LIVRE I. — CHAPITRE VIII
avait été semé l’avait été trop tard, en sorte qu’il commençait à peine à lever. Plusieurs personnes s’occupaient à recueillir des graines d’herbes pour faire du mauvais pain ; aussi les hommes semblent-ils de vrais squelettes. Bien n’augmente plus le danger des voyages et l'animosité contre les voyageurs, que la disette, lorsqu’elle règue dans les pays qu’il faut traverser*.
a Nous arrivâmes à Eltic, village écarté, à un demi-mille du Nil, an bord d’une vaste plaine nue, toute en pâturages, â l’exception des rives du lleuve, qui sont boisées. Nous n’y vîmes plus de champs de blé. Le peuple était partout misérablement occupé, comme ceux que nous avious vus auparavant, h recueillir des semences d’herbes1. »
Dans de telles circonstances naturelles et politiques, un plus haut degré de prévoyance, d’industrie, de sécurité, pourrait sans doute améliorer l’état des peuples, et accroître par là même leur population. Mais la seule augmentation du nombre des naissances, sans l’emploi d’aucun autre moyen , ne ferait qu’aggraver leur misère; et la population n’y gagnerait rien.
On peut dire la même chose de l’Égypte, jadis si florissante et si peuplée. Ce n’ést pas le principe d’accroissement qui a été altéré dans ce pays-là et dont l’affaiblissement a causé la décadence qui nous frappe. C’est le principe d'industrie et de prévoyance qui s'est afTaibli. C’est à cette cause et au défaut de sécurité sous un gouvernement oppressif, qu’il faut attribuer l’état actuel de cette célèbre contrée. Le principe d’accroissement est, en Egypte, aussi actif qu’il ait jamais été; il maintient la population exactement au niveau des subsistances. Fût-il dix fois plus puissant, il ne pourrait pas faire plus.
lies restes des anciens ouvrages, les lacs, les canaux, les aqueducs, destinés à gouverner le Nil dans ses inondations, à servir de réservoirs dans les années où il est trop bas, et d’issues pour dégorger les eaux superflues, lorsqu’il s’élève trop haut, tout cela fait assez voir que' les anciens étaient parvenus, à force d’art et d’industrie, à fertiliser beaucoup plus de terres, par les inondations du fleuve, que ne font les habitants actuels. C’étaient tout autanl de moyens de prévenir, au moins à un certain point, la détresse produite par des inondations irrégulières’. On rapporte que le gouverneur Pctrouius, suppléant par l’art aux dons de la nature, fil régner l’abondance en Egypte, dans un temps où l’inondation fut si peu considérable , qu’on avait tout lieu de s’at-
* Bruce,!. IV, p. SM. — * Ibid. — 1 Ibid., t. III, ch. XVII, p. 710.
OIJSTACLES A I.A POPULATION P.N AKlUOl’E. V!»
tendre à la disette'. Une inondation trop forte n’est pas moins lâcheuse pour le cultivateur. Aussi les anciens pratiquaient-ils des tranchées et des issues, par lesquelles ils répandaient les eaux superflues sur les sables arides de la Lvbie, et rendaient même ses déserts habitables. Tous ces ouvrages sont ruinés : et par une suite de la mauvaise administration générale, ils font plus de mal que de bien. La cause de celte négligence, et par là même de la diminution des moyens de subsistance du pays, est évidemment l’ignorance et la dureté brutale du gouvernement, jointes à la misère du peuple, qui en est la suite. Les Mamelouks, en qui réside le principal pouvoir, ne songent qu’à s’enrichir, et prennent pour cela le chemin le plus court. Ils s’emparent des richesses partout où ils les découvrent, en dépouillent le légitime possesseur, et imposent sans cesse des contributions nouvelles et arbitraires*. L’ignorance et la stupidité de ces chefs, jointes aux alarmes continuelles dans lesquelles ils vivent, les empêchent de remarquer qu’il leur conviendrait de permettre aux peuples de s’enrichir, afin de les piller ensuite avec plus d'avantage. Il n’y a donc pas lieu d’attendre d’un tel gouvernement, qu’il entreprenne aucune espece d’ouvrages publics : et jamais, sous son influence, aucun particulier n’oserait se livrer à des vues d’amélioration qui supposeraient quelque emploi de capitaux; car ce serait le signal certain de sa perte. Dans cet état de choses, on ne peut être surpris que les anciens ouvrages soient abandonnés, que le sol soit mal cultivé, que les moyens de subsistance diminuent, et qu’en conséquence la population soit fort réduite. Mais telle est la fertilité du Delta, due aux inondations du Nil, que même sans capitaux pour le féconder, sans droit de succession, partant presque sans droit de propriété, ce pays entretient une population qui, comparée à son étendue, parait très considérable. Elle suffirait aisément, si la propriété redevenait plus assurée et si l’industrie reprenait une meilleure direction pour améliorer peu à peu et répandre au loin la culture, pour rendre enfin le pays à son ancienne prospérité. On peut bien dire avec assurance , qu’en Égypte ce n’est pas le défaut de population qui a arrêté l’industrie, mais que c’est au contraire le défaut d’industrie qui a arrêté la population.
Les causes immédiates, qui y maintiennent la population au niveau des subsistances, ainsi réduites, ne sont que trop manifestes. On n’accorde aux paysans que ce qui suffit strictement pour les empêcher de mourir de faim*. Lu mauvais pain , fait avec le doura *, sans levain et
1 Volney, Yvy. en Égypte el eit Syrie, t. 1, cli. lit, p. 3S; in-S".
* Ibiil., ch. XII, p. 170. — * Ibid., 1. 1, p. 172. — * Espère de millet.