LIVRE I. — CHAPITRE XI
sidéré comme incertain. Dans les famillesde Bramines, s’il y a plusieurs frères, l’aîné seul se marie. Les cadets habitent avec des femmes Nayrs sans mariage. Si le frère aîné n’a point de fils, celui des cadets qui le suit se marie. Chez les Nayrs, chaque femme a deux, quatre ou plusieurs hommes qui lui sont attachés. Les castes inférieures, telles que celles des charpentiers, forgerons et autres, imitent les supérieures, avec cette différence, que ceux qui s’attachent h une même femme sont de proches parents, afin de ne point altérer l’ordre de la succession '.
Montesquieu fait mention de cette coutume des Nayrs du Malabar, et l'explique en supposant qu’elle a été instituée en vue d'affaiblir l’esprit de famille de cette caste , afin qu’étant guerriers de profession, il fusscqt plus libres de se rendre où le devoir les pourrait appeler. Je croirais plutôt que cet usage est né de la crainte de la pauvreté, que fait naitre une nombreuse famille; d'autant plus, qu'il a été adopté par les autres castes
Au Tibet, selon la relation récente de Turner, on retrouve une coutume semblable très généralement établie. L’auteur de la relation, sans l'affirmer d’une manière trop positive, penche à croire que cet usage dérive de la crainte d’un excès de population dans un pays peu fertile. Il est probable que ses voyages en Orient lui avaient donné lieu d’observer les effets inévitables d'une population excédante. Cet auteur est donc du petit nombre de ceux qui ont envisagé ce sujet sous son vrai point de vue. Il s’exprime b cet égard avec beaucoup de force, et fait, à propos de la coutume dont il s’agit, les remarques suivantes : « Certainement une population excédante, dans un pays infertile, doit être la plusgrande des calamités et produire un état de guerre et de besoin perpétuel. Les hommes les plus actifs et les plus industrieux sont forcés de sortir du pays, et d’exercer en aventuriers le métier de marchands ou de soldats. Sinon, s’ils restent dans le pays, la première année de disette ne peut manquer de les livrer à une cruelle famine. En réunissant ainsi des familles entières sous le même joug congugal, peut-être a-t-on réussi b arrêter l’accroissement de la population; à calmer des craintes, auxquelles les pays les plus fertiles ne sont pas inaccessibles; à prévenir des coutumes odieuses qui en sont la suite, et qui n’ont que trop prévalu dans les contrées les plus riches, les plus productives cl les plus populeuses de la terre. J’ai surtout en vue la Chine, où une mère, ne sachant comment pourvoir aux besoins de sa famille, expose son enfant
1 A s ta tir Researrhcs, t. V, p. 14.
* Etprit tirs lois, liv. XVI, cil. V.
OBSTACLES A LA POPULATION DANS L'LNDOSTAN ET LE TIBET, lai
et le dévoue elle-même à la mort; et où l’on m’assure que ce crime, tout odieux qu’il est, n’est rien moins que rare '.»
Dans presque toutes les parties du globe, les individus contractent, par des considérations d’intérêt personnel, des habitudes, qui tendent à réprimer l’excès de la population. Mais le Tibet est peut-être le seul pays où le gouvernement encourage ces habitudes, et où il s’efforce de diminuer la population, plutôt que de l’accroitre.
Dans la première partie de sa vie, le Bouté a acquiert de la distinction par le célibat; et au contraire, le mariage l’empêche presque infailliblement de parvenir aux honneurs et aux premiers emplois. La religion et l’ambition s’unissent pour prévenir l’accroissement de la population. Les erJres supérieurs, tout occupés de leurs devoirs ecclésiastiques et politiques, laissent aux laboureurs et aux manouvriers le soin de propager l’espèce .
11 arrive de là, que la retraite religieuse est fort pratiquée, et que le nombre des couvents et des monastères est très considérable. Ceux d’hommes et ceux de femmes sont entièrement séparés. Des règlements rigoureux empêchent que les personnes de l’un et de l'autre sexe, qui vivent dans ces retraites, passent jamais une nuit hors de leur enceinte; on prévient soigneusement les abus, et on ne néglige rien pour faire respecter les ordres sacrés des deux sexes .
La nation est divisée en deux classes distinctes : l’une vouée aux affaires du monde, et l'autre à celles du ciel. Jamais les laïques ne viennent interrompre le clergé occupé de ses saints devoirs. Tandis qu’il veille aux intérêts spirituels, les laïques s’occupent à enrichir l’état par leur travail et soutiennent la population \
Mais les laïques même , ne contribuent à maintenir la population que d’une manière très limitée. Tous les frères d’une même famille , sans aucune exception de nombre ni d’àge, mettent leurs biens [en communauté avec une seule femme, du choix de l’aîné, et qui est considérée comme la maîtresse de la maison. Quels que soient les gains de chacun d’eux, ils sont versés dans la masse commune
Le nombre des maris ainsi réunis n’est jamais limité. Il arrive quelquefois que dans une famille il n’y a qu’un seul enfant mâle vivant; et il arrive rarement, selon M. Turner, qu’il se trouve plus de frères que ce voyageur n’en vit dans une famille que lui lit remarquer un homme
1 Turner '* Emhatiy to Tibet, part. H, ch. X, p. 331.
* Ibili., ch. 1, p. 172. — * Ibid. — ' Ibid., ch. VIII, p. 312. ‘ Ibid., ch. X, p. 3-t», 330.