comme en conséquence c’est à ses yeux sa propriété exclusive, elle envisage toute violation de ce territoire, même dans la partie le plus éloignée, comme une juste cause de guerre'. Les alliances et les relations de parenté rendent ces guerres plus générales. Dès que le sang a été versé, il faut qu’il soit expié. Et eotnme des accidents de cette nature se répètent souvent dans une longue suite d’années, la plupart des tribus ont cntr’elles des inimitiés et vivent dans un état d’hostilité*. Aux temps qui ont précédé Mahomet, la tradition compte mille sept cents batailles. Et, comme le remarque Gibbon , une trêve partielle de deux mois, qui fut religieusement observée, caractérise encore plus fortement la constante habitude de la guerre et de l’anarchie*.

La perte d’hommes causée par de telles habitudes paraîtra peut-être devoir suflire pour contenir la population dans ses limites. Mais il est probable que ces habitudes la répriment encore plus efficacement en arrêtant le développement de l’industrie, et en particulier de celle qui tend à multiplier les subsistances. S’il s’agit seulement de creuser un puits ou de construire un réservoir, il faut quelques avances de fonds et de travail. Or, la guerre peut en un jour détruire l’ouvrage de plusieurs mois et les ressources de toute l’année*. Ici les maux semblent se produire mutuellement. La rareté des subsistances a fait naître les habitudes guerrières, et ces habitudes tendent à diminuer les moyens de subsistance.

Il y a des tribus qui , par la nature des lieux qu’elles habitent, semblent condamnées à la vie pastorale*. Mais celles même qui vivent sur un sol propre h la culture ne sont guères tentées de s’y livrer, tant qu’elles se voient entourées de pillards et de maraudeurs. Les paysans des provinces frontières de la Syrie, de la Perse et de la Sibérie, exposées aux incursions continuelles d’un ennemi déprédateur, n’ont pas un sort plus assuré que les Tartares et les Arabes errants. C’est moins

1 «tisse disputeront la terre inculte, comme parmi nous les citoyens se disputent les héritages, Ainsi ils trouveront de fréquentes occasions de guerre pour la nourriture de leurs bestiaux, etc » « ils auront autant de choses à régler par le droit

des gens, qu’ils en auront peu à décider par le droit civil.» Montesquieu, Esprit des lois , liv. XVIII, eh. XII. [Note de l'auteur.)

* Volney, Foy. en Égypte cl en Syrie, t. I, ch. XXII, p. 5fii, 3C2, Sfiô.

* Gibbon, t. IX, eh. I, p. 358, 359.

* Volney, Voy.cn Égypte et en Syrie, t. I, ch. XXIII, p. 5*5.

* nid., 1. 1, eh. XÏX1I1, p 5*0.

OBSTACLES A LA POPULAT. CHEZ LES PEUPLES PASTEURS ACTUELS. SI la richesse du sol qu’un certain degré de sécurité qui peut encourager un peuple h passer de la vie pastorale h la vie agricole. Lorsqu’on ne peut pas l’obtenir, le cultivateur sédentaire est plus exposé aux vicissitudes de la fortune que celui qui mène une vie errante et qui emmène avec lui toute sa propriété'. Sous le gouvernement des Turcs, à la fois faible et oppressif, il n’est pas rare de voir les paysans abandonner leurs villages pour embrasser la vie pastorale , dans l’espérance d’échapper plus aisément au pillage de leurs maitres et à celui de leurs voisins’.

On peut dire toutefois des peuples pasteurs, comme de ceux qui sont adonnés h la chasse, que si le besoin seul suflisait pour les faire changer d'habitudes, on en verrait fort peu qui y restassent attachés. Malgré les guerres continuelles des Arabes Bédouins, et les obstacles qu’oppose à leur accroissement un genre, de vie dur et pénible, la population s’élève chez eux jusqu’à l'extrême limite que lui prescrit la quantité des subsistances; et ils sont contraints en conséquence à une abstinence que ne supporteraient pas aisément ceux qui n’y seraient pas dressés comme eux dès l’enfance. Suivant le récit de Yolney, les classes inférieures, parmi les Arabes, vivent dans un état habituel de misère, et de famine \ Les tribus du désert reconnaissent que la religion de Mahomet n’a pas été faite pour elles. Car, disent ces Arabes, comment pouvons-nous faire les ablutions sans eau; comment ferions-nous des aumônes sans richesses; et pourquoi nous prescrirait-on de jeûner le mois du Ramazan, tandis que nous jeûnons toute l’année*?

La puissance et les richesses d’un cheik consistent dans le nombre de ceux qui composent sa tribu. Il croit donc de son intérêt d’encourager la population , sans s’embarrasser des moyens de la faire vivre. La considération qu’on lui porte dépend du nombre de ses enfants et de ses parents". Dans un état de société où la puissance donne des moyens de subsistance, chaque famille particulière tire sa force et sa considération du nombre d’individus dont elle est composée. Ces idées ont l'effet d’une prime on d’une gratification accordée à la population; et s'unissant à cet esprit de générosité qui produit une espèce de communauté de biens", elles élèvent le nombre des habitants à peu près jusqu’au dernier terme auquel il peut atteindre, et les réduisent tous à la plus austère abstinence.

* Volney, Voy. en Égypte et en Syrie , ch. XXXIII, p. 3.14.

* Ibid., 1. 1, ch. XXIII, p. 330. — * Ibid., p. 539. — 4 Ibid., p. 380.

" Ibid., 366. — * Ibid., p. 87S.

Page 1