‹ Essai sur le principe de populationChapitre 63 sur 368 · LIVRE I. — CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE IX

Ce n’cst donc pas un encouragement direct à procréer et h élever des enfants, qui pourrait faire croître la population de ees contrées. Ce qu'il faudrait leurdonner, ce seraient de nouvelles demandes des produits du sol ; ce qui ne pourrait s’obtenir que par des meilleurs moyens de répartition de ces produits. Pour cet effet, il faudrait introduire des manufactures et en inspirer le goût aux cultivateurs ; ou fournir, soit à ces cultivateurs, soit à de nouveaux colons, des capitaux qui leur permissent d’occuper et de mettre en valeur toutes les terres et d’agrandir ainsi le marché intérieur.

L’impératrice Catherine II employa ces deux moyens pour augmenter la population de ses Etats. Elle encouragea à la fois les manufactures et les cultivateurs. Elle fournit aux étrangers, livrés a l’une ou l’autre de ces professions, des capitaux sans intérêts pour un certain nombre d’années1. Ces efforts bien dirigés, joints à tout ce qu’avait déjà fait Pierre I, eurent, comme on devait s’y attendre, de très grands effets. Les peuples soumis à la domination des Tzars, surtout en Asie, après avoir langui, pendant une longue suite de siècles, dans un état de population presque stationnaire, paraissent en dernier lieu avoir pris l’essor et s’accroître plus rapidement. Quoique les plus belles provinces de la Sibérie ne soien t paspeupléesen raison de leur fertilité, l’agriculture fleurit dans quelques unes, et on y récolte beaucoup de grains. Dans une disette générale qui eut lieu en 1 7üi), la province d’Isetsk se vit en étal, malgré la modicité de sa récolte, d’alimenter les fonderies et les forges d’Lral, et de préserver de la famine les provinces voisines ’. Dans le territoire de Krasnoïarsk,sur les bords du Iénisseï, l’abondance de grains est telle, malgré l’indolence et l’ivrognerie des habitants, qu’on n’y a pas vu encore la récolte manquer \ Pallas observe avec raison, que si Ton vient à réfléchir à l’état où se trouvait la Sibérie il y a moins de deux cents ans , si l’on songe qu’alors elle n’était qu’un grand désert inconnu , moins peuplé que ceux de l’Amérique septentrionale, on ne pourra qu’être étonné de son état actuel, et du nombre des Russes qui habitent ce vaste pays, uombre fort supérieur à celui des naturels * .

1 Tonkc's Vinci of II te Rustian empire, vol. Il, p.22‘2. I.*1 principal effet de ees importations d’étrangers fut peut-être de substituer le travail îles liommes libres à celui des esclaves , et l'activité des Allemands à l'indolence des Russes. Mais un point très important aurait été de fournir cette partie du capital qui consiste en machines. Le bon marché des objets de manufactures, qui en eût été la suite, n'aurait pas manqué «l’attirer les cultivateurs, et de leur eu donner bientôt le goût. (Noie de railleur.)

’ l'allas, Voijage, t. Il, p. 10. — ' Ibid., t. IV, p. 3. — ' Ibid., p. fi.

îor

OBSTACLES A LA POPL'LATION EN SIBÉRIE.

Lorsque Pallas était en Sibérie, les articles de subsistance étaient à très bas prix dans les districts fertiles, surtout aux environs de Rrasnoïarks. Un puud (iOlivrcs) de froment se vendait pourenvironcinq sous de France; une vache, pour six ou huit Des prix si bas, dus au défaut de débouchés pour les produits du sof, étaient peut-être ce qui retardait le plus le développement de l’industrie. Depuis cette époque les prix ont haussé beaucoup “. Il y a donc lieu de croire que le but a été atteint, et que la population a fait de rapides progrès.

Pallas, toutefois, se plaint de la manière dont les agents subordonnés remplissaient les ordres de l’Impératrice. Il remarque que les propriétaires, à qui ce soin était commis, envoyaient souvent des colons qui, par leur âge, leur état de santé et leurs habitudes, paraissaient très peu propres à l’objet auquel ils étaient destinés !. Les Allemands même, qu’on avait établis dans les districts du Volga, manquaient d’industrie et d’activité4; et c’est certainement un point bien essentiel. On peut dire avec assurance, que l’importation de l’industrie est plus nécessaire h la population que l’importation des hommes. S’il était possible de changer toul-à-conp les habitudes de tout un peuple et de diriger son industrie il volonté, jamais un gouvernement n’aurait besoin de favoriser de nouveaux établissements. Mais rien n’est plus difficile que d’opérer un tel changement. Il faudra bien desaunées et bien des circonstances favorables, pour qu’un paysan de Sibérie ait l’activité et l’industrie d’un journalier anglais. Le gouvernement russe n’a cessé de faire des efforts pour engager les peuples pasteursde la Sibérie à se vouera l’agriculture; mais le plus grand nombre s’y refuse obstinément et persiste à préférer une vie irrégulière et paresseuse *.

Plusieurs autres obstacles s’op[K>sent h l’accroissement des colonies russes. Les contrées basses sont souvent pleines de marais qui les rendent malsaines \ Et les bestiaux y sont sujets à de graves et fréquentes

1 Pallas, Voyage, l. IV, p. 5. — 2 Taoke's Vinc of llic K. K., vol. III, p. 230.

* Pallas, Voyage , t. V, p. 3. — 1 Ibid., p. 253.

“ Tooke't View of lhe,Ituss. Emp., vol. lit, p. 515.

* Pallas, Voyage, I. lit, p. t<5. Bans les pays où le principe de population ne se déploie jamais pleinement, les saisons malsaines et les épidémies ontpcud'inlHience sur la population moyeune. .Mais il en est autrement des colonies nouvelles, dont ces causes arrêtent les progrès d'une manière sensible. Celte distinction a besoin d'étre expliquée. Dans les pays où la population est stationnaire ou très lentement progressive, si l'on suppose subsistants tous les obstacles observés jusqu'ici, qui en bornent l'accroissement d'une manière immédiate, l'abondance de nourriture ne peut point augmenter sensiblement la population. Mais c'est précisément en di-

UNIE I. — CIIAPITIIE IX.

épizooties1. Quelque fertiles que soient les districts voisins du Volga, les sécheresses y sont si fréquentes, que, sur trois récoltes, il y en a rarement une bonne*. I.es colons de Saratof, après quelques années d’établissement, se virent, par cette raison, obligés de changer de domicile; et l’Imjiératrice leur (il cession des sommes, montant à un million de roubles, employées à bâtir leurs maisons *. Des motifs de convenance ou de sûreté engagent à bâlir les maisons d’une même colonie de manière qu’elles soient toutes contiguës, ou à peu près, et non disséminées sur les différentes fermes d’alentour. Bientôt, en conséquence, on manque de place dans le voisinage, et les terres éloignées demeurent dans un état de culture très imparfait. Cette observation que fit Pallas sur la colonie de Kotchesnaïa, l’engageait à proposer que l’Impératrice transportât ailleurs une partie de cette colonie , afin que le reste se trouvât plus à l’aise*. Celte proposition semble indiquer qu’il se fait rarement de telles divisions d'une manière spontanée, et que les enfants des colons ne trouvent pas toujours facilement à s’établir et à former de nouvelles familles. Dans la colonie florissante des frères moraves de Serepta, on rapporte que les jeunes gens ne peuvent point se marier sans la permission de leurs prêtres, et qu’en général cette permission ne leur est accordée qu’assez tard". Il semble donc que, même dans ces nouvelles colonies, l'obstacle privatif' contribue efficacement à arrêter l’accroissement de la population. Cet accroissement ne peut jamais être fort rapide, que là où le prix réel du travail est fort élevé. C’est ce qui a lieu en Amérique. Mais si l’on considère l’état de la société dans les provinces russes que nous examinons, et le manque de débouchés qui en est la suite, on reconnaîtra que le prix réel du travail ne peut y hausser beaucoup. Or, l’augmentation du prix réel du travail, circonstance qui accompagne d’ordinaire l’établissement des nouvelles colonies, est la vraie cause qui opère leur accroissement ’.

ininiiant le nombre de ce» obstacles immédiats, que l'abondance peut opérer un accroissement. Du reste, ceux de ces obstacles qu’on n'aura pas réussi à détruire, soit par la difficulté de changer d'anciennes habitudes , soit par les circonstances défavorables du sol et du climat, continueront d’agir ef d'empêcher le principe productif d'avoir son entier effet. {Noie de l'auteur.)

1 Pallas, Voyage, t.Ill, p. 17 ; I. V, p. -411 . — * Ibid., p. 252 et suiv,

* Tooke’g View ofthe R. E., vol. Il, p. 245. — 4 Pallas, Voyage, t. V, p. 255.

9 Ibid., p. 175.

a f, 'obstacle privatif (ou préventif) a été défini au commencement du ch. 11. On comprend sous ce nom toutes les causes qui préviennent l'accroissement de la population avant que cet accroissement ait cil lieu. {Noie de V auteur.)

7 D'autres causes, dont Pallas ifa pas tenu compte , peuvent agir pour réprimer

OBSTACLES A LA 1 ■OPILATION EN TURQUIE ET EN PERSE. il IP

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