CHAPITRE X. — DES ORSTACf.ES A LA POPILATIOD ED TURQUIE ET ED PERSE
Dans la partie asiatique de l'empire turc, il n’est pas difficile, en consultant les voyageurs, de se faire une idée des causes qui font diminuer la population. Et comme les usages d’Europe et d’Asie, sous cette même domination, 11e sont pas essentiellement différents, ce n’est pas la peine de les distinguer ici.
La cause fondamentale de la faible population de la Turquie, comparée à l’étendue de cet État, est incontestablement la nature de son gouvernement. La tyrannie, la faiblesse, les mauvaises lois, l’administration plus mauvaise encore, l’incertitude de la propriété qui en est la suite, opposent a l’agriculture de tels obstacles, que ses produits diminuent d'année en année, et par conséquent aussi sa population. Le mi'rt, ou la taxe générale des terres qui se paye au Sultan, est en soi fort modérée 1 ; mais, par une suite d’abus inhérents au gouvernement turc, les pachas et leurs agents ont trouvé moyen de rendre cette taxe ruineuse. Quoiqu’il leur soit impossible de grossir directement l’impôt établi, ils ont introduit une multitude de changements indirects qui produisent le même effet \ En Syrie, selon Volney, ils ont h leur disposition la plus grande partie des terres : et lorsqu'ils les concèdent aux cultivateurs, ils les grèvent des conditions les plus onéreuses; ils exigent la moitié et quelquefois les deux tiers de la récolte. Quand la moisson est enlevée, ils élèvent des chicanes sur de prétendues pertes, et comme ils ont le pouvoiren main, ils prennent ce qu’ils jugent à propos. Si la récolte manque, ils ne laissent pas d’exiger la même somme fixe, et mettent en vente, pour se payer, tout ce que le pauvre paysan pos-
en Sibérie l'accroissement de la population. En général il faut observer, relativement à lotis les obstacles immédiats, qui s'opposent à l'accroissement de la population et que j'ai mentionnés on que je mentionnerai dans la suite, que, comme il est impossible de déterminer l'étendue précise de l'influence exercée par chacun d'eux et le rapport de cette influence à celle du principe de population dont il tend à limiter l'effet, il est également impossible tle tirer des conséquences exactes sur l'étal actuel de la population, eu se contentant de raisonner d’après ces principes , sans avoir recours à l’observation immédiate. Les principaux obstacles à la population peuvent paraitre semblables dans deux nations différentes, et produire néanmoins des effets tuut-â-fait différents : cela a lieu lorsqu'étant de même genre ils différent en intensité ou eu degré. Donc , tout ce qu'on peut faire ici , c'est de procéder comme on a coutume de le faire dans les recherches de physique ; je veux dire, de commencer par observer les faits, et de tenter ensuite de les expliquer, en etn- s ployant toutes les lumières que l'on aura pu recueillir. ( Note de l'auteur.)
1 Volney, Voj en Èyypte et en Syrie , t. II, ch. XXXVII, p. 573. — 1 Ibid.
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sède. A ces moyens d'oppression permanents, s’ajoutent une multitude d’extorsions d’une autre nature. Tantûtc’est un village entier, qui, sous prétexte de quelque offense imaginaire, est mis à contribution. Tantôt ce sont des présents exigés pour l’avènement d’un nouveau gouverneur. On demande pour ses chevaux, du loin, de l’orge, de la paille. On multiplie les commissions, pour que les soldats porteurs d'ordres vivent aux dépens du malheureux cultivateur, qu’ils traitent avec la dernière insolence
L'effet de ces déprédations est de mettre les plus pauvres habitants hors d'état de payer le miri , de les contraindre d’être à la charge de leur village, ou de se réfugier dans les villes. Cependant le miri est inaltérable. De manière ou d’autre, il faut qu’il soit levé en entier. La portion de ceux qui quittent leurs foyers doit être fournie par les autres habitants. S’il survient deux années de sécheresse et de famine, le village est abandonné. En ce cas, la taxe qu’il payait retombe sur les terres voisines ’.
La taxe sur les chrétiens est sujette aux mêmes abus. De trois, cinq et onze piastres, dont elle était primitivement, elle a été portée à trente-six et quarante; ce qui, réduisaut les contribuables h la misère, les oblige à fuir. On a remarqué que ces exactions se sont fort accrues pendant ces quarante dernières années. C’est aussi l’époque de la décadence de l’agriculture, de la dépopulation du pays, et la disparition du numéraire, qui est absorbé par Constantinople*.
Les paysans n’ont, pour toute nourriture, qu’une petite galette d’orge ou de doura, des oignons, des lentilles et de l’eau. Pour ne rien perdre de leur grain , ils y laissent toutes sortes de graines sauvages qui s’y trouvent mêlées, ce qui a souvent de fâcheuses suites. Dans les montagnes de Lebanon et de Naplous, en temps de cherté , ils ont recours aux glands, qu’ils font bouillir et rôtir sous la cendre *.
En conséquence de cette extrême misère, l’art de la culture est dans l’étal le plus déplorable. Le cultivateur est presque dépourvu d’instruments, et le peu qu'il en a est de la plus mauvaise espèce. Sa charrue n’est le plus souvent qu’une branche d’arbre fourchue et sans roues. On emploie au labourage des ânes et des vaches, rarement des b<rufs, parce qnece serait annoncer trop de richesse. Dans les districts exposés aux incursions des Arabes, comme dans la Palestine, le laboureur sème le fusil à la main; rarement on laisse mûrir le grain; avant qu’il jaunisse
1 Volucy, Yoy. en Égypte et en Syrie, I. Il, rhap. XXXVII, p. 373- * Ibid., p. 575 — ! Ibid., p. 573. — * lbi:l., p. 577.
OBSTACLES A LA POPULATION EN TURQUIE ET EN J’EltSE. lit
on le coupe et on le cache dans des souterrains. On en emploie fort peu pour ensemencer les terres, parce que les paysans ne cultivent que ce qui leur est nécessaire pour vivre. Toute leur industrie se borne à pourvoir aux premiers besoins. Or, pour avoir un peu de pain, des oignons, une mauvaise chemise bleue et un pagne de laine, il ne faut pas la porter bien loin. « Le paysan vit donc dans la détresse; mais du moins il n’enrichit pas ses tyrans; et l'avarice du despotisme se trouve punie par son propre crime '. »
Ce tableau tracé par Yolney de l’état des paysans de Syrie, parait d’accord avec ce que rapportent les autres voyageurs. Il représente fort bien; suivant Eton, la condition des paysans dans la plus grande partie des états turcs*. Tous les olliccs sont mis à l’enchère, et distribués par les intrigues du sérail, où tout se fait à prix d’argent. En conséquence les pachas, qu’on envoie dans les provinces, y exercent dans toute son étendue le droit qui leur est acquis de faire des extorsions. Ils ne sont surpassés dans l’exercice de ce droit que par les ofli— ciers qu’ils employent, et ceux-ci ne le cèdent à cet égard qu’a leurs agents subordonnés \
Le pacha fait des levées de deniers, non-seulement pour pouvoir payer le tribut, mais pour s’indemniser de ce que lui a coûté sa place, pour soutenir son rang, et pourvoir aux accidents qu’il peut prévoir. Comme il représente le sultan, et qu’en conséquence tout le pouvoir civil et militaire est réuni en sa personne, il a tous les moyens à sa disposition; et il préfère toujours les plus courts». Incertain de l'avenir, il traite sa province comme une possession passagère, et tâche en un seul jour de recueillir le revenu de plusieurs années, sans avoir jamais égard à son successeur, et sans se soucier du tort qu’il peut faire au revenu permanent “.
Le cultivateur est nécessairement plus exposé à ces vexations que l'habitant des villes. Ses occupations le lixent sur le sol, dont les produits ne peuvent se cacher aisément. Les conditions auxquelles il possède et la faculté de les transmettre, sont incertaines. Lorsqu’il meurt, son fonds est dévolu au sultan, et les enfants du propriétaire défunt ne peuvent l'avoir qu’en le rachetant fort cher. Ces usages font que l’on s'attache fort jieu aux fonds de terre. I.es campagnes sont désertées; on se réfugie dans les villes où l’on est traité moins durement et où
1 Voïnoy, Vcy. rn Êgypie r I rn Syrie, t. II , ch. X.WVII, p. 579.
’ Eton'i Turlsiih Emp ., ch. VIII, 2<' édit., 1799. — 1 * 3 /Aid., ch. Il, p. SS.
* Voluey, V. Cil Égypic et en Syrie, t. Il, ch. XX.VIII, p. 517. — 3 /Aid., p, 5S0.
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l’on peut espérer d’acquérir des biens susceptibles d’être dérobés aux
yeux des ravisseurs*.
Pour achever la ruine de l’agriculture, on établit souvent un maximum, et l’on fixe un prix auquel le paysan est obligé de fournir du blé aux villes. C’est une maxime de la politique turque , née de 1a faiblesse du gouvernement et de la crainte des émeutes populaires, de maintenir bas le prix du blé dans toutes les grandes villes. Quand la récolte manque , tous ceux qui possèdent du blé sont tenus de le vendre au prix fixé, sous peine de mort ; et si l’on n’en trouve point dans le voisinage, on met les autres districts à contribution*. Quand Constantinople manque de vivres, dix provinces peut-être sont affamées pour lui en fournir1. A Damas, pendant la disette de IT8t, le peuple ne payait le pain qu’à six deniers la livre, tandis que dans les villages, on mourait de faim '.
Il est inutile de s’arrêter à montrer les effets que doit avoir sur l’agriculture un tel système de gouvernement. Les causes qui font diminuer les moyens de subsistance sont ici trop manifestes; et les obstacles qui maintiennent la population au niveau de ces ressources décroissantes peuvent être indiqués avec presqu’autant de certitude. C’est l'assemblage de tous les genres de vices et de calamités.
On observe en général qu’en Turquie les familles chrétiennes sont composées d'un plus grand nombre d’enfants que les familles maliométanes qui pratiquent la polygamie*. C’est là sans doute un fait extraordinaire. Car quoique la polygamie, en distribuant les femmes d’une manière inégale, tende à diminuer la population de tout le pays, les chefs de famille qui ont plusieurs femmes devraient naturellement avoir un plus grand nombre d’enfants que ceux qui n’en ont qu’une. Yolney explique ce phénomène en disant que la polygamie et les mariages précoces des Turcs les énervent dès leur jeunesse, et qu’en conséquence à trente ans ils sont souvent hors d’état d’avoir des enfants*. Et on fait mention d’un vice contraire à la nature, qui n’est pas rare chez ce peuple, et il l’envisage comme nuisant à la population’. Mais les cinq causes principales de dépopulation sont, suivant lui, les suivantes:
1° La peste, qui ne cesse jamais entièrement d’exercer ses ravages dans cet empire.
' Volney, Voyage en Egypte et en Syrie , t. II, ch. XXXVI, p. 5S9. — * Ibid., ch. XXXVIII, p.SSU. — ‘ Ibid., ch. XXXIII, p. SZS. — •/«</., ch. XXXVIII, p. 5S1.
• Elnn's TarkishEmp ., ch. VII, p. 27. — * Volney, Voy. en Egypte et en Syrie. t.II, ch. XI., p. 4 Î5. — J Elou’t Turkish Ewp., ch. VII, p. 273.
2° Les affreuses maladies, qui la suivent presque toujours, au moius en Asie;
5° Les maladies endémiques et épidémiques, qui font en Asie autant de ravages que la peste, et qui reviennent souvent;
1° La famine;
5° Enfin les maladies qui marchent à la suite de la famine , et qui causent une plus grande mortalité1.
Il décrit ensuite plus en détail les ravages de la peste en différents endroits de l’empire, et conclut en disant, que si le nombre des mahométans a diminué, cette cause seule suffit pour rendre raison du fait*. Il ajoute que si les choses vont du même train, la population turque doit s'éteindre dans l’espace d’un siècle1. Mais celte assertion et les calculs qui s’y rapportent sont sûrement erronés. L’accroissement de la population dans les intervalles des époques de mortalité est probablement plus grand que cet auteur ne le suppose. Mais d’un autre côté, dans un pays où le travail du cultivateur se borne à pourvoir à ses premiers besoins ; où il ne sème du grain qu'autant qu’il lui en faut pour ne pas mourir de faim ; où par conséquent il est hors d’état de mettre en réserve aucune partie du produit; la perle d’un grand nombre d’hommes n’est pas aisément remplacée , parce qu’on n’y éprouve pas les effets de cette perte autant que dans un pays industrieux et où la propriété est assurée.
Suivant Zoroastre, législateur des Perses, planter un arbre, cultiver un champ, et donner la vie à des enfants, sont trois actions méritoires. Les récits des voyageurs prouvent qu’en Perse celte dernière espèce de mérite n’est pas toujours à la portée des classes inférieures du peuple. En ce cas , comme en beaucoup d’autres , l’intérét particulier des individus corrige les erreurs du législateur. Chardin assure qu’en Perse le mariage est si coûteux , qu’il n’y a que les hommes riches qui s’y exposent; les autres craignent qu’il ne les ruine4. Les voyageurs russes confirment ce rapport. Ils disent que les gens du peuple sont obligés de différer beaucoup leur mariage, et qu’il n’y a que les riches qui se marient de bonne heure».
Les convulsions auxquelles la Perse a été en proie depuis plusieurs siècles, n’ont pu manquer de porter à son agriculture une fatale atteinte.
1 Elon'i Turkiih Emp , p. 2i‘u. — » Ibid., p. 281. — * Ibid ., p. 210.
4 Voij. de Chardin , llnrris’s Collet ., h. Itl, ch. H, p. 870.
4 üêcouv. des Russes , t. Il, p. 295.
OBSTACLES A LA POPULATION DANS L’INDOSTAN ET LE TIBET. US Menou a attribué des qualités particulières à chacun des différents rites nuptiaux :
t Le fils d’une lirami, ou d’une femme mariée par la première cérémonie, s’il fait des actes de vertu, rachète du péché dix de ses ancêtres, dix de ses descendants, cl se rachète Ini-mêine; ce qui fait en tout vingt et une personnes. Un lils, né d’une femme mariée par daiva , rachète sept et sept, en degrés ascendants et descendants; celui d’une femme mariée par areha , trois et trois; d’une femme par prnja patva , six et six'. » L’état de chef de famille est considéré comme une éminente dignité : « Les sages divins, les mânes, les dieux, les esprits, ceux qui exercent l’hospitalité, prient pour le bonheur des chefs de famille*.» Un frère aîné qui n'est pas marié avant son frère cadet, est présenté comme un homme à éviter».
I)e telles ordonnances tendaient h faire envisager le mariage comme un devoir religieux. Il semble cependant qu'elles ont plutôt en vue une succession d’héritiers mâles, qu’une nombreuse progéniture:
« Le père qui a un lils acquitte sa dette envers ses ancêtres. Ce fds seul, dont la naissance acquitte la dette du père et lui fait obtenir l’immortalité, a été obtenu par un sentiment de devoir. Tous les autres sont considérés par le sage, comme dus à l'amour du plaisir*. »
Il j a des cas où il est permis â une veuve d’avoir un fds du frère ou de quelqu'un des proches de son mari défunt; mais jamais il ne lui est permis d’en avoir un second. € Le but étant rempli, le beau-frère et la belle-sœur doivent vivre ensemble comme vivraient un beau-père avec sa bru . »
Presque partout, dans ces ordonnances de Menou , la sensualité, de quelque genre qu’elle soit, est fortement blâmée, et la chasteté est prescrite comme un devoir religieux : « Un homme que scs organes attachent aux plaisirs sensuels est coupable; lorsqu’au contraire il les subjugue, il obtient le bonheur céleste. Soit qu’un homme puisse ou ne puisse pas obtenir les moyens de jouissance, le renoncement aux plaisirs vaut mieux pour lui que leur possession*. »
On peut raisonnablement supposer que de tels préceptes pouvaient contrebalancer à un certain point les encouragements à la population, donnés dans les autres lois que nous avons citées. Ils pouvaient déterminer les hommes religieux à se contenter d’un (ils , ou il supporter moins péniblement le célibat. En effet, il parait, que, selon ce
1 Jonet’t IKorli, vol. lit, ch. lit, p. i‘24. — ’ Ibid., p. 250. — » Ibid., p. 14t. * Ibid., cli. IX, p. 540. — * Ibid., p. 545. — * Ibid., ch. !!, p Ofi.