‹ Essai sur le principe de populationChapitre 5 sur 368 · SITU [.A VIE ET UES TRAVAUX DE MALTUUS · texte numérisé non relu

SITU [.A VIE ET UES TRAVAUX DE MALTUUS

xvij

ni Je nourriture. Les hommes sont soumis aux mêmes lois; ils éprouvent, en général, la même tendance que toutes les autres espèces vivantes. La nation la moins nombreuse, si la terre n’avait pas d’autres habitants, suffirait pour la peupler entièrement dans un certain nombre de siècles. Il ne lui faudrait même pas un terme très long, si les moyens d’existence pouvaient se multiplier aussi rapidement que les hommes. =■

Cette tendance de tous les êtres animés à se multiplier à l'infini avait été observée depuis longtemps par des philosophes ; mais avant M. Maltlius personne n’avait cherché, soit h faire voir l’influence qu’elle avait exercée sur la destinée des peuples, soit a déterminer les causes particulières qui avaient tenu chaque nation au niveau de ses moyens d’existence, soit à déterminer les proportions d’accroissement de la population et des subsistances, soit enfin il rechercher les conséquences pratiques qu’on pouvait déduire de ces phénomènes.

En observant 1a marche qu’avait suivie dans son accroissement la population des États anglo-américains, M. Maillais trouva que, durant un siècle et demi, elle avait doublé tous les vingt-cinq ans. Il admit donc en principe qu’un peuple porte en lui-même la puissance de se multiplier tous les vingt-cinq ans dans une progression géométrique, et qu’il suivrait, eu effet, une telle progression dans son accroissement, s’il ne manquait ni de place ni de subsistances. Considérant ensuite la proportion dans laquelle un peuple pouvait, h l’aide d’une meilleure culture, accroître ses moyens d’existence, il lui parut que tous les efforts de l'industrie humaine parviendraient à peine à leur faire suivre une progression arithmétique dans chaque période de vingt-ciuq ans, et que même il arriverait un moment où toute augmentation serait impossible. De là il tira la conséquence qu’une population qui ne suivrait aucune règle de prudence dans son accroissement, se verrait sans cesse ramenée au niveau de ses ressources naturelles par la force des choses.

Il endance de l’espèce humaine à se multiplier à l’infini, étant admise comme un fait établi, M. Malthus rechercha par quels obstacles particuliers la population de chaque pays avait été arrêtée dans son accroissement. Il crut voir que partout, après s’être élevée au niveau des subsistances qu’il lui avait été possible de se procurer, elle avait été arrêtée ou par la misère, ou par la crainte des malheurs q«ii l’accompa-

NOTICE

xiiij

gnent. A tous les degrés de barbarie et de civilisation , sous tous les climats et sous toutes les formes de gouvernement, chez les peuples de toutes les races, les mêmes phénomènes se présentèrent h ses yeux.

Il lui sembla que partout une partie de la population, tendant à se multiplier plus vite que ses moyens d’existence, était sans cesse moissonnée par la faim, le défaut de vêtements ou d'abri, les maladies ou lés vices qu’engendrent la pauvreté, et souvent par la guerre. Il fut surtout frappé de voir que, lorsqu’une grande calamité, comme la peste, par exemple, avait fait périr, dans un pays quelconque, un nombre considérable d’habitants, sans attaquer la source de ses richesses, la population s’était rapidement élevée à son premier niveau et l’avait même souvent dépassé.

M. Malthus tira de ces observations des conséquences nombreuses et importantes. La première, c’est qu’il n'était pas possible de soulager, d’une manière efficace, par des distributions gratuites et régulières, les maux que la pauvreté produit, quand elle résulte d’une disproportion entre l’accroissement de certaines classes de la population et l’accroissement de leurs moyens d’existence. Les pauvres ayant, en général, peu de prévoyance, et n’étant pas retenus par la crainte de voir déchoir leurs descendants, se multiplient en raison même des secours qui leur sont donnés. Les gens qui n’ont absolument rien, comme les mendiants, dit Montesquieu, ont beaucoup d'enfants; c’est qu’il n’en coûte rien au père pour donner son art h ses enfants, qui même sont, en naissant, des instruments de cet art Partout où l’on établit des secours permanents, auxquels la misère, quelle qu’en soit la cause, donne toujours droit, les pauvres se multiplient plus rapidement encore que ces secours. Le remède devient la source du mal ; et si l’on ne mettait un terme aux distributions, il arriverait un moment où les produits annuels n’y suftiraient plus, et où la nation entière ne se composerait que de pauvres.

Appliquant ces observations à des institutions qu’on avait toujours considérées comme bienfaisantes, telles que les maisons pour les enfants abandonnés , les hospices ouverts ù l’indigence, et surtout les contributions établies pour faire des distributions gratuites, M. Malthus

' Esp. dci Loi» , liv. XXIII, ch. H.

SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE MALTIIÜS. xtx

trouva que le bien que ces institutions avaient pu faire, était très petit comparativement aux maux auxquels elles avaient donné naissance. Il ne vit dans les secours accordés indistinctement à tous ceux qui en avaient besoin, qu’une prime établie au profit de l’imprévoyance, de la paresse, de l’incontinence, en un mot, de toutes les habitudes vicieuses qui produisent la pauvreté. S’étant convaincu par des observations nombreuses, que la nature a placé l’homme entre les privations que la vertu commande et les misères que le vice produit, il fut conduit, en jugeant certains établissements de bienfaisance, à des conclusions sévères qui choquaient une foule de préjugés et de sentiments, et qui donnaient h son caractère une apparence de dureté.

Si les institutions dont l’objet est de fournir aux indigents des secours gratuits, avaient pour résultat aux yeux de M. Mallhus de multiplier le nombre des pauvres, et de dégrader les classes ouvrières, les systèmes politiques qui tendaient à mettre de niveau toutes les classes de la société, ne pouvaient à plus forte raison, selon lui, avoir pour effet d’amener, pour tout le monde, le règne de l'abondance ; aussi considérait-il les théories de Williams Godwin sur l’égalité, et celles de Condorcet sur la perfectibilité sans limites de l’espèce humaine, comme de véritables chimères, dont le moindre inconvénient était de jeter les hommes studieux hors des voies naturelles de la science, et d’étre des obstacles au perfectionnement réel de la société.

La tendance de toute population h s’accroître h mesure que ses moyens d’existence se multiplient, 'servit h M. Mallhus à résoudre des problèmes d’économie politique de la plus haute importance ; elle lui donna le moyen de déterminer les divers genres d’industrie les plus favorables au bien être de chaque nation ; les avantages et les inconvénients de l’importation des grains, et les pays auxquels il était bon de donner la préférence dans ce genre de commerce. L’élévation subite du prix des subsistances étant toujours funeste aux classes les moins aisées, il fit voir que les peuples chez lesquels les récoltes éprouvaient le moins de variations, étaient ceux chez lesquels il importait le plus de se pourvoir habituellement. Il montra surtout que la position la plus favorable au bien-être permanent et à la puissance d’un peuple, est celle où il

NOTICE

existe un juste équilibre entre l’industrie agricole et l’industrie manufacturière.

Le prix de la main-d'œuvre se réglant, comme celui de toutes choses, par les rapports qui existent entre l’offre et la demande, M. Malthus n’eût pas de peine à démontrer que le meilleur moyen, pour les classes ouvrières d’élever d'une manière durable le taux des salaires, était de mettre dans les mariages une grande circonspection. Il était évident à ses yeux que lorsque la concurrence des travailleurs les condamne il offrir leur travail au rabais, et que plusieurs courent même risque d’en manquer, c’est une nécessité pour tous de réduire leurs prétentions h ce qui leur est rigoureusement nécessaire pour vivre.

11 désirait que les classes ouvrières prissent l'habitude de consommer des aliments de bonne qualité; de se nourrir, par exemple, de pain de froment, et non de pommes de terre ou d’autres denrées qu’on obtient à bas prix. Il observait qu’une population qui se nourrit habituellement d’aliments chers et de bonne qualité, trouve, en temps de disette, une ressource dans les aliments d’une espèce inférieure, tandis que celle qui vit des aliments les moins chers, et qui n’en consomme que ce qui lui est rigoureusement nécessaire pour subsister, est décimée par la famine, dès qu'ils viennent h lui manquer. Par la même raison, les découvertes dont l’effet est de procurer aux classes inférieures des aliments h trèsbas prix, ne lui semblaient utiles que comme ressources pour les temps de disette ; mais il n’approuvait pas qu’on en fit usage dans les temps ordinaires.

M. Malthus ne se dissimulait pas que le haut prix de la main-d’œuvre, qui serait une conséquence des habitudes de prudence des classes ouvrières, aurait pour résultat d’élever le prix des produits manufacturés, et de rendre, par conséquent, plus redoutable, dans le commerce avec les autres nations, la concurrence des produits étrangers; mais^cetlc censidération avait peu d’importance à ses yeux. Il pensait que si les riches ne voulaient pas se soumettre à un léger inconvénient inséparable du but qu’ils prétendaient vouloir atteindre, leurs protestations de bienveillance envers les pauvres n’étaient que des jeux d’enfant ou que de l'hypocrisie : elles n'avaient pour objet que de les amuser eux-

SU U LA VIE ET LES TRAVAUX DE MALTHUS. ïij

mêmes, ou de calmer l'esprit des classes inférieures par un semblant de compassion pour leurs souffrances.

Des économistes avant reconnu que l'introduction d’un système dont le résultat serait de faire vivre les classes ouvrières de lait et de pommes de terre, ou de soupes de peu de valeur, aurait pour résultat d'abaisser le prix de la main-d’œuvre, il supposait que quelque froid politique pourrait proposer d’adopter ce système, dans la vue de vendre les produits des manufactures nationales moins chère que ceux des autres nations de l’Europe; mais il était loin de partager les sentiments qui pourraient suggérer une semblable proposition. « Je ne conçois rien de plus détestable, » disait-il, « que l'idée de condamner sciem- « ment les classes laborieuses h se couvrir de haillons et à se loger o dans de misérables huttes, afin de vendre à l'etranger un peu plus « de nos étoffes et de nos calicots.... »

Un accroissement trop rapide de la population était, suivant lui, une cause de guerres et de tyrannie. 11 pensait que l’ambition des princes manquerait d’instruments de destruction, si la misère ne poussait pas sous leurs drapeaux les basses classes du peuple. Il avait observé que les officiers de recrutement faisaient toujours des vœux pour une mauvaise récolte et pour un manque de travail, c’est-à-dire pour une population trop nombreuse, relativement à l’état des subsistances. Un peuple sans cesse aiguillonné par la détresse, et attaqué par de fréquents retours de famine, ne lui semblait pouvoir être contenu que par le despotisme le plus dur; aussi considérait-il comme des obstacles à tout progrès et à toute réforme les hommes qui tentaient de soulever les classes inférieures pour en faire les instruments de leurs desseins. Les cris des démagogues, en ralliant autour du pouvoir établi les classes aisées de la société, dont ils menaçaient l'existence, étaient, suivant lui, les auteurs de toutes les mauvaises lois, les conservateurs de tous les abus. Il ne corroyait pas qu’une nation éclairée pût supporter longtemps des institutions vicieuses et les malversations d’un gouvernement corrompu, si elle ne se croyait pas menacée de maux plus graves par une populace aveugle et affamée.

Un des principaux objets de V Essai sur le principe de la population était le bien-être de la masse du peuple ; et cependant à peine la seconde

vxij NOTICE

édition eut paru, que l'auteur fut poursuivi avec acharnement par des écrivains qui semblaient s’être voués à la défense des intérêts populaires. Ses adversaires cherchèrent à soulever contre lui les préjugés religieux, la haine des classes inférieures, la vanité des partisans peu éclairés des doctrines qu'il avait réfutées, et jusqu’il l'animadversion des femmes anglaises, à la vertu desquelles on ne pouvait plus croire, quand on avait admis son principe sur la population. Ils prétendirent que ses doctrines étaient irréligieuses, puisqu'elles étaient contraires à ce précepte de la Bible : Croissez , multipliez, et remplissez la terre. Ils l’accusèrent d’être le partisan déclaré de toutes les calamités auxquelles sont assujéties les nations qui se multiplient trop rapidement , de la guerre, de la peste, de la famine. Ils le présentèrent surtout comme un ennemi déclaré des classes laborieuses : ils faisaient planer son nom au-dessus d'elles , comme un sinistre météore qui les menaçait dans leur existence.

Des écrivains moins passionnés attaquèrent comme faux le principe fondamental de son ouvrage; ils prétendirent que, dans tous les pays, la population tendait moins h se multiplier qu’à augmenter ses moyens d’existence, et ils crurent le démontrer en faisant voir que les diverses classes de la société avaient aujourd'hui des aliments plus abondants et plus sains, et qu’elles étaient aussi mieux vêtues et mieux logées qu’autrefois. M. Malthus n'avait pas dit le contraire ; il était si loin de méconnaître que les nations avaient le pouvoir d’accroître leurs richesses et leur bien-être, que l’objet principal de son ouvrage était de les pousser dans celte voie. Aussi, croyait-il que l’Angleterre, par exemple, au moyen d’une bonne direction de l’industrie nationale, pouvait, dans quelques siècles, doubler et même tripler sa population, et voir cependant chaque individu mieux nourri , mieux logé que les hommes de son temps. Si donc il pensait que toute population tendait à s’élever au niveau de ses moyens d’existence , ou même à les dépasser, pétait après avoir admis, comme une vérité non moins incontestable, que les besoins de l’homme s’étendent avec la puissance de les satisfaire , et que chacun considère comme nécessaires les choses dont il a besoin pour conserver son rang dans la société.

Il est, chez toutes les nations civilisées, des individus qui ne se ma-

suit LA VIE ET LES TRAVAUX DE MALTHUS. xxilj

rient pas, des mariages qui ne produisent point d'enfants ou qui n'en produisent qu'un ou deux, et des personnes qui augmentent leur fortune plus rapidement que leur famille; mais ces faits parliculicrs qu'on lui a opposés comme contraires à ses doctrines, n'cmpèclicul pas qu'en général la population, considérée en masse, ne s'élève au niveau de ses moyens d’existence ; qu'une partie ne tende même à les dépasser, et qu’un certain nombre d'individus ne soient moissonnés par la misère ou par les maux qu’elle produit ; ils ne détruisent pas la vérité de cette observation de Montesquieu, que partout où une famille peut vivre à l aise , il se forme un mariage.

On a dit que M. Malthus avait considéré la population sous l'aspect le plus triste : l’observation est exacte; mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque où il publia son Essai, un mal grave travaillait le peuple de la Grande-Bretagne, et que peu de personnes en voyaient la cause et le remède. Il y avait alors dans les classes pauvres une complète imprévoyance relativement au mariage et au devoir d’assurer à ses enfants des moyens d’existence. La prévoyance et l’économie, les deux choses qui leur sont le plus nécessaires, perdaient tous les jours de leur empire, tandis que l’impôt au profit des pauvres leur inspirait toujours plus de sécurité. En même temps, la conduite et les opinions des classes supérieures, loin de combattre leurs erreurs, tendaient h les fortifier. Il était donc naturel que M. Malthus cherchât à fixer l’attention publique sur des difficultés que personne n’entrevoyait.

Il faut reconnaître toutefois que cet écrivain célèbre rapporte souvent à son principe des souffrances qui résultent d’autres causes. En effet, s’il est vrai qu’en tout pays la population s’accroît à mesure que ses moyens d'existence se multiplient, il est également vrai qu’elle décroît à mesure que ses ressources diminuent. La misère et les maux qui résultent d’une diminution de subsistances, sont même infiniment plus graves que ceux qui sont des conséquences d’un accroissement trop Rapide de la population. Il peut exister chez toute nation un grand nombre de causes de misère; mais il en est trois qui sont d’une nature très distincte : l'absence de toute industrie, les extorsions exercées par un pouvoir quelconque au préjudice des classes laborieuses, et la tendance de ces mêmes classes à se multiplier plus rapidement que leurs

xxir

NOTICE

ressources ne le comportent. Il est évident que partout où il existe une force qui absorbe les richesses créées par le travail, à mesure qu’elles sont produites, la prudence dans les mariages, quelque grande qu’elle soit, ne saurait être, pour les classes industrieuses, un moyen de prévenir la pauvreté. La réserve que mettraient dans leurs alliances les esclaves de nos colonies , par exemple, n’empêcherait pas que leurs descendants ne fussent aussi pauvres qu’eux-mêmes. Tout peuple placé dans des circonstances analogues est dans l’alternative de s’éteindre ou de perpétuer le nombre des misérables.

En oxposant l’état de la plupart des nations répandues sur la surface du globe, M. Malthus sembla n’apercevoir chez toutes qu’une seule cause de misère : la tendance de l’espèce à se multiplier plus rapidement que ne le permettent ses moyens d’existence. Il résulta de lit que des écrivains qui professaient d'ailleurs scs doctrines, et qui rendaient justice à ses intentions, lui reprochèrent de n’avoir compté pour rien les vices des gouvernements, ou même de les avoir dissimulés. Cette erreur de sa part, qui consistait à rapporter à une cause unique des phénomènes à la production desquels plusieurs causes avaient concouru, tenait à la manière dont il avait d’abord envisagé son sujet. Il ne s’était pas proposé de faire voir toutes les causes des misères humaines; il n’avait voulu que mettre au jour les effets d’une seule; et comme les écrivains dont il attaquaient les systèmes avaient vu dans les institutions politiques la source de toutes les calamités humaines, il crut la voir dans un autre principe.

Il ne dissimulait pas, au reste, qu’il avait mis un peu d’exagération dans le tableau des résultats du principe fondamental de son ouvrage : « Il est très probable, disait-il en répondant à un de ses critiques, qu'ayant trouvé l'arc trop courbé d'un côté, j'ai été porté à le trop courber de l'autre, dans la rue de le rendre droit ; mais je serai toujours disposé à faire disparaître de mon ouvrage ce qui sera considéré, par des juges compétents, comme ayant une tendance à empêcher l'arc de se redresser, et à faire obstacle aux progrès de la vérité ’. »

’ Voyez la déclaration que fait Malthus en terminant son livre, à l 'appendice, p. CM de cette nouvelle édition. éph G.)

suit LA VIE ET LES TRAVAUX DE MALTI1CS.

L'Essai sur le principe de la population, malgré les erreurs qu’on pouvait y rencontrer, frappa vivement tous les hommes doués d’un est prit juste, qui désiraient sincèrement le bien de leurs concitoyens : il lit voir distinctement les vices de quelques institutions qu’on avait toujours mal appréciées. Peu de temps après qu’il eut été publié, un des meilleurs patriotes de l’Angleterre et des plus éloquents orateurs de la chambre des communes, M. Samuel Withbread, proposa de réformer les lois qui établissaient un impôt au profit des pauvres Sa proposition ayant échoué contre des préjugés que le temps n’avait pas encore déracinés, une autre proposition, sur le même objet, fut faite quelques années plus tard (en 1821) par un savant jurisconsulte, M. J. Scarlett, mais elle eut le même sort. Enfin, en 1854, après une enquête dont le résultat a confirmé la plupart des vérités que M. Malthus avait proclamées , les lois sur les pauvres ont été réformées par le parlement.

M. Mallhus n’a pas seulement contribué b corriger une des institutions les plus vicieuses de la Grande-Bretagne; il a empêché que des institutions semblables ne fussent établies chez d’autres nations, et particulièrement en France. Dans les premières années de notre révolution, la Convention nationale adopta des lois analogues à celles qui, chez les Anglais, ont établi des impôts au profit des pauvres’. Si ces lois, qui ne purent alors être mises à exécution, sont tombées en désuétude, et si la pensée de les reproduire n’est venue h personne , il ne faut pas. douter que Y Estai sur le principe de la population n’ait puissammeut concouru à les tenir dans l’oubli.

Les opinions établies dans ce grand ouvrage ont passé dans les écrits des économistes les plus célèbres; nous les trouvons dans les circulaires et dans les actes de l’administration; et, dans quelque pays, on les fait entendre du haut de la chaire évangélique.

1 C'esl à cette époque que se rapporte la 3f édition de V Essai sur le principe de population, 3 vol. in-S“, la dernière des éditionsanglaiscs que l’auteur ait revue. Elle fut faite à la demande de plusieurs membres du parlement. I.a V édition sur laquelle M. Prévost a fait la premier» traduction de ISO» remontait à ISO".

(Jph G.)

' Voy. les décrelsdes 28 juin et 8 juillet 1793, et celui des 22 et 27 floréal an Il (tt et 19 mai 1792). (Cl i. C.)

NOTICE

I*vj

Le principe qui sert de fondement aux doctrines de M. Maitiius n'est pas cependant une découverte qu’il ait jamais songé à s’approprier; avant lui, Montesquieu, Franklin, Wallace et d’autres écrivains l’avaient proclamé. Pourquoi la gloire lui est-elle restée? On l’a déjà dit pour d’autres que pour lui : c’est qu’une vérité appartient moins au premier qui la proclame, qu’au premier qui la démontre, et qui en fait voir les conséquences. Or, c’est ce mérite qui caractérise éminemment l'ouvrage de M. Malthus.

Une année après la publication de la seconde édition de son Essai sur le principe de la population, en 1805, M. Malthus fut nommé professeur d’histoire et d’économie politique au collège de la Compagnie des Indes-Orientales, à Ailesbury. C’est là que, pendant trente ans, il a rempli les devoirs que lui imposaient, et ses fonctions de professeur, et sa qualité de ministre de l’Évangile.

M. Malthus avait adopté dans son enseignement la plupart des doctrines économiques d’Adam Smith; il pensait, comme cet illustre écrivain, que le meilleur moyen de faire prospérer une nation, était de laisser à l’industrie et au commerce une grande liberté : il ne croyait pas cependant qu'il fût possible pour un gouvernement d’abandonner, d’une manière absolue, les choses à leur cours naturel; mais il ne craignait pas non plus d’affirmer que la tendance à trop gouverner produisait plus de mal que la tendance vers l’autre extrême, et que la première était une indication certaine d’ignorance et d’étourderie. Les plus habiles médecins étaient, suivant lui, les plus avares de remèdes et les plus disposés à se confier au pouvoir bienfaisant de la nature.

Il était persuadé que les expériences faites en économie politique, depuis la révolution française, devaient tourner au profit de la science; mais il croyait aussi qu’on n’avait pas fait assez de progrès depuis Adam Smith, pour en présenter la théorie générale. Il aurait voulu qu’on se bornât à constater et à classer les faits nouveaux, et à traiter les questions spéciales sur lesquelles les économistes les plus instruits étaient encore divisés; il lui semblait que les écrivains de son temps étaient trop disposés à généraliser et à rapporter à une cause unique, des phénomènes qui étaient le résultat de plusieurs. Aussi, depuis son

suit LA V1K ET LES TRAVAUX DE MAI, TII US. \xvij

Essai sur le principe de la population , jusqu'à la publication de ses Principes d'économie politique, c’est-à-dire dans une période de vingldeux ans, les écrits qu’il publia n’eurenl-ils pour objet que d’éclaircir quelques questions particulières

11 avait la conviction profonde qu'il existe en économie politique des principes qui ne sont vrais qu’autant qu’ils sont renfermés dans certaines limites; il voyait les principales diQicultés de la science dans la combinaison fréquente de causes compliquées, dans l’action et la réaction des effets et des causes les uns sur les autres, et dans la nécessité de mettre des bornes ou de faire des exceptions à un grand nombre de propositions importantes.

L’ouvrage qu’il lit paraître, en 1820, sur l’Économie politique, ne fut pas un exposé complet et méthodique des phénomènes de oelte science; il eut particulièrement pour objet de préparer des règles générales pour la pratique, en faisant un appel fréquent à l’expérience, et en présentant dans leur ensemble, autant que possible, les causes diverses qui concourent à la production des phénomènes particuliers.

M. Malthus s’attacha surtout à éclaircir les questions sur lesquelles les meilleurs esprits s’étaient divisés, et à exposer les phénomènes rela-

1 Voici la liste des écrits publiés par Mallhus :

i°. Essai sur le principe de population , etc. Ccl ouvrage a eu cinq éditions du vivant de l'auteur.

2°. Principes d’économie politique, considérés sous le rapport de leur application pratique. 4X19. — 2r édition en 1X2*2, un vol. in-8o. — M. Constancio eu n donné une traduction française avec des notes en 1820. Paris, Aillaud,2 vol. iu-8°.

Les ouvrages suivants n'ont pas été traduits :

3°. Définitions in poli lirai economy , 1827, in-8°.

2°. An investigation on lhe cause of the présent high price of provisions. 1800. Sans nom d'auteur.

»o. A letter lo Mr Wilhbread on his proposed bill for lhe amendement of the poor laïcs. 1817.

6°. Observations on the tffjcts of corn Laïcs , 1812, in-8°.

7w. G 'rounds of an opinion on the policy of reslraining lhe importation of forcing corn , intended as an appendice lo observations on the corn Laïcs. 1815.

8°. vin inquiry into lhe nature and progressof rent and theprinciplesbyiohich il is rcgulatcd. 1815.

9°. Slatemenl respecling the Easl India college , with an appeal lo facts, etc.

10°. Mcasure of value stated and illustra lcd. 1823.

NOTICE

xxviij

tifs à la production des richesses. L’estime qu’il avait pour quelques économistes dont il ne partageait pas les opinions, et particulièrement pour David Ricardo, l’entraina trop souvent dans des discussions qui semblent quelquefois un peu subtiles, et dont on n’aperçoit pas toujours l’utilité. La solidité de son jugement fait regretter qu'il ne se soit pas attaché plus constamment à faire disparaitrc les diflicultés qu’on rencontre, quand il s’agit de mettre eu pratique les vérités découvertes par la science.

Il avait combattu dans cet ouvrage quelques-unes des doctrines professées par M. J.-B. Say. Celui-ci lui répondit dans des lettres qui furent publiées en 1820 ' : Je ne saurais exposer ici les divers points sur lesquels les deux économistes s’étaient divisés. Il me conviendrait encore moins de décider de quel côté se trouvait la vérité. Je dois me borner h dire que cette controverse, entre deux hommes qui avaient consacré leur vie à l'étude de la science, n’aiïaiblil en rien l'estime qu’ils avaient l’un pour l’autre.

M. Malthus avait observé que la plupart des discussions qui s’élevaient entre les économistes, provenaient de ce qu’ils n’attachaient pas toujours le meme sens aux mêmes termes. Estimant, avec raison, que l'inexactitude dans le langage était un des principaux obstacles qui s’opposaient aux progrès des bonnes doctrines, il fit paraître, en 4827, un ouvrage sur les Définitions en économie politique. Après avoir tracé des règles pour la définition, et l’application des termes de cette science, et avoir montré l’inexactitude de quelques-unes des définitions données par divers écrivains, il adopta celles qui lui semblèrent les plus exactes, et tenta de rectifier les autres.

Au moment où l’idée de l’Essai sur le principe de population fut conçue, les imaginations, exaltées par de grandes et récentes découvertes, se livraient à toutes sortes de rêves sur l’organisation des sociétés humaines. M. Malthus, loin de s’abandonner au torrent, (S’attacha fortement, au contraire, ù la seule méthode que les sciences puissent avouer; il considéra la constance des lois de la nature et de la

1 Sous le titre de Lettres à Malthus sur différents sujets d’économie politique, i vol. in-8°, 190 pages. Paris, riiez Rapilly. [Jph @ ■)

SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE MALTIIUS. «il

relation entre les effets et les causes, comme le rondement de toute connaissance. Il crut qu’il ne pouvait parvenir à connaître ces lois que par l'observation des phénomènes qui se manifestaient à ses regards, et que les systèmes imaginaires n’étaient propres qu’ii restreindre les limites des sciences.

Cette tendance de son esprit eut une grande influence sur la nature de son caractère; elle fortifia chez lui l’amour de la vérité, et fit prendre h cette passion un tel empire sur toutes les autres, qu’elle le rendit capable de rechercher avec persévérance, et d’attaquer sans crainte, des erreurs invétérées soutenues par l'assentiment populaire.

Cet amour de la vérité, qui ne se démentit jamais, fit naître et développa chez lui les vertus privées qui le distinguaient : la justice, la prudeuce, la tempérance, la simplicité.

Il était d’un caractère si calme et si doux, il avait sur ses passions un si grand empire, il était si indulgent pour les autres, que des personnes qui ont vécu près de lui pendant près de cinquante années, assurent qu’elles l’ont it peine vu troublé, jamais en colère, jamais exalté, jamais abattu ; aucun mot dur, aucune expression peu charitable ne s’échappèrent jamais de ses lèvres contre personne; et quoiqu’il fût plus en hutte aux injures et aux calomnies qu'aucun écrivain de son temps, et peut-être d’aucun autre, on l’entendit rarement se plaindre de ce genre d’attaques, et jamais il n’usa de représailles. Il était très sensible h l’approbation des hommes éclairés et sages; il mettait un grand prix h la considération publique ; mais les outrages non mérités le touchaient peu, tant il était convaincu de la vérité de ses principes et de la pureté de ses vues ; tant il était préparé aux contradictions, et même à la répugnance que ses doctrines devaient inspirer dans un certain monde.

Sa conversation se portait naturellement sur les sujets qui touchent au bien-être de la société, et dont il avait fait l’objet d'une élude particulière. Il était alors attentif, sérieux, facile à émouvoir ; il énonçait son opinion d’une manière si claire, si intelligible, qu’on voyait aisément qu'elle était le résultat d’une réflexion profonde. Du reste, il était naturellement gai et enjoué, et aussi prêt à prendre part aux plaisirs

xxx NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE MALTIltJS.

innocents rie la jeunesse qu’à l’encourager ou à la diriger dans ses études.

Il était au nombre des partisans les plus zélés de la réforme parlementaire, et désirait de voir le gouvernement s’engager dans une voie de progrès; mais il n'était pas moins attaché à la forme des institutions nationales, et il redoutait les innovations et les expériences inconsidérées. Il appartenait à cette fraction de la nation anglaise qu’on a désignée sous le nom de Wighs , et qui possède aujourd'hui la direction des affaires de la Grande-Bretagne.

Fidèle à ses opinions politiques dans le temps où elles étaient loin de mener h la fortune, il ne s’en est pas fait un titre à la faveur lorsqu’elles ont triomphé; il n’a pas eu la pensée de faire de la science le marchepied de l’ambition. Quand ses principes sont devenus le fondement de la loi qui réformait la législation sur les pauvres, les calomnies et les injures des ennemis de la réforme ne lui ont pas manqué. Ses adversaires ont tenté de faire tomber sur lui la responsabilité des vices qu’ils signalaient dans la mesure du gouvernement. De leur côté, les partisans de cette mesure lui ont prodigué les éloges dans les discussions auxquelles elle a donné lieu au sein du parlement; mais là se sont arrêtées la reconnaissance de ses ainis politiques et la munificence nationale. Je dois ajouter qu'on lie l’a vu se plaindre, ni des injures des premiers, ni de la négligence des seconds.

M. Maillais, qui s'était marié en 1804, était entré dans sa soixantedixième année, ayant conservé toutes ses facultés, et jouissant encore, en apparence, d’une très bonne santé. Vers le milieu du mois de décembre 1854, il partit de Londres pour aller à Balh passer les fêtes de Noël avec ses enfants, dans la maison de son beau-père, M. John Eckcrsalt. En arrivant, il se sentit indisposé; une maladie de cœur se déclara, et il mourut le 20 du même mois. 11 a laissé deux enfants, un fils et une fille ; sa femme lui a survécu.

M. Malthus a été remplacé par M. Shelling '. Charles Comte.

1 A l’académie des sciences morales et politiques, et comme associé étranger.

Uph G.)

INTRODUCTION

Il est peu de livres dont la publication ait suscité plus de débats que Essai sur le principe de la population de. Malthus. L’illustre écrivain se vil à l'instant même entouré d’adversaires acharnés et d’admirateurs fanatiques. Les premiers lui reprochaient amèrement d’avoir outragé à la fois l’humanité et la raison, d’avoir également méconnu les principes de la morale et ceux de l’économie politique. Les seconds, au contraire, ont salué l'apparition de VEssai comme un bienfait pour le monde et une gloire nouvelle de l’esprit humain , comme une révélation ( disait Hcgewisch, le traducteur allemand de Malthus) des lois de l'ordre moral comparable à la découverte des lois de l’ordre physique de l’univers par Newton. Les premiers, non contents de repousser avec indignation tout conseil de prudence adressé aux familles, toute idée de contrainte morale , soutenaient que dans tout pays la richesse et le bien-être ne pouvaient que s’accroître par la population, et que partout où celte loi économique ne se vérifiait pas, il fallait en accuser les institutions humaines, la mauvaise distribution des biens, les vices et la cupidité des hommes riches et puissants. Les seconds, dans les transports de leur zèle restrictif, allaient fort au-dclh de tout ce que Malthus avait pu imaginer ; ils passaient de la contrainte morale h la contrainte physique et ne craignaient pas de proposer des moyens préventifs que repoussent également le bon sens et la science.

Qui pourrait s’étonner de ces écarts ? Qui ne sait pas combien l’esprit de l’homme s’égare facilement dans l’élude des questions morales et politiques , de ces questions très complexes , où il ne peut atteindre au vrai qu’en suivant la résultante de principes divers ingénieusement combinés, et où par la nature même es investigations, le sentiment vient se mêler au raisonnement et en troubler la pureté?

INTRODUCTION

xxxij

On ne tient pas assez compte aux hommes qui cultivent les sciences inorales et politiques de ces difficultés et de ces périls que ne rencontrent pas les géomètres qui « étant accoutumés, « dit Pascal, * aux principes nets et grossiers de géométrie et it ne raisonner qu’après avoir bien vu et manié leurs principes , ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. »

> La question de la population louche à tout; à la morale et il la politique, à l’économie nationale et à l'économie domestique. L’État, la famille, l’individu y sont également intéressés, pour le présent et pour l’avenir, pour leur force comme pour leur bonheur. Aussi , que d’aspects divers ne présente-t-elle pas ! que de points de vue différents n’ouvre-t-elle pa3 à l’observateur attentif!

Les adversaires de Malthus nous disent, au nom de la morale, que le mariage est la satisfaction légitime d’un penchant naturel et impérieux, tandis que le célibat prolongé est très souvent une cause de débauche et d’immoralité; ils affirment, au nom de la politique, que la population est le nerf et la force des Etats. Les familles, ajoutc-t-on, ne se conservent et ne grandissent que lorsque des générations nombreuses les enrichissent par leur travail, et les perpétuent par leurs mariages. Voyez les familles nobles; elles s’éteignent rapidement, parce que les calculs de l’orgueil y contrarient les vœux de la nature, et qu’on se refuse des enfants pour laisser un riche héritier. Enfin, écoulez bon nombre d’économiste; ils n’hésiteront pas à vous dire que plus il y a de travailleurs, plus on obtient de travail, et, en conséquence, de produits; que tout travailleur produisant plus qu’il ne consomme, loin d’avoir à redouter la famine et l’indigence, on doit voir, dans tout accroissement de population, un moyen d’abondance et une source de richesses. L’homme étant à la fois producteur et consommateur, comment la population , pourrait-elle devenir une cause d’encombrement et de misère? Quoi de plus ridicule que de s’alarmer des bornes infranchissables de la ■production alimentaire, lorsqu’il n’est encore qu'une si faible partie du globe qui ait été consacrée à cette production, et que nul ne sait quelles ressources le génie de l'homme peut trouver dans les forces de la nature pour augmenter la masse des subsistances! D’ailleurs, à quoi bon ces alarmes, et ces moyens préventifs, et ces anathèmes contre les mariages

INTRODUCTION. xxxiij

précoces et les familles nombreuses? Faut-il donc des efforts pour empêcher que la population ne dépasse les moyens de subsistance, et que la vie ne se propage là où la vie est impossible ! Faites donc des théories pour prouver aux plantes qu’elles ne doivent pas naitre au-delà du 80™' degré de latitude !

A ces propositions on oppose des propositions contraires qui présentent également toutes les apparences de la vérité. Qu’y a-t-il, diton, de plus immoral et de plus inhumain que de donner le jour à des enfants qu’on ne peut ni nourrir ni élever, et qui sont, après quelques années de pleurs et de souffrances, frappés d’une mort douloureuse? L’homme a-t-il le droit de s’entourer de victimes et de cadavres pour se procurer quelques plaisirs fugitifs, quelques satisfactions sensuelles? Si les riches, sous les inspirations de l'orgueil, contrarient le vœu de la nature, est-ce là une raison d’exciter les pauvres à mettre au monde des enfants qu’ils ne peuvent élever? Une population robuste et satisfaite, donne à l’État plus de forces et de sûreté qu'une population beaucoup plus nombreuse, mais pauvre, maladive, mécontente. Quel homme d’Etat ne préférerait pas deux millions de Suisses à six millions d'Irlandais! La France, avec trente-quatre millions d’habitants , pourrait au besoin lever des armées aussi nombreuses que la Russie avec scs cinquante à soixante millions de sujets, dont une si grande partie n’atteint pas, dit-on, l'âge de dix-huit ans. La force des Étals, en ce qui concerne la population, ne se mesure pas seulement au nombre des hommes ; elle se mesure avant tout par le taux de la vie moyenne et de la vie probable. Les enfants ne sont pas une force, mais une charge pour la société.

Au point de vue économique, on répond que les produits ne se proportionnent nullement au nombre des travailleurs qui se présentent sur le marché , mais au travail effectif. La demande de travail n’est pas déterminée par la population, mais par le capital. Une fois cette demande satisfaite , toute offre ultérieure de travail ne produit qu’une baisse des salaires, utile sans doute aux entrepreneurs, funeste aux travailleurs, dangereuse pour l’État, ce qui prouve en même temps, dit-on, qu’il est chimérique de compter sur une consommation toujours proportionnée à la population; comme si pour consommer il

INTRODUCTION

suffisait de mener ici-bas une vie de privations et de misère. Deux mille travailleurs , ne gagnant chacun que dix sous par jour, ne consomment pas plus que mille, dont le salaire journalier serait d'un franc; ils consomment moins que cinq cents , dont la journée serait de trois francs. Ajoutons que les cinq cents derniers seraient heureux, sains, bien portants; rassurés sur le présent, ils pourront faire quelques épargnes pour l’avenir, et se marier avec l’espoir fondé de pouvoir élever leur famille. Les deux mille ouvriers h dix sous par jour, au contraire, seront des indigents sans cesse tourmentés par le besoin, et ne seront amenés à se donner une compagne et h fonder une famille que par les instincts matériels et l'imprévoyance de la brute. Assurément la population se proportionne toujours et d’ellemême aux moyens de subsistance : nous savons bien qu’il n’est pas donné aux philanthropes de faire des miracles, de prolonger la vie de l’homme là où la vie est devenue impossible. Mais comment le niveau entre la population et le% moyens de subsistance sera-t-il maintenu? Là est toute la question. Les philanthropes (chose bizarre!), c’est à la faim, à la souffrance, à la mort, qu'ils laissent le soin de le maintenir; nous, nous préférons en charger la raison et la prudence humaine.

Que vient-on nous parler des vices de nos institutions, de l’excessive inégalité des conditions, de la fécondité inépuisable du sol, desvides immenses qui restent sur la surface du globe, et que les émigrations peuvent remplir? Il est évident que tout cela ne touche pas au fond de la question; car après que nous aurons fait sur tous ces points les plus larges concessions, qu’en résultera-t-il? Ceci seulement, que dans plus d’un pays d’autres causes de souffrance et de malheur viennent s'ajouter à la coupable imprévoyance des pères de famille, et que les populations excessives auraient pu souvent trouver un soulagement temporaire, sous 'un gouvernement meilleur, dans une organisation sociale plus équitable, dans un commerce plus actif et plus libre, ou dans un large système d’émigrations. Est-il moins vrai que si l’instinct de la reproduction n’était jamais refréné par la prudence et par une moralité haute et difficile, toutes ces ressources seraient enfin épuisées, et qu’alors le mal serait d’autant plus sensible, qu’il n’y aurait plus ni remèdes temporaires pour le soulager, ni palliatif pour l’adoucir?

INTRODUCTION

Comparer la fécondité de la terre à celle de l’espèce humaine , et soutenir que l’une sera toujours égaie à l’autre, n’est pas d’hommes réfléchis. La terre a ses limites , et nul ne peut ignorer qu'en appliquant au même champ une seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième portion de capital et de travail, on n’obtiendrait pas indéfiniment un accroissement proportionnel des produits. Qu’importent les termes exacts des deux progressions indiquées par Malthus? Il suffit, pour justifier ses doctrines, que l’une de ces progressions, que celle qui représente la propagation de notre espèce, soit plus rapide que l’autre; résultat inévitable, si l’homme, comme la brute, n'écoute que ses instincts, s’il s’imagine que la famille est un fait qui ne doit pas tomber sous l’empire de la raison.

Tel est le résumé des deux doctrines, en ne prenant dans l’une et dans l’autre que ce qu'il y a de sérieux et de plus digne d'attention. Car des idées parfois singulières n’ont manqué ni d’un côté ni de l’autre.

Si un conseiller saxon, et après lui un écrivain d’une haute célébrité, en sont arrivés jusqu’à proposer un moyen préventif et mécanique par trop ridicule, un économiste du camp opposé a pris gravement à tâche de nous démontrer qu’une population devient nécessairement stationnaire lorsqu’elle est bien nourrie. A l’entendre, l’instinct de la pro; pagation et le principe générateur ne retrouvent leur énergie que lorsque la nourriture diminue. C’est là, dit-il , une loi générale de la nature organique. Ainsi, le monde se trouve-t-il largement pourvu de nourriture? il n’y a pas à craindre un accroissement, mais plutôt une diminution de la population, line partie du peuple manque-t-elle d'aliments et va-t-elle bientôt mourir de faim? Admirez les lois de la nature! ces hommes affaiblis sentent par cela même leurs instincts de propagation s’animer, et, avant de mourir, ils sauvent l’espèce humaine en multipliant

Il est curieux que cette théorie, qui n'est qu’un abus de l’argument d’analogie, ait pris naissance en Angleterre, où les classes riches, grâce au droit qu’elles ont de faire un fils , c’est-à-dire de tout donner à l’ainé en mettant les cadets à la charge de l’État, ne s’imposent pas d’ordinaire la moindre contrainte conjugale, et nous montrent des familles de six,

INTRODUCTION

mij

sept, huit, dix enfants. Cependant nul ne dira que ces Anglais se refusent une nourriture abondante et solide.

Si on regarde de près aux doctrines que nous venons de résumer, on ne tarde pas à se convaincre que l'esprit de système agite également les deux camps. Chacun s’est emparé de quelques faits irrécusables, et par une généralisation hasardée, chacun en a tiré des conclusions excessives. C’est ainsi que dans une élude où il fallait tenir un compte si exact de toutes les circonstances, et ne marcher, je dirais presque, que de distinctions en distinctions, on est nécessairement arrivé, de part et d’autre à des généralités qui n’étaient que des abstractions aussi déraisonnables qu’inhumaines. On trouve des erreurs partout ; partout aussi on retrouve une partie de la vérité. Jamais l’éclectisme ne tut plus topique et plus opportun.

Que l’espèce humaine puisse se propager avec une étonnante rapidité, c’est une vérité de fait qu’aucun homme sensé ne saurait contester. La population de l’Amérique du Nord a doublé plus d’une fois en moins de vingt-cinq ans; évidemment ce qui est arrivé en Amérique pourrait arriver partout. L’organisation physique et les instincts de l’homme ne sont pas profondément modifiés par le degré de latitude. En Amérique, pays neuf, riche en terres incultes, et qui ne demandaient que des bras, du courage et un faible capital, pour fournir une masse surabondante de subsistances, ce rapide accroissement fortifiait l’État et enrichissait la famille. En serait-il de même dans les vieilles sociétés, dans celles dont le territoire est depuis longtemps occupé par une population déjà si nombreuse? Lh est toute la question. Si, comme l’Amérique du Nord, l’Europe peut suffire aux besoins d’une population double, quadruple, décuple, tous les conseils de l’école de Mallhus ne sont pas seulement inutiles; la morale et l’intérêt les repoussent également. Pourquoi, en effet, retarder les mariages, et prolonger les dangers du célibat, et mesurer aux hommes les joies de la paternité, si tout chef de famille peut se voir entouré d’enfants joyeux et bien portants, et élever pour la société des travailleurs robustes et d’utiles citoyens? Si, au contraire, le jour arrive pour les vieilles sociétés, où toutes les places étant occupées, les nouveaux venus ne pourraient s’y introduire et se nourrir qu'aux dépens de l'ancienne popula-

INTRODUCTION. xxxvij

lion et en tombant avec elle clans la misère ; s’il en est de ces sociétés comme de ces familles qui, heureuses tant qu’elles ne comptent que deux ou trois membres, languissent dans l'indigence le jour où huit ou dix bouches viennent autour de la table commune demander leur part; qui voudrait dans ce cas repousser les conseils de la prudence et ne pas tenir aux sociétés le langage que tout homme sensé lient aux personnes qu’il a le droit de conseiller? Combien de fois un parent, un tuteur, un ami, ne détourne-t-il pas du mariage un jeune homme qui, dans l’ardeur de ses passions, n’en calcule pas les suites et n’en prévoit pas les douleurs ? Combien de fois n’a-t-on pas représenté aux jeunes hommes tout ce qu’il y avait d’immoral et d’odieux dans celle légèreté qui amène h se donner une famille qu’on ne peut nourrir, et h s’entourer d’enfants dont on ne peut sécher les pleurs, dont, sous les étreintes du désespoir, on souhaite peut-être la mort ? Nul n’a imaginé jusqu’ici de blâmer ces remontrances et de les taxer d’inhumanité et de folie.

Encore une fois, toute la question est de savoir si l’instinct de la reproduction étant, dans l’espèce humaine, laissé h lui-même, il arrive pour les Etats un trop plein, comme il arrive pour une famille. Si le fait est réel, on pourra critiquer certaines applications, quelques conséquences extrêmes de la théorie de Malthus, on ne saurait révoquer en doute la théorie elle-même; car, au fond, cette théorie se réduit à ceci : L’instinct aveugle de la reproduction pouvant amener des résultats exorbitants et hors de proportion avec les moyens de subsistance, l'homme doit placer cet instinct, comme tous les autres penchants, sous l’empire de sa raison.

Or, eu nous plaçant sur le terrain de la question, et au point de vue des adversaires de Malthus, nous avouerons volontiers que nul ne connaît au juste les limites des forces naturelles qui servent à la production, ou qui aident à la distribution des richesses. (Ju économiste contemporain d’Aristote ou de Cicéron n’aurait pu compter sur la pomme de terre pour la nourriture des hommes, ni pour leur déplacement et leurs émigrations sur les moyens de transport qui sont aujourd’hui à notre portée. Il ne se doutait pas qu’un monde nouveau offrirait un jour des terres fertiles â des millions d’Européens, et que les Gaulois inan-

xxxviij INTRODUCTION.

géraient du sucre des Antilles et du riz de la Caroline. Une cinquième partie du monde est venue plus tard s’ajouter il l’Amérique, et peut-être nos neveux pourront-ils se transporter dans la Nouvelle-Zélande aussi facilement que nous pouvons aujourd'hui aller du Ilâvre à la Nouvelle- Orléans. Qui peut affirmer que de nouvelles substances alimentaires ne seront pas découvertes, qu’on ne trouvera pas le moyen d’obtenir de la même étendue de terrain des produits pouvant suffire à la nourriture d’une population double ou triple de celle qu’on peut alimenter avec les produits actuels?

De même on peut concéder que la production de la richesse deviendra plus active, et que la distribution en sera plus facile et plus équitable, à mesure que, par l’effet naturel d’une civilisation toujours croissante, tomberont les obstacles que leur opposent encore des lois imparfaites et des coutumes pernicieuses. Qui voudrait en effet, en présence des progrès déjà accomplis, désespérer des progrès qu’il nous reste à faire? Le système hypothécaire, indispensable au crédit des propriétaires fonciers, est bien incomplet; aussi voyons-nous les capitaux qui pourraient féconder notre sol, s’en éloigner avec crainte. Cela est vrai; mais n’oubliez pas qu’hier encore la terre se trouvait enveloppée non-seulement dans les liens des hypothèques occultes, mais ausst dans les chaînes de la féodalité, du fldéi-commis, de la main-morte. Les douanes, qui ne devraient être qu’une source abondante de revenus pour le trésor, n’ont encore pour but principal que la protection de quelques entreprises particulières qui usurpent le nom de travail national, comme si les travailleurs avaient quelque intérêt à produire plutôt une denrée qu’une autre, et à faire la fortune d’un fabricant de bas ou de couteaux, plutôt que celle d’un producteur de pendules ou de souliers. Cette plainte aussi est fondée; mais ici encore que de progrès lorsqu’on se reporte par la pensée un siècle en arrière, aux jours où, dans le même État, les douanes intérieures enchaînaient les communications d’une province avec l’autre, et où, à quelque pas de distance, on voyait des compatriotes, les uns manquer des denrées les plus nécessaires, les autres, faute d’échanges, s’appauvrir au sein d’une abondance stérile. Les rapports des travailleurs avec les capitalistes ne sont pas réglés sur tous les points avec l’équité et la pru-

INTRODUCTION

dence nécessaires; ici l’ouvrier, lit le capitaliste, se trouve à la merci d'un mouvement d’humeur, d’un caprice, d’une machination; sans vouloir ramener l’époque des jurandes et enlever h l’industrie sa plus belle conquête, la liberté, toujours est-il que le législateur ne peut pas laisser entièrement aux généralités du droit commun les rapports de l’ouvrier avec l’entrepreneur ; après avoir réglé si minutieusement le louage des choses, pourquoi ne pourrait-il pas fixer son altcutiou sur le louage aujourd'hui si important du travail, non pour en supprimer la liberté et en dicter les conditions, mais pour en fixer les garanties, pour en écarter les abus , pour simplifier les contestations qu'il fait naitre et en confier la décision à une juridiction prompte, économique, paternelle? Ces remarques, nous en convenons, ne sont pas à négliger : mais ici encore peut-on se défendre d'un juste sentiment d’orgueil, lorsqu’on compare notre temps au temps passé? On s’occupe sérieusement aujourd’hui de la condition des travailleurs , de leur sort, de leur avenir; on propose toutes sortes de moyens pour assurer le bonheur des classes laborieuses. Cette préoccupation générale, qui est un des signes de notre temps, a déjà donné naissance chez nous aux salles d’asile, aux caisses d’épargne, aux sociétés de secours, à de nombreuses instilitulions de bienfaisance. Le gouvernement seconde les efforts des particuliers, et tout récemment encore, en étendant l'institution des prud'hommes, en appelant les ouvriers au rôle d’électeurs, d’arbitres, de jurés, en les associaut aux entrepreneurs dans une œuvre de justice et de protection mutuelle; il a rendu hommage à la dignité du travail, et initié les travailleurs aux soins de la vie publique. Nous applaudissons à toutes ces mesures, et nous désirons vivement les voir s’étendre et se multiplier. Mais nous voudrions, eu attendant, qu’on fût juste envers notre époque, en rappelant ce qu’étaient aux yeux de nos ancêtres ces prolétaires qu’on nous représente comme si malheureux aujourd'hui. A peine étaient-ils jadis regardés comme des hommes; il n’y avait pour eux ni justice, ni pitié. La misère les poussait-elle à l'émeute? on leur courait suscomme à des bêtes féroces, et les supplices les plus horribles les frappaient par centaines, sans que la société en fût plus émue qu’elle ne le serait aujourd’hui de quelques condamnations correctionnelles.

Quoi qu’il en soit , nous admettrons sans peine ces deux points, l’un

INTRODUCTION

que nous ne connaissons pas les dernières limites des forces productives de la terre, l’autre que les produits de ces forces pourront encore s’accroître et sullire à un plus grand nombre d’hommes, lorsque nos institutions et nos lois se seront améliorées, et n’opposeront plus d’obstacles au plein développement de ces forces productives et à la bonne distribution des produits.

Dès-lors, nous devons en convenir, si l’on considère l’espèce humaine comme une seule et même famille, comme une famille patriarchaie que rien ne trouble et ne divise, et notre globe tout entier comme un seul et même domaine sur lequel cette grande famille peut s’établir à son aise et se distribuer également sans rencontrer d’obstacle, il n’y a aucune raison de s’alarmer de l’accroissement de la population. Car le domaine est vaste et ses forces productives sont loin d’être épuisées. I.a famille peut donc s’augmenter et s’étendre : l’espace ne lui manque va pas; il est des terres immenses qui ne sont pas encore occupées, et il est possible que les terres déjà occupées puissent, et par une meilleure culture, et par le perfectionnement des institutions sociales, suffire à un plus grand nombre d'habitants que celui qu’elles alimentent aujourd’hui. Ajournons donc, on peut uous dire, à quelques milliers d'années ces tristes débats sur l’accroissement de la population. La Providence n’a probablement pas livré la terre à l’espèce humaine pour que la plus grande partie en demeure inculte ou mal cultivée. Si on ralentit par des alarmes prématurées le développement de notre espèce, qui voudra pénétrer dans ces déserts qui n’ont encore entendu que les hurlements de la bête fauve ou les cris de quelque sauvage? L’espèce humaine ne se propage que sous l’empire du besoin; ceux qui se trouvent bien dans un lieu ne vont pas chercher fortune ailleurs.

Sans remonter à l’histoire du monde ancien, voyez les colons du Nouveau-Monde. Auraient-ils abandonné les montagnes de la Suisse, les bords du lthin, les cideaux de l’Irlande, ces pays si chers, si vivement regrettés; auraient-ils bravé les souffrances d’une longue navigation, les fatigues du défrichement, les embûches des sauvages, les dangers d’un climat inconnu, d’une terre inhabitée, s’ils n’avaient été poussés par la faim, si un débordement de population ne les avait pas jetés hors de leur pays natal ? Ne résistons donc pas par nos théories aux décrets de

INTRODUCTION. xlj

la Providence qui a enjoint aux hommes de croître et de multiplier. Lorsque la terre sera couverte d'habitants, lorsque le flambeau de la raison humaine répandra ses clartés sur toutes les parties du globe, et que de tous les points des deux hémisphères pourront s’élever vers le créateur de l’univers des hymnes de reconnaissance,- le moment sera venu de rechercher si l’instinct de la propagation ne doit pas être contenu ou réprimé.

C’est là, reconnaissons-le, ce que les adversaires de Malthus ont dit ou pu dire de plus sensé.

Mais sur quoi repose leur système? En réalité, sur deux abstractions. Première abstraction : la terre peut être considérée comme un seul et grand domaine également ouvert à tous les hommes. Seconde abstraction : l’espèce humaine ne forme qu'une seule et grande famille, une famille patriarchale.

Sont-ce là des propositions conformes aux faits généraux de l’humanité, autorisées par l’histoire? C’est le contraire qui est vrai, et qui le sera pour bien longtemps encore.

Mais, dit-on, si cela n’est pas, cela devrait être; soit. Cela sera vrai nécessairement un jour; soit encore : soyons faciles. Mais quand? dans dix siècles, dans vingt, dans cinquante? Singulière consolation, qu’une riante utopie, qu’une idylle, qu’une prophétie, pour des hommes qui ont faim, pour des enfants qui demandent du pain aujourd’hui !

Aujourd’hui la terre est divisée en lots nombreux qui opposent chacun mille obstacles divers à ceux qui veulent les occuper et s’y établir.

Là dès obstacles naturels, l'énormité des distances, des climats meurtriers, un sol rebelle qui exigerait d’immenses travaux de nivellement, d’assainissement , avaut de livrer à l’homme scs trésors ; là encore un défaut presque absolu de moyens de communication et de transport. Que d’avances, que de travail, que de science et de courage ne faut-il pas pour s'établir avec profit dans une terre nouvelle! Voyez plutôt ce qui se passe tout près de nous, en Algérie. Quelle lugubre histoire que celle des nombreux colons qui, sur divers points du globe, ont péri misérablement victimes de leur courage ou de leur témérité!

Ailleurs, les obstacles des institutions humaines, des peuplades

llij INTU0DUCT10N.

hostiles et féroces, des gouvernements barbares et perfides, des lois prohibitives de toute nature, des langues inconnues, des religions fanatiques, des antipathies de race et de couleur.

Voilà le vrai, l’histoire, l’histoire ancienne et l'histoire contemporaine.

En présence de ces faits, une réflexion se présente d’abord à tout esprit que ne préoccupe par les vues exclusives d’un système préconçu. On se demande : comment se fait-il que la doctrine du laitier -faire, laisser passer le plus absolu soit professé en fait de population par ceux-là surtout qui la repoussent lorsqu’il s'agit de la production proprement dite? Proposez-leur d’augmenter indéfiniment les produits, de s’exciter mutuellement, même de nation à nation, par tous les aiguillons de la libre concurrence. A les entendre , ce sont là de diaboliques inventions, des sophismes d’hommes sans entrailles, de cruelles théories qui déshonorent ce qu’ils appellent si plaisamment l'économie politique anglaise. Aussi y a-t-il quelque courage aujourd'hui à ne pas déserter son poste et à défendre les principes de la science sous le feu incessant d'attaques ardentes et opiniâtres; ardentes comme l’égoïsme, opiniâtres comme l'ignorance. Demandez à certains hommes l’introduction de nouveaux produits, des relations commerciales plus faciles, permettez-vous de désirer plus de liberté, et vous les verrez froncer le sourcil, pâlir de colère, et vous repousser rudement en vous accusant de manquer de patriotisme et de lumières. Dites-leur au contraire qu’il faut que le peuple se marie, qu’il se marie de bonne heure, qu’il donue le jour à beaucoup d’enfants; que cela est moral, utile; qu’il n’y a jamais assez de travailleurs dans le pays, et vous serez touché de leur gracieux accueil ; vous verrez leur ligure s’épanouir, leur rhétorique épuisera pour vous toutes les formes laudatives du langage.

Vous êtes peut-être embarrassé de mettre d’accord des opinions si diverses. Dans votre naïveté vous vous dites à vous-même : qu’est-ce donc? D’un côté, on ne veut pas que les Belges, que les Suédois nous apportent leurs houilles, leurs charbons, leurs fers, leurs machines, bref, leur capital ; et, d’un autre côté, on est enchanté de voir les I travailleurs se multiplier, et non content de stimuler de toutes façons la population indigène, on ouvre les deux battants de toutes les

INTRODUCTION. xlitj

portes du royaume aux travailleurs étrangers ? Une dirait-on, en effet, de celui qui proposerait d’interdire l’entrée de la France, d’appliquer le système prohibitif aux nombreux ouvriers belges, anglais, allemands, suisses, italiens, qui viennent faire concurrence aux ouvriers français? Avec quel dédain ou repousserait cette proposition! La France, dirait-on, a toujours été hospitalière, l’ouvrier français ne redoute pas la concurrence; et d'ailleurs voudriez-vous exposer à de cruelles représailles les Français courageux qui ont porté leur activité jusque sur les points les plus éloignés du globe? A Dieu ne plaise que vous trouviez ces arguments mauvais. Mais vous n'étespas satisfait, néanmoins; vous persistez à vous demander h vous-même : pourquoi ne veut-on pas une quantité indéfinie de capital, puisqu’on veut une quantité indéfinie de travail offert ? Pourquoi repousser les machines, les outils, les matières premières de l’étranger, et en accueillir en même temps les travailleurs? Et si on vous dit qu’on veut que les travailleurs français puissent être reçus à l’étranger, vous répondez qu’on le veut aussi des machines françaises. Cependant on repousse par des droits énormes les machines étrangères. Ne vient-on pas d’entonner une hymne en l’honneur de l’Alsace, parce qu’elle fournit des machines à l’Allemagne? L’Allemagne, on a dit, est tributaire de l’Alsace. Tributaire, c’est le mot h la mode; car apparemment les Allemands ont porté leurs écus aux Alsaciens sans en retirer des valeurs correspondantes. Quoi qu’il en soit, n’est-ce pas là, direz-vous, une contradiction ? Et si elle en est une, comment l’expliquer?

L'explication est facile. Il est parmi les hommes un bon nombre de simples et d’habiles.

Les simples ne comprennent pas et ne comprendrout jamais la question. L’économie sociale est pour eux lettre close. Us ne voient dans l’affaire que les vives amours du jeune âge et le danger que ces flammes comprimées n’éclatent par quelque désordre. Dites-leur que la morale nous conseille, que la religion nous commande de contenir nos appétits, lorsque nous ne pourrions les satisfaire qu'aux dépens du bien et du juste; dites-leur que des enfants qui tremblent de froid, qui pleurent de faim, ne sont pas seulement un spectacle déchirant, mais une effrayante tentation pour les parents, qui trop souvent ne sortent de l’af-

INTRODUCTION

freux combat auquel leur âme est livrée qu’emportés vers le crime, ou, ce qui est peut-êlre plus horrible encore, avec le cœur pétrifié par le désespoir qui étouffe les sentiments naturels, et fait que les enfants n’ont plus ni père ni mère. — On vous répondra tranquillement qu’il ne faut jamais désespérer de l’avenir; qu’on doit avant tout prévenir par le mariage la corruption des mœurs; que la charité vient suffisamment au secours de toutes les infortunes. Qui ne connaît pas ces lieux communs, et comment discuter avec des hommes qui répètent toujours les mêmes choses, et sur lesquels le raisonnement et les faits n’ont pas de prise ?

Les habiles, au contraire, connaissent le fond des choses; pour eux ces lieux communs ne sont pas l’expression , mais le déguisement de la vérité. Iis applaudissent au langage des simples et en rient sous cape. Ils savent que plus il y a de travailleurs, plus, toutes choses étant égales d’ailleurs, les salaires sont bas et les profits élevés. Tout s'explique par cette formule, et en particulier le pacte d’alliance entre les habiles et les simples. Ils sont du même avis, parce que les uns ne saisissent point et que les autres saisissent très bien le fond de la question. Vous voudriez que le père de famille, au lieu de cinq ou six enfants, ne nous en présentât que deux ou trois ? Mais il nous faudrait alors hausser le salaire des jeunes travailleurs, et plus tard celui des adultes; et si nous ne voulons pas voir diminuer le nombre de nos acheteurs, où trouverons-nous cet accroissement de salaires, si ce n’est dans une baisse relative de nos profits? Vos conseils de prudence se résoudraient en un lourd impôt levé sur nous. Nous pouvons aujourd’hui gagner un million dans dix ans;il nous faudrait dans votre système la vie d’un homme pour atteindre au même résultat. Laissez, laissez les travailleurs se multiplier; c’est le seul moyen de rendre les capitalistes maîtres du marché. Ce raisonnement, qui ne se fait pas tout haut, est irréprochable en logique. Faut-il s'étonner que tandis qu’on repousse la concurrence des outils, des machines de l’étranger, on trouve tout simple de favoriser celle des travailleurs? Si les capitalistes pouvaient fabriquer et vendre des travailleurs comme ils vendent des machines et des outils, nul doute qu’ils n’eussent demandé à grands cris des lois prohibitives contre les ouvriers étrangers»

INTRODUCTION

ils les repousseraient alors comme ils repoussent aujourd'hui les bœufs et les chevaux de la Suisse et de l’Allemagne.

Quant à nous, nous voudrions pouvoir persuader aux travailleurs, aux jeunes hommes qui ne possèdent encore d’autre richesse que leur intelligence et leurs bras , qu’ils doivent se tenir en garde contre les conseils que leur prodiguent, d’un côté, les égoïstes, et de l’autre, les esprits chimériques. Nous voudrions pouvoir leur dire : la question de la population, c’est vous qu’elle intéresse avant tout et presque exclusivement. Nos discussions, les riches n’en ont que faire. D’un côté, le principe aristocratique, tout puissant chez eux, les contient et leur inspire une prudence peut-être excessive; de l’autre, qu’importe que leurs familles soient nombreuses? Voyons-nous souvent leurs enfants tomber dans la misère et manquer de pain? Même les imprudents trouvent des ressources dans la parenté, dans les alliances , dans les professions libérales, dans les carrières publiques. I.es pères ont pu donner h tous leurs enfants une éducation distinguée, cl par là des aptitudes et des espérances qui vous manquent. C’est là un fait nécessaire et parfaitement légitime. Les fonctions qui exigent de longues années de préparation, des avances considérables, ne seront jamais le partage du grand nombre, et il est bon qu’elles lie le soient pas; car la société s'abaisse lorsque la culture de l’esprit n’est plus un moyen d'influence et une distinction.

Mais vous dont les familles n'ont pas encore gravi les hauteurs de la société, au lieu d’élever vers le sommet des regards d’envie et de former des vœux impuissants, regardez autour de vous et prêtez-uous l’oreille. Nous ne voulons pas vous apporter ici des théories , des généralités , des calculs statistiques qui sont pour le moins fort inutiles pour vous. Nous ne vous demandons qu’un regard attentif et un peu de bon sens appliqué, non au monde entier, mais à chacun de vous. Que la prudence pénètre dans tous les ménages et préside à l’établissement de chaque famille, et on n’aura plus à s'inquiéter du sort de l’humanité. Or, que voyez-vous autour de vous? Ln pays vaste, inculte, peu peuplé, mais sain, fertile, où rien ne s’oppose à l'exploitation, où la terre n’attend pour produire que quelques capitaux et des bras? Mariez-vous à votre fantaisie, nous n’avons rien à vous dire si d’ailleurs les heureuses conditions du sol et du climat ne sont pas rendues vaines par les in-

xlvj INTRODUCTION.

stitutions et le» lois. S'il eu était ainsi, soyez prudents. Ne tous flattez pas légèrement de réformes qui peut-être n’arriveront pas dans un siècle, tandis que vos enfants vous demanderaient du pain dans quatre ou cinq ans.

Il y a plus; les mauvaises lois sont encore moins funestes que les déplorables habitudes. Ici encore il serait facile de citer des faits et des exemples. Triste spectacle que celui d’un peuple plongé dans l’abjection et la misère , uniquement parce qu’il ne veut pas en sortir, parce qu’il préfère l’abjection h un effort, la misère au travail ! Aussi ne regardez pas seulement autour de vous, regardez au dedans de vousmêmes. A la rigueur, nous pourrions reconnaître à l'individu le droit, le droit légal, s’entend, de rester oisif, mais oisif pour lui et pour lui seulement. Qu’il ne prétende pas vivre du bien d’autrui, qu’il renonce à être père et mari, et, si bon lui semble, qu’il vive dans les haillons et qu'il meure sur la paille. Mais songer au mariage; mais donner la vie à des enfants et se refuser au travail ! Je ne connais pas de tyran plus odieux qu’un père, qu'un mari valide et robuste qui n’emploie ses forces qu’à étouffer les gémissements de sa femme et de ses enfants ; et j’admire l’indulgence et le sang froid d'un juge qui ne condamne qu'à quelques jours de prison l’oisif qui , après s’être livré aux joies brutales de la taverne , ne rapporte à sa famille que des violences et des coups.

Mais laissons ce point qui n’appartient pas, à vrai dire, à l'économie politique. 11 est évident que là où les subsistances ne manqueraient pas, pour peu que la population voulût, par son travail, les retirer d’une terre fertile qui les lui ofTre, c’est plutôt la réforme des lois et des mœurs qu’il faut proclamer, que la doctrine de Malthus. Nous le reconnaissons humblement, ce n’est pas l’économiste avec ses calculs qui peut convertir à une vie active et digne une population sauvage ou dépravée. L’intérêt peut contribuer à retenir dans les voies du bien celui qui , par de plus hautes inspirations, les suit déjà : il n'y ramène pas celui qui a franchi toutes les barrières des affections naturelles, de l’honneur, de la religion, de la loi. Si l’intérêt avait cette puissance, le monde serait un paradis. Il est si facile de démontrer par les faits que le vice n'est pas nlile !

INTRODUCTION . xlvij

C’est aux travailleurs, et en particulier aux prolétaires des pays depuis lougtemps habités et exploités que nous voudrions nous adresser; c'est d'eux qu'il s'agit essentiellement dans toutes les questions qui concernent la population; et, encore une lois, c’est de la jeunesse laborieuse, des travailleurs honnêtes, que l’économiste prend souci , et qu’il peut espérer de dessiller les yeux.

Nous voudrions d’abord leur demander : quel est le pays que vous habitez? Est-ce un pays purement agricole, et dont toute l'industrie consiste à vendre l’excédant de ses produits? Ne croyez pas que pour cela votre position soit des plus simples et des mieux assurées. Kxamiuons.

Qu’étes-vous dans ce pays? Etes-vous des petits propriétaires ou des métayers, des colons, maîtres de vos outils et de votre cheptel ? Je me rassure, vous n’aurez pas seulement de l'honnêteté, mais de la dignité, du respect pour vous-mêmes et pour votre famHle. Vos mariages ne seront pas précoces, imprudents; souvent même le fils aîné se mariera seul; les autres, et iis seront peu nombreux, demeureront dans la famille à la fois co-propriétaires et serviteurs , ou chercheront à pénétrer dans l’église , dans l’armée , ou ils loueront leur travail dans les grandes entreprises agricoles, line disette, un désastre vient-il vous surprendre, vous saurez remplacer sur vos tables le pain par la pomme de terre, vendre votre cochon, votre volaille, votre vin, pour acheter du blé; vous refuser pour cette année tout habillement nouveau et toute dépense extraordinaire; en un mot, tenir tête h l’orage en redoublant de courage et d’activité. Je vous vois heureux et dignes comme les paysans intelligents et laborieux de plus d’un canton de la France, de la Suisse, de l’Italie. Les mauvaises années elles-mêmes vous sont utiles comme instruction et avertissement. Vous vous dites alors : que serionsnous devenus, grand Dieu ! si notre famille était deux ou trois fois plus nombreuse qu’elle ne l'est! Ce que vous seriez devenus? Vous n’avez qu'à regarder non loin de vous pour l’apprendre, et si ces tristes exemples n’étaient pas à votre portée, ouvrez le livre de Malthus, ce vaste recueil de faits, et vous verrez ce que deviennent, sous le fléau d’une disette, ces populations imprévoyantes qui, déjà dans les temps ordinaires, se trouvent réduites au strict nécessaire.

Habitez-vous, au contraire, un pays purement agricole, mais tout de

ïlviij INTRODUCTION.

grandes propriétés et de grandes cultures, et n’êtes-vous que des journaliers? votre position, si simple en apparence, se complique et demande toute votre attention. Ce domaine auquel s’applique votre travail n’est en réalité qu’une manufacture. Après avoir débattu ses conditions avec le propriétaire qui lui loue la machine, le fermier doit d'abord s’assurer qu’il pourra recouvrer ses avances et payer le fermage, et tout naturellement chercher ensuite à retirer le plus qu’il pourra de profit net de son entreprise. Pourquoi vous offrirait-il un salaire élevé, si vous vous présentez en foule h sa porte ? Qu’arrivera-l-il en cas de mauvaise récolte? Il se peut que le fermier lui-même en souffre, il se peut aussi que l’élévation des prix compense pour lui la rareté des produits; cela dépend de plusieurs circonstances inutiles à énumérer ici. Mais vous, que pouvez-vous espérer, si, par le nombre excessif des journaliers qui se font concurrence, le fermier dicte la loi du marché? Pressés par la faim, vous serez heureux de conserver le même salaire en argent, qui sera loin de représenter le même salaire en nature ; et si, par les circonstances, les fermierseux-mêmes se trouvaient atteints par les effets de la disette, vous verriez vos salaires en argent s’abaisser; car assurément l’entrepreneur, sachant que vous avez plus besoin de lui qu’il n’a besoin de vous, ne consentirait pas à vous faire dans le partage la part du lion. N'oubliez pas que dans un pays ainsi constitué, si la concurrence peut animer l’offre du travail, elle n’anime jamais la demande. On ne multiplie pas h plaisir ces grandes manufactures agricoles. Les familles prolétaires peuvent s’accroître dans les villages : le nombre des grands propriétaires et des fermiers ne s’accroît pas; l’étendue de la terre reste la même, et si la culture peut en être améliorée successivement, ces améliorations sont presque toujours lentes, et souvent elles ne s’accomplissent que par des machines qui diminuent, pour un temps ou à toujours, le travail humain. Dans ces pays, si la population est excessive, les jours de disette sont affreux ; vous voyez des hommes hâves, décharnés, chancelants, errer dans la campagne et disputer aux animaux la plus immonde nourriture.

Les pays purement agricoles, sans commerce, sans industrie, n’ont dans les jours malheureux ni le secours des grands capitaux disponibles, ni les ressources et la hardiesse de l’esprit mercantile : on n’y

INTRODUCTION

sait que souffrir et mourir. On n’v est admirable que de silence et de résignation.

Ce n’est cependant pas là ce que la société offre de plus compliqué et de plus dangereux aux classes laborieuses. Portez maintenant vos regards sur les pays essentiellement industriels et manufacturiers, là oit l’agriculture n'est presque qu’une occupation secondaire , là où le capital, prenant les formes les plus diverses, s'applique à satisfaire ici tous les besoins généraux d’un peuple civilisé, là tous les caprices de la mode et les goûts raffinés de l’opulence. Suivez cette production dans ses formes si diverses, dans scs phénomènes si compliqués. Ces matières premières, si nombreuses, si variées, c’est des quatre parties du monde qu’il les faut tirer; ces mélanges ne restent jamais les mêmes; ces dessins, on est forcé de les renouveler chaque année. La concurrence veille sans cesse avec son regard perçant et cupide.Malheur à celui qui s’arrête un instant ! il est écrasé par la foule qui le suit au pas de course. Rejoindre celui qui vous précède, le fouler aux pieds et passer outre, c’est là l’effort incessant de l’industrie; c’est sa loi et sa vie. Il y a plus ; tous ceux qui ont profondément étudié ces grandes questions sociales vous diront que la liberté, régulière et pacifique, lorsque les individus, obligés de se conformer aux indications de la nature, travaillent d’accord avec elle, et profitent de ses forces au lieu de les contrarier, est devenue querelleuse , tyrannique et désordonnée , le jour où les gouvernements ont voulu faire mieux que la Providence, et donner au nord les industries du midi, au midi les industries du nord. La concurrence des individus est devenue alors concurrence des États, et il s’est formé dans le domaine de l’industrie un singulier mélange de liberté et de servitude. Les lois naturelles de l’économie publique se sont compliquées des lois positives de chaque natron, lois variables comme les intérêts de la politique, impitoyables comme l’intérêt personnel aux prises avec les intérêts généraux; lois qui sont pour la liberté tour à tour des armes et des entraves, qui enfantent les représailles et la contrebande, les haines nationales et les crises commerciales; bref, lois de guerre et de désordre.

Au milieu de ce chaos, que deviennent les travailleurs, ceux qui vivent au jour le jour, et qui, eu cas de malheur, n’ont ni des épargnes à consommer, ni une cabane où s’abriter, ni un coin de terre à bêcher?

INTRODUCTION

Leur est-il donné de comprendre les qneslions si complexes dont ils sont eux-mêmes un élément, ces questions qu’un petit nombre d’économistes peut à grande peine démêler? Hélas! ce n'est que par les cruels enseignements de l’expérience que l’ouvrier parvient enfin h deviner tout ce qu’il y a d'incertain et de précaire dans ses rapports avec cette industrie artificielle qui est elle-même si incertaine, si capricieuse, si variable. Un haut salaire vous remplit aujourd’hui le cœur de joie; le bonheur de votre famille vous parait assuré; vous encouragez le mariage de votre enfant, qui lui aussi est employé avec vous dans la même manufacture. Imprudent! vous ne savez peut-être pas que votre entrepreneur ne trouve ses débouchés qu’aux États-Unis, en Allemagne, en Russie, et que demain l’esprit de représailles fermera les frontières de ces États à ses produits, ou ne les admettra que chargés de droits énormes; vous n'avez peut-être pas considéré que les objets que vous fabriquez ne sont qu’une affaire de mode, un caprice, et que très recherchés, chèrement payés aujourd'hui, ils seront abandonnés demain pour une autre nouveauté que vous ne produirez pas. Vous qui comptez sur la dextérité de vos mains et la sagacité de votre coup-d’œil pour obtenir toujours le salaire d’un habile ouvrier, vous ne vous doutez pas du coup que va vous porter , du bouleversement que va produire dans votre industrie, un homme , un seul homme ; au moyen de quoi? d’une idée. Mais cette idée enfante une machine mille fois plus puissante que vous, {dus régulière dans son travail, plus exacte dans ses produits. Qu’êtes-vous à côté d'elle? Ce qu’est le piéton même le plus vigoureux et le plus alerte à côté d'une locomotive.

Vous cherchez alors une autre occupation, un autre travail. Mais d'où vient qu’ici votre dextérité n’est plus la même, et que votre habileté est mise en doute? C’est que la division du travail a développé l'une de vos forces et engourdi toutes les autres. La division du travail , dont les effets économiques sont si merveilleux pour le résultat général , n’est pas sans inconvénients pour les individus, et ajoute aux difficultés de leur situation dans les vicissitudes de l’industrie.

Enfin , qui vous assure que la guerre ne viendra pas tout h coup anéantir le commerce et paralyser par la la production de votre pays? Vouiez-vous rester dans le vrai? Dites-vous bien qu’il n’y a pas de jour

INTRODUCTION. |j

où vous ne puissiez vous réveiller au bruit sinistre d’une nouvelle qui entraînera la ruine de votre industrie. Car l'un des phénomènes les plus compliqués de toute société civile , c’est assurément la production industrielle, telle surtout que l’ont faite les rivalités nationales, si on veut tenir compte de tous les éléments qui lui sont nécessaires, de toutes les influences qui la dominent, de toutes les vicissitudes auxquelles elle est exposée. C’est dans ce phénomène si complexe , si varié , que se trouve pour ainsi dire compris le travailleur; il y ligure, il en fait partie, il en est un élément essentiel, qui ne peut ni se passer ni s’isoler de tous les autres éléments du même fait.

Il agit sur eux et il en subit la réaction. Ce qu'il y a de variable et d’incertain dans l’un s’ajoute à tout ce qu’il y a d’incertain et de variable dans tous les autres. Travail , montant du capital fixe, montant du capital circulant, forme et puissance de l’un et l’autre capital, concurrence des producteurs, concurrence des consommateurs, lois économiques, relations d’Ëtat à État, rien n'est certain, permanent, immuable, et un seul de ces éléments ne peut se modifier sans modifier en plus ou en moins, en bien ou en mal tous les autres.

Or sur ce terrain toujours si mobile, où il peut toul-à-coup s’ouvrir un abyme, quels sont les plus exposés de tous ceux qui ont le courage de s'y aventurer? Sont-ce les capitalistes? Nullement. Le capitaliste, à moins qu'il n’ait à se reprocher une folle imprudence, n’est jamais pris entièrement au dépourvu; s’il essuie des perles, il sauve une partie de sa fortune; s’il ne perçoit pas de profits cette année, il peut attendre les profits de l’année suivante ; ses économies, son crédit lui viennent en aide; souvent il n’a qu’à supprimerses dépenses de luxe pour rétablir l’équilibre de son budget domestique ; enfin, fùt-il obligéde plier ses voiles et de quitter les affaires, il ne se retirerait pas sans quelques moyens d’existence, et eucédant à la mauvaise fortune, il peut retrouver dans sa retraite olium cum dignitale. Rien de semblable pour le travailleur qui vit au jour le jour et ne possède absolument que ses bras. Le malheur le frappe avant qu'il en soupçonne les approches. Quelles sont alors ses ressources? La charité publique ou particulière? L’émigration? L’enrôlement?

La charité, hàtons-nous de le reeonnai're, est une source qui n'a

lij INTRODUCTION.

pas tari. La charité particulière des temps modernes est h la fois ingénieuse et libérale. Elle sait secourir le malheur en le respectant, consoler sans avilir; toutes les infortunes la touchent; toutes la rencontre active, intelligente; elle pénètre également dans le réduit de l’indigent et dans le cachot du criminel. Elle a pour tous des conseils, des consolations, des secours; c’est au point qu’elle n’a pas échappé au reproche d’aveugle indulgence et de faiblesse. Elle trouve néanmoins des bornes, si ce n'est h ses désirs, du moins h son pouvoir. Ses moyens ne sont pas infinis; aussi diminuent-ils relativement à mesure qu'augmente le nombre des infortunés. Elle a un pain pour vous , elle vous l’offre de grand cœur ; mais si tous ceux qui la sollicitent lui présentent en même temps une femme et de nombreux enfants h nourrir, que peut la charité au milieu de ces flots d’indigents? Elle donnera a tous quelque chose, elle ne pourra donner le nécessaire h personne; et malgré ses nobles efforts, elle verra les souffrances, les maladies et la mort dévorer celte population imprudente.

Comptez-vous sur la charité publique, légale, sur celte charité toute matérielle, que les uns donnent toujours avec indifférence, souvent avec dureté, et que les autres reçoivent sans reconnaissance , car les uns la regardent comme un encouragement h la fainéantise, les autres comme un droit, sur cette charité nécessairement sans pudeur ni réserve et qui, par ses registres officiels, vous abaisse en faisant de vous des assistés? Cela s’appelle, de l’autre côté de la Manche, la taxe des pauvres. Informez-vous pour savoir si l’histoire de cette laxe est honorable pour l’espèce humaine ; quels sentiments elle excite; quels rapports elle établit entre les pauvres et les riches. Demandez si les cinq milliards de francs que l’Angleterre a dépensé en secours dans l’espace de trente ans ont été un soulagement durable pour la misère et s’ils ont fait disparaître le paupérisme. La population de l’Angleterre proprement dite , qui n’est pas la moitié de la population de la France , s’accroît annuellement plus que la population française. Il n’y a ni taxe ni secours qui puisse prévenir les souffrances d’une population qui déborde.

Ce que je dis de l’insuffisance de la charité est encore plus vrai de l’émigration , de l’enrôlement , de tout déplacement quelconque. Ces

by Googld

1 yi'KODliCTlON . liij

ressources, ces moyens d’échapper h la misère , peuvent se concevoir pour l’homme qui esi dans la force de l’âge et célibataire : mais pour un mari, pour un père de famille, pour l’homme entouré d’enfants en has âge, faut-il répéter que ces moyens ne sont presque toujours que de cruelsexpédients, expédients que condamnent également l’humanité et la morale? Que ferez-vous? Abandonnerez-vous à la charité publique, exposerez-vous à toutes les tentations de la misère votre femme, votre fille, vos enfants, pour échapper seul aux atteintes du besoin ? Est-ce là pour vous le but du mariage? Sont-ce là les obligations qu’il impose?

Si, au contraire, dénué que vous êtes de toutes ressources, vous traînez avec vous, dans cette périgrination de tristesse et de misère votre jeune famille , croyez-vous qu’elle pourra en supporter les angoisses, les privations , les fatigues? L’histoire vous le dit , la route de ces émigrations est semée de cadavres. Est-ce là encore pour vous le but de l'union conjugale? Est-ce là la moralité de ces conseils qui vous ont poussé aH mariage? Il serait donc juste et bon de satisfaire un penchant sans tenir aucun compte des suites et des résultats !

Vous pouvez maintenant comprendre les enseignements de Malthus.

Il importe de le répéter, c’est à vous qu’ils sont particulièrement destinés. Pouvez-vous encore douter que tout mariage précoce ne soit le plus souvent pour vous une coupable témérité? Dès-lors que vous dit Malthus? Si, fermant les yeux sur les suites, dit-il, vous n’écoutez que vos penchants, vous n’échapperez pas aux conséquences de votre imprudence. La population sera ramenée à son niveau par les obstacles répressifs, c’est-à-dire par la faim , par les soufl'rances et la mort.

Ce ne sont pas là de vaincs déclamations, c’est un avertissement fondé sur des faits irrécusables, sur l’expérience de tous les jours.

La conclusion est évidente. Si les obstacles répressifs sont un sup- y

plice pour l’humanité et une honte pour la raison humaine, écartezles par le seul moyen qui soit en votre pouvoir. Ne fondez pas légèrement de nouvelles familles; imitez ce patriote qui ne voulait pas, en se mariant, donner de gages à la tyrannie : n’en donnez pas à la misère; vous tombez fatalement au pouvoir de ce hideux démon le jour où vous signez un mariage imprudent.

lit

INTRODUCTION

Nul ne vous dit de ne pas vous marier, mais attendez de le pouvoir faire en hommes raisonnables.

Nul ne vous dénie les joies de la paternité, mais faites en sorte que par l'impatience d’en jouir vous ne les transformiez pas en horribles angoisses.

Bref, aux obstacles répressifs substituez ce que Malthus appelle les obstacles préventifs, c’est-à-dire un travail incessant, l’esprit d’ordre et d’économie, une prudence inébranlable, une haute moralité.

C’est là tout le système, ce système contre lequel se sont élevées tant de vaines et coupables déclamations.

Que d’autres vous disent de vous livrer étourdiment à d’aveugles penchants; nous vous conseillons de les diriger, de les contenir parles lumières de la raison et les lois de la morale et de la prudence.

Que d’autres cherchent à vous consoler, à vous rassurer par la perspective de je ne sais quelle réforme qui reprendrait la société en sousœuvre et donnerait à l'histoire un solennel démenti. Nous vous répétons que ce sont là des chimères, des systèmes arbitraires mille fois réfutés et dont il serait temps, pour l’honneur de la raison humaine, de ne plus entendre parler.En définitive, tous les systèmes sociaux se résument par l'un ou l’autre de ces deux mots; asservissement etliberté. L’histoire nous présente tour à tour l’homme fait machine et l'homme maitre de lui-même. Choisissez. Nous sommes une société d’hommes libres. Tous ces réformateurs voudraient, sous une forme ou sous une autre, nous ramener à la servitude. Et de croire que ces rêves soient possibles au XIX” siècle ! Si du moins ces utopies, en menant au néant la liberté et la responsabilité individuelles, assuraient aux classes laborieuses le bien-être matériel. Ce ne serait certes pas assez, pour compenser la perte de la libellé, que de nous garantir la pitance du moine. Mais cela même n’est qu'une illusion. Car si la population n’était pas contenue par la prudence, par la contrainte morale recommandé par Malthus, elle déborderait dans les couvents industriels plus encore que dans les sociétés libres; et quelle prudence, quelle contrainte pourraiton attendre d’hommes dont l'étre collectif aurait absorbé toute la responsabilité morale et presque anéanti la liberté? Ajoutons que rien

INTRODUCTION

ne serait plus affreux qu'une disette dans un pays d’égalité absolue de fortunes , et où personne n’aurait de superflu.

Dans les temps de malheur, les riches propriétaires, les grands capitalistes sont la Providence des pauvres. Ils ont seuls les moyens de venir ù leurs secours et de leur demander du travail, les uns par esprit de chtfrité , les autres par calcul. Aussi rien n'est plus stupide que ces déclamations qui ont pour but d'inspirer aux pauvres la haine du riche, et de leur représenter toute accumulation de capitaux comme un vol, toute grande maison comme une intolérable oligarchie. Autant vaudrait déclamer contre ces grandes rivières qui sont la force, la richesse et l’ornement d’un état ; serait-il sensé de désirer que ces masses imposantes,qui portent majestueusement sur leurs flots les richesses du pays et donnent des bras infatigables à l’industrie, des routes économiques au commerce, se transformassent en mille petits ruisseaux, dont aucun ne pourrait soutenir une barque ni faire mouvoir une usine ? 11 est parmi les riches des hommes durs, cupides, égoistes. Sans doute; comme il est parmi les pauvres des ivrognes, des fainéants, des voleurs. Est-ce par la haine et l’envie que les classes laborieuses pourraient croître en puissance et en dignité, et partager un jour avec les capitalistes l’empire du marché ? Car tout est lit, et le travail, la moralité et la prudence peuvent seuls y conduire.

J’ai expliqué ailleurs ‘ quels sont au vrai les rapports actuels des travailleurs avec le capitaliste, et ce que c’est que le salaire proprement dit.J'ai cherché à faire comprendre en même temps les services que les gros capitaux rendent au travail, et les dangers dont ils menacent les petits capitaux; enfin je me suis efforcé d'indiquer les moyens naturels, praticables, légitimes qu’on aurait d'échapper à ces dangers tout en profitant de ces services. Je ne puis revenir ici sur ces importantes questions, mais j’éprouve le besoin de répéter que si le moment arrive où les capitaux ne suffisent plus aux nécessités des travaileurs, la faute n’en est pas aux capitaux, mais aux travailleurs eux-mêmes qui, sans tenir aucun compte des vicissitudes du marché, ont multi-

' Court d'économie politique.

Ivj INTRODUCTION.

plié imprudemment, et dépassé par le nombre toute demande possible de travail. Ajoutons qu'en supposant même que tous les capitalistes voulussent porter eux-mêmes la peine de l’imprudence des travailleurs, soit en demandant un travail dont ils n'auraient que faire , soit en allouant à un travail utile un salaire supérieur à celui qui est déterminé par les circonstances du marché, ce dévouement si peu probable, si peu naturel ne serait qu'une ruine pour tout le monde sans profil durable pour personne. Je dis sans profit durable, car le mouvement ascendant de la population ne s'arrêtant pas, au bout d’un petit nombre d’années le soulagement temporaire qu'on aurait trouvé dans la consommation improductive de tout le capital accumulé ne se retrouverait plus lorsqu’un nouveau désastre viendrait frapper les travail—

1 eurs.

Que les classes laborieuses se persuadent enfin que leur avenir est dans leurs mains, et qu’il n’est donné à personne de réaliser l'impossible. Toutes les fois que le nombre des travailleurs dépasse habituellement les forces du capital disponible, la baisse des salaires est inévitable. Que les salaires baissent, les profits restant les mêmes ou s’élevant, ou que les salaires ne baissent qu'après une baisse des profits;, que les ouvriers tombent dans la misère après la ruine des capitalistes , ou qu’ils y tombent les capitalistes conservant leurs richesses, et voyant mêmes leurs revenus s’accroître, toujours est-il que rien ne peut assurer le sort des travailleurs que la prudence et la moralité dans les rapports des deux sexes, et un développement de la population rigoureusement proportionné aux moyens de subsistance dont les travailleurs peuvent légitimement et selon toute probabilité disposer.

C’est alors que les classes laborieuses pourront s’élever graduellement, si elles savent en même temps user avec intelligence de leurs, forces et de leurs moyens. J’ai montré dans mon Cours d' Economie politique combien chaque famille d’ouvriers pouvait améliorer sa condition par un système équitable de secours mutuels et dedépensesen commun; c'est là ce qu'il est raisonnable de demander à l’esprit d’association et de confraternité. Dans ces limites, l’exemple des communautés religieuses, des monastères est très bon à proposer. Car l'isolement est funeste àceux qui ont très peu à dépenser, à ceux qui ne peuvent pas faire d’avances.

INTRODUCTION. lïij

acheter leurs provisions en gros et en temps utile, consacrer beaucoup de temps, beaucoup de soins h leur économie domestique. La multiplication des ménages pour les pauvres est une duperie ; et sans réver une vie absolument commune, qui ne convient pas à des hommes ayant femme et enfants, et qui tendrait h détruire l’esprit de famille, il est une communauté partielle, une communauté d’achats, d'approvisionnements, de chauffage, de repas, de secours qui n’a rien d’impossible ni d’immoral , et qui ne dépasse nullement par ses combinaisons l’intelligence des classes laborieuses. Si au lieu de prêter l’oreille aux rêveries des hommes îi systèmes, elles ne prennent conseil que de leur équité et de leur bon sens naturel , elles pourront multiplier et étendre sans peine les essais déjà réalisés dans cet ordre de faits. Cela ne fait pas de bruit, cela n’a point d’éclat, et n’a pas besoin, pours'accomplir , d’un Josué qui arrête le cours de la société, mais aussi sontce là des voies qui ne mènent ni à la cour d’assises ni à Charenlon. Des associations volontaires, temporaires, [de cinq, six, dix familles, plus ou moins, pour mettre en commun, non leur travail, non leur vie toute entière, non ce qu’il y a de plus personnel dans l’homme et de plus intime dans la famille, mais une partie de leurs gains, de leurs dépenses, de leur consommation, de leur vie domestique matérielle et extérieure, dans une vue de secours mutuel, ne seraient pas seulement pour les travailleurs, un moyen de bien-être, mais un moyen d’éducation et de moralité. Peut-être verrions-nous un jour autour de ces foyers domestiques agrandis, une partie au moins de ces imprudents ou de ces égoïstes qui peuplent aujourd'hui les plus sales tavernes et grossissent la bourse du cupide marchand qui les empoisonne. C’est là la part que l’homme peut faire à l’esprit d’association. Il ne faut jamais abdiquer sa liberté personnelle, moins encore doit-on exiger dans son propre intérêt le sacrifice de la liberté d’autrui.

Tout dans les opinions et dans les moeurs de notre temps appelle les classes laborieuses à un avenir plus heureux et surtout plus digne. Le mouvement social de notre époque ne peut se faire par parties détachées, car il ne s’accomplit ni sous les inspirations exclusives du privilège , ni sous la loi brutale et inique de l'égalité matérielle; mais au nom de la liberté et de l’égalité civile, et des plus nobles principes de notre

Iviij INTRODUCTION.

nature. 11 y a profit, élévation pour tous; il n*y a eu abaissement pour personne.

Les classes supérieures ont perdu d’odieux privilèges et gagné la liberté. S'ils leur est défendu de maltraiter des vilains, elles n’ont plus à craindre les lettres de cachet. L’élévation de la bourgeoisie est le fait le plus saillant de notre civilisation , et celui que nul ne conteste. Cette élévation, les classes laborieuses voudraient-elles la regretter, l’envier? Ce serait un aveuglement. La bourgeoisie procède du travail, et ne se recrute que par le travail. C’est une aristocratie toujours mobile, toujours ouverte et des plus légitimes, car elle est fille de ses propres œuvres. Assurément la bourgeoisie n’est nullement disposée h se laisser enlever les richesses qu'elle a gagnées h la sueur de son front. Elle les défendrait avec la même ardeur et la même persévérance qu’elle a mise h les acquérir. Assurément encore, nous ne l’avons pas nié, il se trouve dans les rangs de la bourgeoisie plus d’un impitoyable égoïste. Mais à considérer celle classe en général, qui pourrait sans injustice méconnaître ses sympathies pour les classes laborieuses, et la vivacité avec laquelle elle se porte à tout ce qui peut contribuer à leur bien-être et à leur avancement?

Cet élan est commun h toutes les classes; il est le résultat d'un sentiment général, une des marques de notre civilisation. Sous ce point de vue, tous ces systèmes, tous ces projets qui se sont produits de nos jours, et qui peuvent tous se résumer sous le nom d’orjanisation du travail, toute cette politique socialiilc , dans laquelle on a vu jusqu’à des esprits éminents faire des excursions heureusement rapides et fugitives, sont un fait digne d’attention. C’est encore là, une expression, à la vérité exagérée, du sentiment général qui anime la société. Tout mouvement social , politique, économique, littéraire, peu importe, est précédé par quelques avantcoureurs, enfants aventureux qui ne savent pas trop ce qu’ils proclament ni tout ce qui les suit, et il laisse toujours derrière lui des hommes lourds et engourdis qu’on pourrait comparer à ces cétacéesque le flot abandonne sur la grève, s'ils ne se faisaient surtout remarquer par leurs impuissantes criaillerics. Les uns et les autres , les premiers par leurs emportements, les seconds par leur désespoir, attestent éga-

INTRODUCTION

leraent que le mouvement est réel. La société en s’élevant n’entend pas plus laisser en arrière les classes laborieuses qu’elle ne veut leur confier la direction du mouvement et se meure à leur suite.

L’essentiel est que les travailleurs comprennent leurs intérêts et le vrai de la situation. Le travail est libre, et il n’est plus donné à personne de l’asservir. Au lieu de s’en plaindre, le travailleur doit en être fier, car sans liberté il ne serait, comme l’ouvrier des Antilles, qu'une bête de somme, une des tètes d’un troupeau. Mais la liberté, avec ses avantages et sa dignité, a aussi scs angoisses ‘et ses dangers. Elle élève et soutient les âmes saines et les esprits prévoyauts; elle égare les âmes corrompues et les esprits faibles et téméraires. Voyez ces bourgeois qui nous apparaissent aujourd’hui si heureux, si riches, si puissants; comment se sont-ils élevés ! Quelles luttes n’oot-ils pas dû soutenir! Avaient-ils affaire, comme les travailleurs de nos jours, à une société amie, bienveillante, généreuse? Avaient-ils pour eux les sympathies universelles, l’esprit de leur siècle? Ils étaient entourés d’ennemis; ils devaient croitre et grandir au milieu d’une caste qui les foulait aux pieds, dont le cœur était de fer et la main toujours armée du glaive et du bâton. Et cependant où est aujourd’hui cet horrible féodalité qui les écrasait de son mépris, et qui, comme le patricien romain, se regardant tamquam e cœlo demissa , ne voyait dans toute union des deux races que l’accouplement monstrueux de l’homme avec la brute !

Tels ont été les résultats du travail, de l’ordre d’une persévérance soutenue et patiente, et d’une inébranlable prudence; de ces qualités et de ces vertus auxquelles Mallhus et ses disciples appellent aujourd'hui les travailleurs.

On dira peut-être que les travailleurs s’aidaient alors de moyens artificiels, tels que les corporations, les jurandes, les maitrises. Sans doute ces moyens étaient alors une nécessité, mais une nécessité politique. Une protection particulière était indispensable lorque les pouvoirs publics étaient impuissants, et n’offraient de sécurité â personne. Veut-on nous rendre aujourd’hui toutes ces entraves? Qu’on nous rende donc en même temps la féodalité. La bannière des corporations ne peut raisonnablement se déployer que contre la bannière du

Ix INTRODUCTION,

privilège armé. Faut-il organiser une défense et s’en imposer les charges lorsque toute attaque a disparu ?

Les jurandes et les maîtrises n’ont pas été une institution générale. L'a même où elles existaient, elles étaient loin d’embrasser tous les métiers et toutes les professions. Le progrès, au contraire, a été général et si on veut y regarder avec attention, on reconnaîtra qu’il a été plus rapide encore là où ces institutions n'entravaient pas les travailleurs.

La liberté n’a pas besoin de secours artificiels. Elle ne demande à l’homme pour l’élever que l’emploi des nobles facultés que la Providence lui a départies. Etre libre veut dire être raisonnable. I-a brute n’a pas la liberté ; et l'homme qui dans les actes importants de la vie se livre aveuglément à ses appétits et imite la brute, abdique par cela même toute liberté comme toute dignité.

* Rossi.

Page 1