LIVRE t. — CHAPITRE VIII
oa
On dira peut-être que , puisi]u'au rapport de l'ark plusieurs bonnes terres en Afrique restent sans culture, la disette doit être attribuée au défaut de population. Mais s'il en était ainsi , il serait difficile d’expliquer les grandes émigrations annuelles. Ce qui manque aux nations nègres, c’est la sécurité dans la propriété et l'industrie qui en est la suite. Sans ces biens-là, un accroissement de population ne servirait qu’à accroître leurs peines. Si, pour peupler ces lieux presque déserts, on établissait une gratification eu faveur des eufants qui naîtraient, l’effet en serait probablement un accroissement de guerres, d’exportation d’esclaves, de misère et de malheur, avec peu ou point d’accroissement réel de population '.
Les coutumes de quelques nations, et les préjugés de toutes, agissent à un certain point comme ferait Une pareille gratification. Les nègres Cliangallas, au rapport de Bruce, contenus et enfermés de toutes parts par des ennemis actifs et puissants, menant une. vie dure et pénible, livrés à de continuelles alarmes, ne sont pas fort passionnés pour les femmes. Ce sont les femmes, et non les hommes, qui mainliennentparmi eux l’usage de la polygamie. Car quoique ces peuples forment des nations distinctes, chacune d’elles se subdivise en familles, qui combattent et pillent pour leur propre compte ; d’où il arrive que les mères cherchent à fortifier leurs familles par tous les moyens possibles; et ce sont leurs importunités qui contraignent leurs maris à leur associer d’autres rivales*. 11 en est de même chez les Gallas: la femme qu’un homme épouse la première fait sa cour à une autre femme, au nom de son mari, pour qu’elle l’épouse. L’argument principal qu’elle emploie, pour l’engager à se prêter à cet arrangement, est qu’en réunissant leurs familles elles en deviendront plus fortes, et que le trop petit nombre de leurs enfants ne les fera pas tomber sans résistance entre les mains de leurs ennemis*, il est extrêmement probable que ce désir d’avoir des familles nombreuses produit souvent un effet tout contraire, et que la pauvreté et tous les maux qu’elle engendre empêchent d’élever jusqu’à
1 tes deux grandes conditions requises pour obtenir un accroissement de population; ces conditions que je viens de rappeler, la securité dans la propriété et l’industrie qui en est la suite, ne peuvent exister chez les nations nègres, tant que le commerce des esclaves , qui se fait sur la «Ole , donne un encouragement constant aux expéditions de pillage que l'ark a décrites. Maintenant qu'il y a lieu d’espérer que ce commerce va cesser , il y a lieu d'espérer aussi , qu'avant qu’il soit longtemps, les voyageurs nous feront de l’étal social en Afrique des tableaux moins sombres que ceux que l’ark a tracés. {.Vote </c fauteur.)
’ Rnice, Yoy. auxsourrrs du Kil , t. Il, p. ïëC, in-<°; on;//. — 1 Ibid ., --5.
OBSTACLES A LA POPULATION EN AFRIQUE, l’âge d'homme autant d'enfants qu’on en aurait élevé s'ils avaient été moins nombreux.
Bruce, qui aime la polygamie, fait en sa faveur le seul argument qui put servir à la défendre, s’il reposait sur des faits bien constatés. Il affirme que, dans les pays où elle est établie, le rhpport des naissances des filles à celles des garçons est celui de deux ou trois à un. Un fait aussi extraordinaire exigerait, pour être cru, des preuves moins vagues que celles sur lesquelles cet auteur l'appuie. On ne peut douter à la vérité que, dans ces climats, il n'y ait beaucoup moins d’hommes que de femmes. Eu Europe même , où l’on sait qu’il nait plus d'enfants mâles que de filles, on observe la même différence. A plus forte raison, dans les pays très chauds, malsains, et dans un état de barbarie, où les hommes sont exposés h plus d’accidents, leur nombre doit être plus diminué. Les femmes y sont moins exposées aux influences pernicieuses d'un soleil ardent et d'un air chargé de vapeurs. Elles sont plus à l’abri des maux qui sont la suite du libertinage et de la débauche. Mais surtout elles échappent presque toujours aux ravages de la guerre. Là où les peuples ne sont jamais dans un état de paix, cette cause seule suffit pour expliquer la disproportion que l’on observe entre les sexes; surtout lorsque, comme chez les («allas d’ Abyssinie', on ne manque jamais, dans une expédition, de massacrer indistinctement tous les mâles, et de sauver la vie aux femmes. La disproportion provenue deces causes est probablement ce qui a, dans l’origine, autorisé la polygamie; et c’est aussi peut-être cette disproportion, qui a fait admettre légèrement un rapport entre les naissances de l’un et de l’autre sexe dans les climats chauds, tout différent de celui que l’on observe dans les climats tempérés.
liruce, sous l’influence des préjugés communs en cette matière, parait croire que le célibat d’une partie des femmes est fatal à la population des pays où on le tolère. Il remarque sur la ville de Jidda, que le manque de subsistances, produit par l’affluence de beaucoup d’hommes dans un lieu dépourvu des choses les plus nécessaires, permet raremeut aux habitants de se prévaloir du privilège que la loi de Mahomet leur accorde. En conséquence, la plupart n’ont qu’une femme. De là viennent, dit-il, le défaut de population et la multitude de femmes qui vivent dans le célibat*. Mais il est évident que le défaut de population , sur ce sol stérile, provient du manque de subsistances; et que , lors même que
1 Bruce, Yoy. aux sourcet du Nil , I. IV, p. AH. • Iliid., t. I, ch. XI, p. 280.