LIVRE I — CHAPITRE VIII
est vrai que , d’après le tableau qu’en fait le voyageur qui nous fournit tous ces faits, cet obstacle doit avoir beaucoup d’influence'.
La guerre est dans ce pays-là un obstacle qui Contient la population dans de justes bornes, et qui opère comme une cause très active pour en réprimer l’excès. Pendant le cours des quatre derniers siècles, elle n’a point cessé, selon Bruce, de désoler ces malheureuses contrées’; et la férocité avec laquelle on la fait, la rend singulièrement destructive. Bruce, à son entrée en Abyssinie, vit de tous côtés des villages ruinés et rasés jusqu’aux fondements. C’étaient les traces qu’avait laissées le Bas Michel de sa marche vers Gondar \ Dans le cours des guerres civiles dont ce voyageur fut témoin , il est question de faits semblables. « Les rebelles, dit-il, avaient débuté par dévaster le Dembéa; ils brûlèrent tous les villages de la plaine , du sud à l'ouest , faisant du pays
un désert entre Michel et Fasil Le roi montait souvent au haut
d’une tour du palais, et contemplait avec douleur les flammes qui dévoraient scs riches villages’. Ailleurs il s’exprime ainsi : * Le pays entier de Deguessa fut totalement détruit. Hommes, femmes, enfants, tout fut exterminé, sans distinction d’âge ni de sexe. Les maisons furent rasées, et le pays parut désolé comme s’il avait été dévasté par un déluge. Les villages appartenant au roi ne furent pas plus épargnés. De toutes parts s’élevaient des cris et des gémissements, mais personne n’osait proposer des moyens de secours5. » Dans la province de Maitcha, on lui dit que s'il venait à rencontrer un vieillard , il pouvait se tenir pour assuré que c’était un étranger, parce que tous les hommes du pays mouraient par la lance dans la jeunesse5.
Autant que l’on peut se lier au tableau que Bruce a tracé de l’Abyssinie , il est bien propre à mettre en évidence ce principe d’accroissement qui élève la population au niveau des subsistances , puisque ce principe y a son effet, malgré les obstacles de la guerre, de la peste et du libertinage, et malgré l’excès auquel sont portés les ravages de ces trois causes de destruction.
Chez les nations qui bordent l’Abyssinie, la vie est en général de peu de durée. Une femme Changalla de trente-deux ans est, dit Bruce, plus ridée et plus vieille qu’une femme d’Europe ne l’est à soixante’. Il paraît donc que dans ces contrées , comme chez les peuples pasteurs des pays septentrionaux, au temps de leurs constantes émigrations, les gé-
1 Trace, t. III, ch. XI, p. 292. — ' Ibid., t. IV, 1 19.
» Ibid , t. III, ch. VII, p. 192. — • Ibid., t. IV, ch. V, p. 112.
* Ibid., p. 2SS. — • Ibid., ch. I, p. U. — ’ Ibid., t. H, p. S59.
nérations se succèdent avec une singulière rapidité. La seule différence que l’on puisse saisir à cet égard entre des nations si éloignées, est que nos ancêtres du Nord mouraient hors de leur pays, au lieu que les Africains meurent dans le leur. Je ne doute pas que si , chez ces nations, on tenait des registres exacts, on ne trouvât, en y comprenant ceux qu’enlève la guerre, qu’il meurt dans l’année au moins une personne sur dix-sept ou dix-huit, au lieu de une sur trente-quatre ou trente-six, qui est le rapport général eu Europe.
La description que fait Bruce de quelques parties du pays , qu’il traversa en revenant en Europe, est encore plus effrayante, et montre encore mieux combien peu la population dépend du nombre des naissances, combien au contraire elle dépend des subsistances, et de toutes les circonstances naturelles et politiques, qui influent sur le produit du sol.
« A six heures et demie , dit Bruce , nous arrivâmes à Garigana , village dont l’année précédente tous les habitants étaient morts de faim. Les ossements de ces malheureux étaient restés sans sépulture, et couvraient le terrain d'alentour. Nous campâmes au milieu de ces restes funèbres; car il n’y avait aucune place où ils ne fussent épars'. »
Voici quelques remarques que fait le même auteur, à l’occasion d’une autre ville ou village qu’il trouve sur sa route : « La force de Teawa consistait en vingt-cinq cavaliers. Le reste des habitants était au nombre d’environ douze cents. C’étaient de pauvres Arabes, nus, sans ressources, comme tous ceux du pays qui vivent dans des villages Tel
était l’état de Teawa. La conséquence de cette situation fut d’attendre que les Arabes Daveina l’attaquassent Alors en une nuit ses moissons furent brûlées par une troupe nombreuse de cavaliers. Les ossements de ses habitants furent répandus sur le sol ; et ce village offrit le même aspect que celui de Garigana *.
« Il n’y a point d’eau entre Teawa et Beyla. Autrefois il y avait des puits qui fournissaient de l’eau à Ingédidéma et à nombre d’autres villes, autour desquelles étaient de vasteschampsde maïs. Mais lesArabes üaveina, qui sont le fléau du pays, ont détruit Ingédidéma et tous les villages d’alentour; ils ont comblé leurs puits , brûlé leurs récoltes , et réduit les habitants â mourir de faim3. >
Peu après être sorti de Sennaar, il dit : « Ici nous commençâmes à voir les effets de la sécheresse; il y avait peu de blé semé, et celui qui
1 Bruce,!. IV, p. 349. — * Ibid., p. 333. — ‘ Ibid., p. 411.