LIVRE 1 — CHAPITRE Mil
quelques autres lois pareilles, aient eu quelques petits effets parmi 1er. classes supérieures île citoyens romains; et véritablement la nature même de ces lois, consistant presque toutes en privilèges, semble indiquer qu'elles furent principalement laites pour ces classes-là. Mais des habitudes vicieuses de tout genre, propres à prévenir l’accroissement de la population', paraissent avoir été tellement dominantes à celte époque, qu’aucune loi n’a dû suffire à les corriger. Montesquieu observe avec raison « que la corruption des mœurs détruisit la censure, établie elle-même pour détruire la corruption des mœurs; mais, ajoute-t-il, lorsque cette corruption devient générale, la censure n’a plus de force1. » Trente-quatre ans après la promulgation de la loi d’Auguste sur le mariage , les chevaliers romains demandèrent qu’elle fût révoquée. F.n faisant le recensement des mariés et des non-mariés, on vil que ceux-ci étaient de beaucoup les plus nombreux; preuve frappante de l’inellicacité de la loi1.
En plusieurs pays, les habitudes vicieuses qui préviennent l’accroissement de la population paraissent moins la cause , que l’effet de la rareté des mariages. Mais à Home , la dépravation des mœurs semble avoir agi directement pour prévenir le mariage, du moins dans les classes supérieures, ün ne peut lire le discours tenu par Métellus Numidieus dans sa censure, sans éprouver un sentiment d’indignation et de dégoût. « Si nous pouvions n’avoir point de femmes, disait ce magistrat, aucun de nous ne resterait chargé d’un fardeau si incommode. Mais puisque tel est l’ordre de la nature, qu'avec elles on ne peut pas vivre commodément, et que sans elles on ne peut point vivre du tout, songeons plutôt à ce qui fait notre salut permanent, qu’à un court plaisir*. *
Des lois positives pour encourager le mariage et la population, portées au moment où le besoin se fait sentir, et qui ne sont pas secondées, comme en Chine et ailleurs, par l’influence de la religion , répondent rarement an bnCpour lequel on les fait, et trahissent par conséquent l’ignorance du législateur. Mais le besoin apparent de ces lois indique presque toujours une grande dépravation morale et politique; et dans les pays où on en presse l’exécution, on peut être persuadé qu’indépendammenl des habitudes vicieuses qui y sont dominantes, il y a des ins^
* Sed jacet aurato vix ulla puerpera leeto ,
Tantum arles hujus , tantum medicamiua possunt,
Quæ stériles faeit, atquc homines in ventre nernndns C.ondiu it. Juvnial , sa! . VI, 893.)
a KtTpyildrt loti, liv. YXIIt, ch. XXI. — 1 Ibid. — * AultMîelle, liv. !, eh. (5.
OBSTACLES A LA POPULATION CHEZ LES ROMAINS. i«
titillions politiques défavorables au travail et à l'industrie , et par là même à la population.
Par celte raison, je pense, avec. Wallace1, que Hume s’est trompé, quand il a cru que l'univers soumis aux Romains ne fut jamais plus peuplé que pendant la longue paix dont il jouit sous Trajan et les Antonins “. On sait fort bien que les guerres ne dépeuplent pas beaucoup un pays où le travail et l’industrie continuent d’être en vigueur, et que la paix ne peut accroître la population d'un peuple qui ne sait où trouver des moyens de subsistance. Le renouvellement des lois relatives au mariage, sous le règne de Trajan, est un indice de la continuation des habitudes vicieuses et de la langueur de l’industrie; elles semblent donc absolument incompatibles avec la supposition d’un accroissement de population considérable.
Ou dira peut-être que la grande quantité d’esclaves compensait le petite nombre de citoyens romains ; mais il parait que le travail de ces esclaves n’était pas dirigé vers l’agriculture avec assez de force pour avoir pu sullire à l’entretien d'une très grande population. Quel que put être l’état des autres provinces, on reconnaît généralement qu'en Italie l'agriculture tomba dans la décadence; la pernicieuse coutume d’y importer des blés eu grande quantité, pour les distribuer au peuple, porta une atteinte à cet art dont il se ressentit toujours. Hume remarque que < lorsque les auteurs romains se plaignent de ce que l'Italie , qui une fois exportait du blé , était devenue de leur temps dépendante des provinces pour ce premier des aliments, ils n’attribuent jamais ce changement a un accroissement de population, mais à l’abandon du labourage et de l’agriculture1.» Il dit encore ailleurs: « Tous les anciens attestent qu’il y avait une perpétuelle alRuence d’esclaves en Italie, où on les envoyait des provinces les plus éloignées; en particulier de la Syrie, de la Cilicie, de la Cappadoce, de l’Asie-Mineure, de la Tlirace et de l’Égypte. Et cependant le nombre des habitants de l’Italie n’augmentait pas; et les auteurs du temps se plaignent sans cesse de la décadence de l’agriculture et de l’industrie \ » Il n’est pas probable que la paix, sous Trajan et les Antonins , ait pu agir sur les habitudes du peuple, au point de changer tout-à-fait cet ordre de choses.
Ou peut observer h ce propos, que celte aflluence continuelle d’esclaves est la plus forte preuve que l’on puisse alléguer, pour montrer
’ Dissertation, Appendice, p. 247. — * Estai, XI, p. 503.
* Ibid,, p. 304. — * Ibid., p. 453.