‹ Essai sur le principe de populationChapitre 53 sur 368 · LIVRE I. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE VII

niassent aucune pièce de bétail, à moins que ce ne fût une bête malade, ou qu’ils ne l’eussent volée. Dans ce dernier cas , ils la dévoraient sans délai, afin de n’ctre pas découverts. Des chevaux blessés ou usés, des bêtes mortes de maladie, en exceptant toutefois les épidémies contagieuses, étaient pour eux un régal. Les plus pauvres mangeaient les corps des animaux en pleine putréfaction, quelquefois même la fiente de leurs bestiaux1. Les enfants mouraient en grand nombre par une suite de cette mauvaise nourriture*. En hiver, le peuple souffrait beaucoup du froid et de la faim *. Le tiers de leurs moutons périssaient généralement l'hiver, et souvent davantage, quelque soin qu’ils prissent de les conserver : et lorsqu’il survenait des gelées tardives après la neige et la pluie, qui empêchaient le bétail de pâturer, la mortalité devenait générale dans leurs troupeaux, et les pauvres restaient en proie à la famine *.

Des lièvres malignes, engendrées principalement par une nourriture corrompue et par des exhalaisons putrides, jointes à la petite vérole que ces peuples redoutaient comme la peste, diminuaient considérablement leur nombre*. Mais, en général, la population parmi eux touchait tellement h la limite des subsistances, que le besoin et les maladies qu'il engendre peuvent être considérés comme le grand obstacle qui s’opposait à l’accroissement de cette tribu.

Un voyageur, en traversant la Tartarie pendant les mois d’été, trouverait probablement de vastes steppes sans habitants; il y verrait l’herbe périr sur pied, faute d’hommes pour la recueillir ou de bestiaux pour la consommer. Il en concluerait peut-être que le pays pourrait nourrir un beaucoup plus grand nombre d’habitants, même en supposant qu'ils ne renonçassent point à la vie pastorale. Mais ce serait là une conclusion trop précipitée. Quand on parle de la force d’un cheval ou d’un autre animal qu’on assujétit au travail, on entend parler de certaines parties du corps et de leurs rapports entr’elles. Si l'animal a les jambes faibles, il importe assez peu que le reste du corps soit vigoureux. S’il manque de force dans les reins et dans les hanches, il ne pourra employer utilement celle de ses jambes. On peut appliquer à la terre le même raisonnement. Les biens qu’elle répand avec profusion dans les années d’abondance , ne peuvent être employés en entier par le petit nombre d’hommes qu’elle peut nourrir dans les années de disette. Quand l’industrie humaine est bien dirigée et éclairée par la prévoyance, la popn-

* lHeouv. dei llutiet , p. 279, 277, '17 i. — ’ Ibid., p. 7114 . — 5 Ibid., p. 5iO.

* Ibid., p. 270. — " Ibid., t. III, p. Sii, 5)2, 515

OBSTACLES A LA POPULAT. CUKZ LES PEUPLES PASTELRS ACTUELS. S7 lation (iue le sol peut nourrir se règle sur le produit moyen de l’année. Mais chez les animaux et chez l'homme non civilisé, elle reste fort audessous de cette moyenne. Un Tartare trouverait fort dillicile de ramasser et d’emporter avec lui la provision de foin nécessaire pour nourrir tous ses troupeaux pendant l’hiver. Cette charge embarrasserait sa marche, cl l’exposerait aux attaques de ses ennemis. Un seul jour de malheur lui ferait perdre le fruit de tous ses travaux de l’été; car il parait que, dans leurs invasions mutuelles, c'est une pratique constante de brûler et de détruire le fourrage et les provisions qu’on ne peut pas emmener'. En conséquence, le Tartare ne fait de provisions d'hiver que pour la partie de ses troupeaux qu’il envisage comme la plus précieuse, et laisse les autres subsister comme ils peuvent de ce qui reste de verdure sur des pâturages dépouillés. Cette mauvaise nourriture, jointe â la rigueur de la saison, en fait périr une grande partie*. La population de chaque tribu est déterminée par celle de ses troupeaux. Et le nombre moyen des Tartares, comme celui des chevaux libres du désert , est tellement diminué par le retour périodique du froid et de la disette d’hiver, qu’il ne suflit pas |iour consommer les abondantes productions de l’été.

Les sécheresses et les mauvaises années ont , en proportion de leur fréquence, à peu près les mêmes effets. En Arabie *, et daus une grande partie de la Tartane*, les sécheresses ne sont pas rares. En supposant qu’elles ne reviennent que tous les six ou tous les huit ans, la population ne peut jamais s’élever beaucoup au-dessus du nombre auquel suffit le produit de ces mauvaises années. Cela est vrai, quel que soit l’état de la société, mais l'état pastoral semble dépendre plus qu'un autre de l’influence des saisons. La mortalité des troupeaux est un mal qui se fait sentir plus longtemps qu’une mauvaise récolte de grains. Or, Pallaset les autres voyageurs russes parlent des épizooties comme étant fréquentes en Tartarie *.

Comme chez ces peuples il est honorable d'avoir une famille, et que les

1 « On mit le feu à toutes les meules de blé et de fourrage.... Cent cinquante villages furent également incendiés. » Mémoire! du baron de Toit , t. I, p. 272. Cet auteur donne une description curieuse de la situation d'une armée tartare, et de ee qu’elle eut à souffrir dans une campagne d'hiver. « Celte journée coûta S l'armée plus de 5,000 hommes et 50,000 chevaux, qui périrent defroid. » P. 267. (Note défaut.)

- Déeouv. des Russes , t. III, p. 261.

1 Volucy, Voy. en Égypte et en Syrie, 1. 1, ch. XXIII, p. 335.

* Déeouv. des Russes , t. I, p. 467: II, p. tO, 12, etc.

* Jliid , l. I, p. 290, etc.; II, p. tl ; IV, p. 304.

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