LIVRE II. - CHAPITRE III
d'enfants, vraiment surprenante, que cette maison a faite pendant un espace de trente années, depuis l’époque de son premier établissement jusqu'à 1780. Il remarque à cette occasion que, si nous connaissions exactement le nombre de ceux qui sont morts immédiatement à leur entrée dans la maison, ou qui y ont porté avec eux le germe de la maladie à laquelle ils ont succombé, on trouverait probablement qu’on ne doit attribuer au séjour dans l’hôpital qu’une très petite partie de la mortalité de ces enfants. Car, ajoute cet auteur, personne ne peut être assez déraisonnable pour imputer la mort de ces victimes à un établissement philanthropique qui enrichit le pays chaque année d’un nombre toujours croissant de citoyens actifs, bien portants et industrieux*.
Je pense au contraire qu’une grande partie de ces morts prématurées doit être imputée à ces établissements soi-disant philanthropiques. Si l’on peut se fier aux rapports faits sur la mortalité des enfants dans les villes et dans les provinces de la Russie, celte mortalité parait très petite. Par conséquent, la très grande mortalité qu’on observe dans les hôpitaux d’enfants trouvés doit être attribuée à ces établissements, qui encouragent les mères à abandonner leurs enfants au moment où ils ont le plus besoin de leurs soins. La faiblesse de cet âge ne permet pas qu’on les perde impunément de vue, ne fût-ce que pendant un petit nombre d’heures.
La prodigieuse mortalité qui a lieu dans ces deux maisons d’enfants trouvés de Pétcrsbourg et»de Moscou, où les soins leur sont prodigués, me semble prouver invinciblement que ces établissements ne répondent pas à leur but; car ce but est sans doute de conserver à l’État un certain nombre de citoyens, destinés, sans ce secours, à devenir les victimes de la misère ou de la crainte du déshonneur. Si les enfants reçus à ces hôpitaux étaient restés sous la garde de leurs parents , quelques dangers qu’ils eussent courus, personne ne peut douter qu'un nombre beaucoup plus grand n’y eussent échappé et ne fussent parvenus à un âge où ils auraient pu devenir utiles à la société.
Si l’on approfondit un peu plus ce sujet, on voit que ces établissements, non-seulement manquent leur but immédiat, mais encouragent fortement la licence des moeurs, découragent le mariage, et all'aiblissent ainsi le grand et principal moyen de soutenir et d’accroitre la population. Tous les hommes instruits avec qui je m’en suis entretenu à Pétersbourg, s’accordent à dire que la maison des enfants trouvés y a produit cet effet de la manière la plus frappante. La faute d’une lille qui
* View of lhe llussian empire , vol. II, 1». ITT, p. «»Ol .
devient mère y est devenue si commune, qu’on l’envisage comme une bagatelle. Un négociant anglais de Pctersbourg me dit qu’une jeune tille, qui vivait dans sa famille , sous la garde d'une femme considérée comme sévère, avait envoyé six enfants à la maison des enfants trouvés, sans avoir pour cola perdu la place qu’elle occupait.
Il faut cependant observer, qu’en général il n’est pas commun que la même personne ait six enfants d’un commerce illégitime. Partout où règne dans les mœurs beaucoup de licence, les naissances ne sont point il toute la population dans un rapport aussi considérable que le mariage seul les donnerait. Le découragement du mariage, et la diminution du nombre des naissances qui eu est la suite, font plus que compenser l’encouragement au mariage qui résulte de la perspective offerte aux parents d’être débarrassés des enfants qu’ils ne pourraient pas entretenir.
En considérant la mortalité extraordinaire qui a lieu dans ces établissements et la tendance manifeste qu’ils ont à favoriser les habitudes licencieuses, on pourrait penser avec fondement que, pour arrêter la population , un Immme d’ailleurs indifférent sur les moyens n’aurait rien de mieux à faire que d’établir un nombre suffisant d’hôpitaux d’enfants trouvés, où les enfants fussent reçus sans distinction ni limites. Si l’on vient ensuite à examiner sous un autre rapport l’effet de ces institutions, il paraîtra difficile que les sentiments moraux ne s'altèrent pas insensiblement chez une nation où l’on encourage les mères à abandonner leurs enfants, où l’on semble s’appliquer à leur persuader que leur amour pour ceux qu’elles viennent de mettre au jour n’est qu’un vain préjugé, dont le bien de leur pays veut qu’elles fassent le sacriiice. Quelques infanticides, produits de loin en loin par la crainte du déshonneur, sont rachetés à un haut prix, si, pour les prévenir, il faut dépouiller la masse du peuple des sentiments lés plus honnêtes et les pi ns utiles à entretenir.
En supposant que les hôpitaux d’enfants trouvés atteignent le but qui les a fait instituer, l’esclavage établi en Russie pourrait y rendre de tels établissements plus excusables qu’ailleurs; car tout enfant élevé dans ces hôpitaux devient un homme libre , et en cette qualité doit probablement être plus utile à l’Étal, que s’il avait appartenu a un maître particulier. Mais dans des pays où il n’y a pas d’esclaves, le succès le plus complet n’empêcherait pas que ces hôpitaux ne fissent injure aux membres de la société qui leur sont étrangers. Le véritable encouragement au mariage est le liant prix du travail et une augmentation d’occupations ou d’emploi pour tous ceux qui ont quelque activité. Mais si