‹ Essai sur le principe de populationChapitre 71 sur 368 · L1V11E I. — CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

L1V11E I. — CHAPITRE XII

malgré leur sobriété et leur industrie, le nombre prodigieux d'habitants que renferme ce pays est cause que plusieurs périssent de misère. Il y a des pauvres qui, ne pouvant pourvoir aux besoins de leurs enfants, les exposent dans les rues. Dans les grandes villes, telles que Pékin et Canton, ce spectacle révoltant est commun'.

Le jésuite Prémare, écrivant à un ami , membre de la même société, s'exprime ainsi : «Je vous dirai seulement en passant une chose, qui vous semblera d’abord un paradoxe , et qui n’est pourtant que la pure vérité. C’est que le plus riche et le plus florissant empire du monde est avec cela , dans un sens, le plus pauvre et le plus misérable de tous. La terre, quelque étendue et quelque fertile qu’elle%oit, ne suflit pas pour nourrir ses habitants. Il faudrait quatre fois autant de pays qu’il y en a pour les mettre h leur aise. Dans la seule ville de Canton , il y a , sans exagérer, plus d’un million d’âmes; et dans une grosse bourgade, qui n’en est éloignée que de trois ou quatre lieues, il y a encore, dit-on, plus de monde qu’à Canton même. Qui peut donc compter les habitants de celte province? Mais que sera-ce de tout l’empire, lequel est composé de quinze grandes provinces, presque toutes également peuplées? A combien de millions cela doit-il monter? Un tiers de ce peuple infini s’estimerait heureux, s’il avait autant de riz qu'il en faudrait pour se bien nourrir. »

« On sait que l’extrême misère porte à de terribles excès. Quand on est à la Chine, et qu’on commence à voir les choses par soi-même, on n’est pas surpris que les mères tuent ou exposent plusieurs de leurs enfants; que les parents vendent leurs filles pour peu de chose; que les gens soient intéressés ; et qu’il y ait un grand nombre de voleurs. On s’étonne plutôt qu’il n’arrive quelque chose de plus funeste encore; et que dans les temps de disette, qui ne sont pas ici trop rares, des millions d’âmes se voient périr par la faim, sans avoir recours aux dernières violences, dont on lit des exemples dans nos histoires d’Europe. »

« Au reste, on ne peut pas reprocher aux pauvres de la Chine, comme à la plupart de ceux d’Europe, leur fainéantise, et qu’ils pourraient gagner leur vie s’ils voulaient travailler. Le travail et la peine de ces malheureux est au-dessus de tout ce qu’on peut croire. Un Chinois passera les jours à remuer la terre à force de bras ; souvent il sera dans l’eau jusqu’aux genoux; et le soir il est heureux de manger une petite

1 Duhalde, t. 1, p. 277.

OBSTACLES A LA POPULATION A LA CHINE ET AU JAPON. 129 écuellce de riz, et de boire l’eau insipide dans laquelle on l'a fait cuire. Voilà tout son ordinaire ’.»

Une grande partie de ces faits sont répétés par Duhalde. Lors même qu’on y soupçonnerait quelque exagération, ils prouvent à quel point la population est entassée en Chine, et combien grande est la misère qui en résulte. La population, qui est le produit naturel de la fertilité du sol et des encouragements donnés à l’agriculture, est un bien désirable ; mais celle qui est due aux encouragements donnés au mariage, non-seulement a surchargé le pays d’une masse de misérables, mais a corrompu le bonheur dont les autres auraient pu jouir. On estime le territoire de la Chine huit fois aussi grand que celui de la France3. En supposant la population de la France de 2(5 millions, ce nombre pris 8 fois donnerait 208,000, (MX). Si ensuite on fait attention aux trois causes actives de population dont je viens de parler, on ne trouvera pas impossible que, sur la même étendue, la population de la Chine soit à celle de la France comme ">5ô est à 208, c’est-à-dire dans un rapport un peu plus grand que celui de 5 à 2\

La tendance ii peupler est partout si forte, qu’en général il n’est jamais difficile d’expliquer pourquoi en tel ou tel pays la population est fort grande. Le point dillicile et intéressant est d’indiquer les causes qui arrêtent la population dans son accroissement. Le pouvoir productif doublerait la population de la Chine en vingt-cinq ans, aussi aisément qu’il peut le faire en Amérique. Mais il en est évidemment empêché par l’impossibilité de nourrir sur son sol ce nombre additionnel d’haïntants. Que. devient donc à la Chine cette force superflue ? Et par quelles gênes, par quels moyens de destruction , la population est-elle maintenue au niveau des moyens de subsistance?

Quels que soient en Chine les encouragements au mariage, on se tromperait peut-être si l'on croyait que l’obstacle privatif n’y agit point sur la population. Duhalde dit que le nombre des bonzes s'élève beaucoup au-dessus d'un million. Il y en a deux mille à Pékin qui ne sont

' Lettres édifiantes , t. XVI, p. 39-4 et suiv. (p. 134 üii Recueil H, de l'ancienne édition).

* En faisant le calcul, avec la population «pie la France a actuellement, on voit que la population chinoise dont il est ici question, n'est que d'un quart supérieure J celle de la France. Car, 8 fois 54 millions font 272, qui, multiplié par un et un quart environ, donne 555. 11 n’y a donc rien d’extraordinaire dans ce chiffre de 355 millions d'habitants, attribués à la Chine. (Jpl i. G.)

* SUuntou, Etnbassy to China, vol. 11, p. 34«L

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point mariés, outre trois cent cinquante mille établis dans les temples en vertu d’une patente impériale. Cet auteur compte encore parmi les lettrés environ quatre-vingt-dix mille célibataires

Quoique les pauvres se marient sans doute sur la plus légère espérance de pouvoir suffire aux besoins de leur famille, et quoique la permission de l’infanticide leur fasse courir légèrement toutes sortes de risques à cet égard, jamais probablement ils ne subiraient celte charge, s’ils avaient la perspective certaine de se voir réduits à exposer tous leurs enfants et à se vendre eux-mêmes comme esclaves. Or, il doit arriver souvent, vu la misère du peuple, que cette perspective s’olfre comme assurée. Mais c’est surtout parmi les esclaves, que l’obstacle privatif doit retarder la population. Or, il y en a, au rapport de Duhalde, une grande multitude, qui est le fruit de la misère générale. Quelquefois un homme vend son fils, sa femme et lui-même à un prix assez modéré. La manière ordinaire d'effectuer de telles ventes consiste à donner sa personne en gage avec faculté de rachat. On voit dans les familles beaucoup de domestiques des deux sexes, liés par celte espèce de contrat*. Hume, en parlant de l’esclavage pratiqué parmi les anciens, remarque fort à propos, qu’il en cortte moins en général d’acheter un esclave adulte, que de l’élever dès l’enfance. Cette observation est plus particulièrement applicable aux Chinois. Tous les écrivains s’accordent à dire que les disettes sont fréquentes en Chine. A ces époques de cherté, il est probable qu’on trouve aisément des esclaves à vendre presqu’uniquement au prix de leur entretien. Il ne doit donc presque jamais convenir à un maître d’encourager ses esclaves à avoir des enfants. Ainsi on peut supposer raisonnablement , qu’en Chine, comme en Europe, un grand nombre de domestiques vivent dans le célibat.

L’obstacle à la population, qui dépend des liaisons vicieuses entre les sexes, ne parait pas cire considérable en Chine. Les femmes y sont, dit-on, modestes et réservées; l’adultère y est rare. Cependant le concubinage y est assez généralement établi, et dans les grandes villes les femmes publiques sont enregistrées. Mais le nombre n’en est pas grand. 11 est, dit Staunton, proportionné à celui des célibataires, ondes hommes mariés qui vivent éloignés de leur famille*. L'obstacle des-

1 Duhalde, Il ht. de la Chine , 1. 1, p. 2M.

' Ibid. y p. 278. - t a misère et le grand nombre d'habitants de l'Empire y causent cette multitude prodigieuse d’esclaves : presque tous les valets, et généralement toutes les filles de service d’uue maisonsont esclaves. » Lettres edif. y t. XIX, p. ns. (Noie de l'auteur.)

5 Lmbassy lo China, vol. Il, p. 137.

OBSTACLES A LA POPULATION A LA CHINE ET AU JAPON. i.*t tructif qui dépend des maladies esl sans doute considérable; moins cependant qu’on aurait pu s’y attendre. Le climat de la Chine est en général fort sain. Un des missionnaires assure qu’on n’y voit pas une fois dans un siècle des pestes ou des épidémies'. Mais c’est sans doute une erreur, car d’autres en parlent comme étant beaucoup moins rares. Dans certaines instructions des mandarins, relatives à la sépulture des pauvres, qui en général n’ont point de cimetières tixes, il est dit que, dans les temps d’épidémies, les routes sont couvertes de corps au point d'infecter l’air’; et il est fait peu après mention d’années de contagion3, de manière à faire penser qu’elles sont assez fréquentes. Le premier et le quinzième jour de chaque mois, les mandarins assemblent le peuple et lui adressent un discours paternel \ Dans un de ces discours, transmis par Dubalde, il est recommandé d’observer ces années qui reviennent de temps en temps, où régnent des maladies épidémiques, jointes à la cherté des grains. Dans ces temps de désolation, « votre devoir, dit le mandarin, est d’avoir compassion de vos frères, et de leur répartir tout ce que vous pouvez épargner*. »

Il est probable que, comme il arrive presque toujours, ce sont surtout les enfants que frappent les épidémies. Un des jésuites, en parlant des enfants que la misère condamne à mourir en naissant, s’exprime ainsi : « Il n’y a guères d’années, où nos seules églises de Pékin ne comptent cinq ou six mille de ces enfants puriOés par le baptême : cette récolte est plus ou moins abondante, à proportion du nombre de catéchistes que nous pouvons entretenir. Si l’on en avait un nombre suffisant, leur soin ne s’étendrait pas seulement aux enfants moribonds qu’on expose; ils auraient encore d’autres occasions d’exercer leur zèle, surtout en certains temps de l’année, que la petite vérole ou des maladies populaires enlèvent une quantité incroyable de petits enfants’. * Et véritablement, on ne peut douter que l’extrême indigence des classes inférieures du peuple n’engendre des maladies qui font périr un grand nombre d’enfants, parmi ceux que leurs parents, malgré leur détresse, n'ont pu se résoudre à sacrifier.

Quant à ceux qu’on expose, il est difficile d’en déterminer le nombre, même par simple conjecture ; mais d’après les auteurs chinois euxmêmes, cette pratique est très commune. Le gouvernement a vainement tenté de la supprimer. Dans l'instruction citée ci-dessus, qui est l’ou-

' IsttTfX àlif., t. XXII, p. 187. — * Ibid., t. XIX, p. 126. — 1 Ibid., p. 127. * Duhalde, t. I, p. 254. — * Ibid.,[). 236.

■ hellret édif. , t. XIX , p. 1(10. (Recueil XV, p. 86, de l’ancienne édition.)

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