‹ Essai sur le principe de populationChapitre 62 sur 368 · IM LIVRE I.— CHAPITRE IA · texte numérisé non relu

IM LIVRE I.— CHAPITRE IA

pendant tout un jour, personne n'offrirait un denier à ces nouveaux venus pour prix de leur journée. Le fermier lait tout ce qu’il veut, tout ce qu’il envisage comme nécessaire à la culture de ses terres, au moyen de sa famille et d’un ou deux ouvriers qu’il est dans l’usage d’y joindre. Les nouveaux ouvriers ne lui offrent rien déplus. On ne doit doue pas s’attendre qu’il sortira de son indolence, et fera de nouvelles entreprises, uniquement pour les occuper, ou pour leur donner gratuitement de quoi se nourrir. Dans cet état de choses, lorsque la demande bornée de travail est pleinement satisfaite, que deviendront ceux dont les bras ne sont pas demandés? Ils seront, en fait, privés aussi complètement de moyens de subsistance que s’ils vivaient sur le sol le plus stérile. Il faut qu’ils aillent chercher ailleurs du travail, ou qu’ils ipeurcat de misère. Supposons encore qu’ils échappent à leur destinée, au moyen de quelque petite occupation occasionnelle, qui leur donne de quoi subsister misérablement, il est au moins assez évident qu’ils n’auront pas de quoi s’établir et accroître la population.

On dira que s’il y avait beaucoup de bonnes terres sans emploi , on ne manquerait pas d’y faire de nouveaux établissements; en sorte que la population excédante y créerait sa propre subsistance, et en ferait .^îpitre la demande, comme dans les États-Unis d’Amérique.

, «r .C’est ce qui arriverait sans doute dans des circonstances favorables; si^qiar exemple, en premier lieu, le pays était de nature à fournir tous les autres matériaux du capital aussi bien que le blé; secondement, si ces lierres pouvaient être achetées par petits lots et que la propriété en fût garantie par un gouvernement libre; troisièmement, si des habitudes de travail et d’accumulation étaient généralement dominantes dans la masse du peuple. La suppression d’une seule de ces conditions suffirait pour mettre obstacle à la population, ou même pour l’arrêter lout-à-fail. Une terre qui produit les plus abondantes récoltes, pourrait être tout-àfait impropre à de grands établissements par le manque d’eau ou de Itois. Les accumulations individuelles seraient employées lentement et avec répugnance à féconder la terre, si les baux à ferme étaient mal assurés ou assujétis à des conditions humiliantes; et la facile production d’un sol fertile n'aurait point l’effet de procurer un accroissement permanent et une distribution convenable des choses nécessaires à la vie, sous rinllueucc d’habitudes invétérées de paresse et d’imprévoyance.

Il est évident que toutes ces circonstances favorables n’ont pas existé à la fois en Sibérie; et en supposant même que la nature du sol n’offrit aucun défaut physique, les difficultés morales et politiques propres à

prévenir un rapide accroissement de population ne pouvaient céder que lentement aux efforts les mieux dirigés. Dans les États-Unis l’accroissement rapide du capital agricole est causé en grande partie par les salaires élevés ou le haut prix du travail commun. 30 ou 10 livres sterling au moins de capital en propriété sont considérées comme nécessaires pour mettre un jeune homme actif en état de commencer une plantation pour son propre compte dans les établissements de l'intérieur des terres. Une telle somme peut, sans beaucoup de difficulté, être épargnée en peu d’années dans les Etats-Unis, parce que le travail y est fortement demandé et chèrement payé. Mais en Sibérie, l’ouvrier surnuméraire, (pie j’ai peint vivant à peine au jour le jour, ne pourrait pas rassembler aisément les fonds nécessaires pour se bâtir une maison, pour acheter des instruments de travail et de culture, et pour vivre enfin lui-même, jusqu'à ce que sa terre eut été mise en rapport. Les fils même d’un bon fermier auraient de la peine à se procurer des fonds suffisants. Dans un état de la société où le marché pour les grains est fort peu étendu et où le prix en est très bas, le cultivateur est toujours pauvre. Quoiqu’il soit en état de pourvoir aisément à la nourriture de sa famille, il ne peut point réaliser un capital, pour le partager entre ses enfants et leur fournir ainsi le moyen d’entreprendre de nouvelles cultures. Quelque petite que dut être cette somme, le fermier ne sait comment se la procurer. S’il produit plus de grains qu’à l’ordinaire, il ne trouvepoint d’acheteurs pour cette partie excédante * 1 ; il ne peut point la convertir en quelque propriété permanente et transmissible à ses enfants, avec laquelle ceux-ci, puissent commander dans l'avenir des aliments ou du travail \ En conséquence, il se contente le plus souvent de produire ce qui suffit aux demandes de sa famille et du marché borné dont il a l’habitude. Et s’il a une famille nombreuse, il arrivera probablement que plusieurs de ceux qui la composent deviendront de simples journaliers. Dès-lors, ceux-ci ne pourront pas plus contribuer à accroître la population, que le pauvre manouvricr privé des moyens de subsistance dont j’ai dépeint tout à l’heure la situation.

' « Il va fort peu de débit dans le pays, parce que la plupart des habitants sont cultivateurs et élèvent eux-mémes ries bestiaux. » l’allas, Voyage, t. IV, p. 4. {'Sole de l'auteur.)

1 En addition aux causes mentionnées, j’ai appris dernièrement qu'une des principales raisons, pour lesquelles des portions très étendues de terres riches et fertiles restent sans culture dans ces régions, est qu'à certaines saisons elles se couvrent d'innombrables essaims de sauterelles, qui dévastent les récoltes naissantes, sans qu'on ait aucun moyen de se garantir de ce fléau. {Sole de l'auteur.)

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