‹ Essai sur le principe de populationChapitre 75 sur 368 · LIVRE 1. — CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE 1. — CHAPITRE XIII

Platon, dans son Livre des lois, veut que dans sa république le nombre des citoyens libres, ou celui des habitations, ne s'élève pas à plus de cinq mille quarante. Pour maintenir ce nombre, chaque chef de famille se choisira un successeur entre ses fils , et lui transmettra la portion de terre qu’il possède. Il mariera ses filles conformément aux lois. Et quant à ses autres fils, il les donnera en adoption aux citoyens qui n’ont point d'enfants. Si le nombre des enfants est trop grand ou trop petit, le magistrat y pourvoira et veillera à ce que le nombre des familles ne s’éloigne jamais de celui qui a été déterminé. Il aura , selon Platon, plusieurs moyens pour cela. On peut réprimer ou encourager la procréation, selon le besoin, par l'bonneurou l’ignominie, et par des exhortations convenables aux circonstances'.

Il entre dansde plusgrandsdétailsdanssa République philosophique’. Il propose de donner aux meilleurs citoyens les meilleures femmes; aux citoyens d’un moindre mérite les femmes d’un moindre mérite; et de n’élever que les enfents issus des premiers. A certains jours de fête fixés par la loi, les fiancés des deux sexes devront s’assembler pour être mariés avec beaucoup de solennité. Pu reste, le magistrat déterminera le nombre des mariages ; et prenant en considération les ravages causés par la guerre, les maladies et les autres causes, il fera en sorte de proportionner le nombre de citoyens aux ressources du pays et aux demandes de l’État. Les enfants nés des meilleurs citoyens seront conliés à des nourrices, habitant un quartier séparé ; les autres, et tous ceux qui naîtront mutilés et contrefaits, seront ensevelis dans quelque lieu obscur et ignoré.

Il passe ensuite à examiner l’âge auquel il convient de se marier. 11 le fixe à vingt ans pour les femmes, et à trente pour les hommes. Une femme pourra donnerdes enfants à l’État de vingt ans jusqu’à quarante. Un homme, de trente à cinquante-cinq. Plus tôt ou plus tard , c’est un délit qui doit être assimilé à celui d’avoir des enfants hors du mariage, et par une incontinence vicieuse. Deux personnes de l’âge légal , qui ont des enfants sans avoir rempli les cérémonies légales, commettent un délit semblable; et leurs enfants ne sont point légitimes, mais désavoués par la loi, profanes et incestueux. Au-delà de l’âge prescrit, Platon accorde beaucoup de liberté dans le commerce des sexes, pourvu toutefois qu’aucun enfant n’en soit le fruit ; car, en ce cas, il serait exposé, quel que fût le désir ou la situation des parents'.

1 rlaton, Ijtir, lir. V. — 5 Ibid., République, liv. V. s Ibid.

Ces divers traits font voir que Platon connaissait pleinement la tendance qu'a la population à croître au-delà des moyens de subsistance. Les expédients qu’il emploie pour la réprimer sont sans doute exécrables; mais ces expédients mêmes, et l’emploi étendu qu’il en fait, prouvent qu’il concevait bien la grandeur de la difficulté à vaincre. Il n’a pu manquer d’envisager la guerre comme fort destructive, puisqu'il avait devant les yeux une très petite république. Cependant il propose de détruire les enfants de tous les citoyens de moindre mérite; de détruire tous ceux qu’on a hors de l’Age et des formes prescrites; de fixer l’âge où l’on peut se marier; et après toutes ces précautions prises, il veut encore que le magistrat règle le nombre des mariages. Il faut que son expérience et ses raisonnements l’eussent bien fortement convaincu de la grande énergie de la puissance de peupler et de la nécessité d’y mettre obstacle.

Aristote parait avoir vu cette nécessité d’une manière encore plus distincte. Il fixe l’âge du mariage à trente-sept ans pour les hommes, et à dix-huit ans pour les femmes ; c’était condamner au célibat un grand nombre de femmes. Quoiqu’il ait retardé si fort pour les hommes ie moment du mariage, il craint encore qu’il n’y ait trop d’enfants, et il propose d’en régler le nombre dans chaque famille. A cet effet , si une femme devient enceinte après avoir atteint ce nombre limité , il faudra que son fruit soit détruit avant d’avoir vu le jour.

L’âge au-delà duquel on ne doit plus avoir d’enfants est, pour les hommes, cinquante-quatre ou cinquante-cinq ans; parce que les lils des vieillards, ainsi que ceux des hommes trop jeunes, sont imparfaiLs de corps et d’esprit. Après l’âge prescrit , les sexes peuvent vivre ensemble; mais comme dans la république de Platon, aucun des enfants qui proviendraient de ce commerce ne peut être conservé ’.

Kn discutant les avantages de la république proposée par Platon dans son Traité des lois , Aristote remarque que cet auteur n’a pas donné assez d'attention à ce qui concerne la population. Il l’accuse d’inconséquence d’avoir établi l’égalité dans les propriétés, et de n’avoir point limité le nombre des enfants. Il faut, dit-il avec raison, plus de précision dans les lois, partout où l’égalité de propriété est admise. Dans les gouvernements ordinaires, un accroissement de population n’a d’autre effet que de subdiviser la propriété du sol. Mais dans une république où l’égalité serait établie, les surnuméraires tomberaient dans un abandon absolu, parce que les terres, étant divisées en parties égales et en

1 Aristote, delà Rrpubt., liv. VII, ch. XVI.

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