UVRE I. — CHAPITRE XIV
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que l’esclavage est défavorable à la propagation de l'espèce. Le besoin de cette affluence est une réfutation sullisante de l’observation de Wallace, qui prétend que, chez les anciens, les esclaves contribuaient plus à accroître la population, que ne font chez les peuples modernes les classes inférieures du peuple Il est certain, comme le dit cet auteur, que tous nos mauouvriers 11e se marient pas, qu’un grand nombre de leurs enfants meurent ou deviennent malades et inutiles, par la misère et la négligence de leurs parents 11 ; mais malgré tant d’obstacles, je ne sais si l’on pourrait citer un seul cas où les classes inférieures, laissées libres, n’aient pas peuplé autant que le permettait la demande que l'on faisait de leur travail.
Pour bien comprendre les obstacles à la population qui sont propres à l’esclavage, et qui forcent à recruter sans cesse ceux qui y sont soumis, il faut user de la comparaison qu'emploient Wallace et Hume; l’un, pour montrer qn’il est de l’intérêt du inailre de prendre soin de ses esclaves et d’élever leurs enfants1; l’autre, pour prouver que le maître a plus souvent intérêt à empêcher ses esclaves d'avoir des enfants, qu’à les y encourager*. Si l'opinion de Wallace était fondée, les esclaves auraient aisément maintenu leur nombre par la seule naissance des enfants. Mais il est bien connu qu’ils ne le maintinrent pas par ce moyen. Ainsi l’opinion de Hume doit être vraie. « Il en coûterait sans doute beaucoup plus pour élever un enfant à Londres, jusqu’à ce qu’on pût jouir de son service, que d’acheter un jeune homme d’âge pareil, pris en Écosse ou en Irlande, élevé dans une pauvre métairie, couvert de haillons, et nourri de gruau d’avoine et de pommes de terre. Les maîtres furent donc disposés , dans les pays riches et populeux , à dér courager les femmes esclaves de devenir mères, à prévenir leur grossesse ou leur accouchement, ou enfin à détruire leur fruit*. » Wallace convient que le nombre des esclaves mâles surpassait beaucoup celui des femmes esclaves"; circonstance qui a dû s’opposer encore à leur multiplication. Il parait donc que l’obstacle privatif a agi avec plus de force à Rome qu’en Grèce , pour diminuer la population des esclaves. Comme ils étaient d’ailleurs traités durement, peut-être mal nourris, enfermés quelquefois en grand nombre dans des prisons ou maisons de travail et de correction7 étroites et malsaines, il y a lieu de croire que l’obstacle destructif, provenant des maladies, agissait aussi avec force,
Dissertation sur le nombre des hommes , p. 9t . — ’ Ibid., p. SS.
Ibid., p. S9. — * llumc. Essai, XI, p. A35. — * Ibid.
Dissertation , Appendice , p. 189. — ' Ergailula. Hume, Essai, XI, p. «0.
OBSTACLES A L A POI*CLATION CHEZ LES IlOM A INS. 147
et que les épidémies causaient bien plus de ravages parmi les esclaves que dans les autres classes de la société.
Ce n’est pas assez toutefois d'établir que l’esclavage est défavorable à la propagation de l’espèce dans les lieux où il est établi, pour prononcer sur la population absolue de ces lieux-là, ou pour décider la question plus compliquée de la population ancienne et moderne. On sait fort bien que certaines contrées peuvent fournir constamment des recrues d’esclaves , sans que leur population en souffre. Si ces recrues étaient importées chez la nation qui les reçoit, exactement en proportion de la demande de travail , la question relative à la population de celte nation-là se résoudrait précisément comme elle se résout lorsqu’il s’agit des nations modernes ; car cette population se réglerait sur le nombre d’individus que peut employer et nourrir une telle nation. Ainsi , dans les pays où l’esclavage domestique est établi , comme dans les autres , si l’on prend une étendue de territoire suflisante pour que l’importation et l’exportation soient comprises dans nos calculs, on peut poser en principe , sous la réserve des petites variations dépendant du luxe et des habitudes de frugalité, que la population est toujours proportionnée à la quantité de nourriture que l’on fait produire à la terre. Aucune cause physique ou morale , à moins qu’elle n’agisse avec une extrême violence et d’une manière inusitée ', ne peut avoir sur la population un effet considérable et permanent, si ce n’est par son influence sur la production et la distribution des moyens de subsistance.
C’est à quoi l’on n’a pas fait assez d’attention, en traitant la question de la population des nations anciennes et modernes. De part et d'autre on a fait valoir des causes physiques et inorales, dont on ne pouvait tirer aucune conséquence en faveur de l’une ou de l’autre opinion. On semble avoir oublié aussi, dans toute celte discussion, que plus un pays est actuellement peuplé et productif, moins il est probable que sa population s’accroisse. En sorte que les obstacles à cet accroissement y sont nécessairement plus nombreux ou plus énergiques qu’aillcurs. Ce sont ces obstacles qui y maintiennent la population dans un état sta-
1 La grande insalubrité de Batavia, peut-être encore la peste qui régne eu d’autres contrées, peuvent être considérées comme des causes physiques qui agissent avec une extrême violence. L'attachement extraordinaire des Romains é l'habitude d’uu célibat vicieux, et le mélange confus des sexes à Otahiti, peuvent être considères comme des causes morales de même nature. Ces cas singuliers, et quelques autres peut-être qu'on pourrait citer, obligent de modifier, comme je l'ai fait , la proposition générale du texte. (Afole tir l'auleur.)
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tionnaire, ou très lentement progressif. 11 suit de là que la découverte de plusieurs obstacles de cette nature, soit chez les nations anciennes, soit chez les modernes, ne prouve rien contre la grandeur de leur population. Par conséquent, la petite vérole et les autres maladies inconnues aux anciens, qui font aujourd’hui beaucoup de ravages, ne peuvent en aucune façon servir à prouver l’infériorité de la population moderne. On voit cependant que Hume1 et Wallace’ donnaient beaucoup de poids à cet argument.
Ils ont commis la même erreur à l’égard des causes morales. Wallace allègue les encouragements directs donnés au mariage chez les anciens, comme une des causes principales de la plus grande population de l’ancien monde’. Cependant le besoin de lois positives pour encourager le mariage indique plutôt un defaut qu'un excès de population. A Sparte, en particulier, il parait, par un passage d’Aristote cité au chapitre précédent, que les lois pour encourager le mariage, sur lesquelles Wallace insiste plus que sur d’autres, furent faites expressément dans le but de porter remède à ce mal. Dans un pays très peuplé, jamais un législateur ne songerait b promulguer des lois destinées b encourager d’une manière directe le mariage et la multiplication des enfants. Kn examinant les autres arguments de Wallace, on ne lenr trouvera pas plus de force.
Quelques-unes des causes indiquées par Hume ne sont pas plus satisfaisantes, et fourniraient plutôt quelques arguments contre lui. Le nombre des laquais, des femmes de chambre, et des autres personnes, qui, chez les nations modernes, vivent dans le célibat, lui parait fournir un argument contre la population supérieure de ces nations-lb*. Mais si l’on doit tirer quelque conséquence de ce fait, c’est bien plutôt le contraire de celle que l’auteur en tire. Quand la difficulté d’élever une famille est si grande, que plusieurs personnes des deux sexes renoncent au mariage , il est naturel de supposer que la population est stationnaire; mais on ne peut point en inférer qu’elle n’est pas grande, en parlant d’une manière absolue. En effet , la difficulté d’élever une famille peut provenir précisément de cette circonstance que la population absolue est très grande, et qu’en conséquence tous les canaux de subsistance sont obstrués : quoiqu'il puisse bien arriver aussi que cette meme difficulté se fasse sentir dans un pays faiblement peuplé, qui se trouve également réduit b l’état stationnaire. Le rapport du nombre des
1 Estai, XI, |>. 423. — * Dissa talion, p. 80. — * Ibid., p. 93. * Essai, XI.
célibataires au nombre total des habitants est une espèce d’indice par lequel on peut juger si la population est stationnaire, progressive ou rétrograde; mais ce rapport ne fournit aucune lumière sur l’état absolu de la population. Et même sous le premier aspect, cet indice peut être trompeur. Dans quelques pays méridionaux, on se marie en général de bonne heure; on voit peu de tilles célibataires, et cependant non-seulement la population est faible, mais elle ne croit pas. C’est qu'en ce cas l’effet de l’obstacle privatif est suppléé par la grande énergie ‘de l’obstacle destructif. La somme de tous les obstacles qu’on peut ranger sous ces deux chefs est sans contredit la cause immédiate qui réprime la population. Mais en aucun pays, on ne peut espérer d’obtenir exactement cette somme. Et l’estimation de deux ou trois obstacles isolés ne donne aucunt conclusion, parce qu’il arrive souvent que l’excès d’action d’un obstacle est balancé par le défaut d'action de quelque autre. Les causes qui affectent le nombre des naissances ou des morts affectent ou n 'affectent pas la population moyenne, selon les circonstances. Mais les causes qui affectent la production et la distribution des moyens de subsistance affectent nécessairement la population. C'est donc uniquement ces causes qui peuvent nous donner à cet égard des résultats assurés, dans les cas où l’on n’a pas recours à un exact dénombrement.
Tous les obstacles à la population, qui ont été pris en considération dans ce tableau rapide de la société , peuvent manifestement se ranger sous les chefs suivants, la contrainte morale ', le vice et le malheur.
L’obstacle privatif, que j’ai désigné par le mot de contrainte morale, a pu agir sans doute, et il serait téméraire d’affirmer qu’il n’a point eu de part à l’effet général de contenir le principe de population : mais il faut convenir qu’il parait avoir agi faiblement en comparaison des
• Ce mol est pris ici dans une acception un peu générale et comprend , à ce qu’il semble, la contrainte de pure prudence, c'est-à-dire celle qui n’est pas accompagnée d'une rigoureuse chasteté, et qui est par conséquent tuélée de vice, sans être elle-même vicieuse. [Note des traducteurs.)
C'est là le sens que le public attache aux mots : contrainte morale. C’est cette signification que l’on a reprochée à Malthus ; mais rien ne prouve d’abord, que l’illustre écrivain ait entendu le mot comme semble l’indiquer la note tic MM. les traducteurs. Au contraire , on a dù remarquer qu’il a affecté de dire jusqu’aprésent, contrainte moraleet vertueuse. En secondlieu, il n’est pas encore prouvé que cette variété d’abstiueuce qui prévient la misère sans méconnaître les lois de l.i (ibysiologic, soit immorale. (Jph. G.)