‹ Essai Sur Le Réalisme Immédiat De Mgr Léon NoëlChapitre 18 sur 21 · UR7ET D · texte numérisé non relu

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2 Jbid. (Les parenthèses sont ajoutées par nous.) 3 Ibid.

gence sur le « connotatum sensibile » du concept. Ce retour est possible, d’une part, parce que le phantasme est la base d'où le concept est abstrait et, d'autre part, parce que le phantasme participe à deux ordres, c’est-à-dire que, sensible par soi, il devient intelligible sous l'action illuminative de l’intellect agent. — L’intelligible apparent dans le phantasme meut l’intellect possible ; celui-ci est donc passif à l'égard du premier. — L'esprit se rend compte de sa passivité par rapport à l'objet dans ce sens qu'il a conscience de modeler son activité sur l'objet qui lui est donné.

Les deux articles de Mgr Noël, écrits en réponse aux critiques du professeur dominicain, tendaient à expliquer avant tout comment l'intelligence connaît le concret. La première étude le montrait sous la forme d’une description psychologique des données de la connaissance spontanée. La seconde exposait sous une forme plus technique la théorie thomiste de la connaissance du singulier. On tenait à dire que les deux points de vue sont fondés sur l’unité du sujet connaissant et sur la continuité du sens et de l'intelligence qui en résulte.

Les explications proférées satisfont-elles aux remarques du Père Roland-Gosselin ? En tout cas, nous pouvons dire que la position de Mgr Noël, en elle-même et par rapport aux autres théories thomistes, s'est très considérablement précisée, surtout en ce qui concerne la connaissance intellectuelle ; celle-ci serait donc immédiate dans un sens restreint seulement.

Cependant, nous ne croyons pas que ces analyses convaincraient le P. Roland-Gosselin à tel point qu'il ferait siennes les idées du professeur de Louvain. Car n'avait-il pas énoncé une conception tout à fait étrangère à la pensée de Mgr Noël concernant l’origine de la notion d’être ? Selon le philosophe dominicain, l'intelligence la posséderait avant la connaissance indirecte d’un sujet concret sensible. Une pareille conception n’est évidemment pas conciliable avec l’immédiatisme du professeur de Louvain.

Ce dernier s’est étendu plus longuement sur la question de l’origine et de la valeur de la notion d’être dans une controverse avec Mgr Zamboni, professeur à l’Université catholique de Milan. De l'avis de celui-ci, la notion d’être ne peut venir du concret sensible !. Selon

* Cf. Mgr Giuseppe ZaMBont1 : La gnoseologia dell'atto come fondamento della filosofia dell’essere. (Pubblicazioni della Università cattolica de S. Cuore. Ser. I, vol. I, fasc. 3.) — Milano 1922.

lui, les sens ne peuvent saisir l'être parce qu’il est immatériel : l’intelligence, d'autre part, ne peut saisir l'être concret des choses parce qu'elle est la faculté de l’abstrait. Les données sensibles ne sont d’abord qu'une pure apparence phénoménale. IL faut que l'être soit donné d’abord dans une perception concrète et à la fois intellectuelle. Il n’y a qu'une seule réalité qui puisse s'offrir à cette perception, à savoir, la réalité du moi spirituel !. L’être ainsi trouvé serait attribué ensuite, par une sorte d’inférence, aux données de l'expérience sensible.

Le tort essentiel de Mgr Zamboni consisterait, selon le défenseur du réalisme immédiat, à séparer la connaissance des choses. Et il oppose au philosophe italien d’abord les arguments qu’il adressait au P. Roland- Gosselin. Nous venons de les examiner, à savoir : la nécessité d’un contact direct avec le réel extérieur ; l'affirmation du fait que l’intelligence connaît d'une certaine manière le concret sensible. Ce fait est prétendu prouvé par l'existence de nos jugements sur le singulier. Pour former ces jugements, l'intelligence doit connaître les deux termes de la synthèse. Elle atteint le singulier dans un regard indirect par une sorte de réflexion « qui le touche sans le saisir en plein »?.

En affirmant que l'esprit connaît en quelque sorte l’être concret des choses, on ne prétend pas que l’objet de l'intelligence soit un des éléments sentis par les sens. On ne dit pas non plus que le sens soit capable de saisir l'être, « intentionem entis sensus non apprehendit » %, bien que l'être soit réellement dans les choses que le sens saisit, « quamvis esse sit in rebus sensibilibus ». Cependant, l'intelligence seule connaît l'être comme tel. « N’allons pas imaginer que l’intelligible se révèle à côté du sensible, comme s'il était quelque nouveau sensible offert, dans le plan des impressions, à quelque sens spécial »4 Non, l'être est d’un autre ordre, d'un plan supérieur. Et, bien que les données mêmes offertes aux sens soient de l'être, nous ne le savons que parce que nous sommes doués d’une faculté supérieure qui est l'intelligence. Si l’on ne trouve pas l'être immédiatement dans les données sensibles, rien ne permet de le leur conférer ensuite.

Mgr Zamboni ne s’est pas laissé convaincre par la philosophie du

: 1 La même opinion est exprimée par le P. Gabriel Picard dans : Le problème critique fondamental, pp. 28-30. (Archives de philosophie, I, cah. 1.) — Paris 1923. 2'N. Ep. D. 1£2:

3 Cité par Mgr Noël sans référence ; le texte de saint THoOMAS se trouve : Comm. in 4 Libros sententiarum, lib. I, dist. 19, qu. V, art. 11, ad 6%", LINMED, p1#7.

réalisme immédiat. Mais ses idées personnelles se sont précisées dans la suite, et de même ses critiques ultérieures !. Celles-ci portent encore sur la valeur du donné primitif, plus exactement sur son degré d'être, la dose de réalité qu'il offre.

Quand, dans l’ordre spontané, un objet quelconque est présent à la conscience, qu'est cet objet pour le philosophe de Milan ? L'objet qui s'impose a une certaine réalité immédiate. Cette réalité n'est pas pour lui directement l'être ontologique, c’est-à-dire l'être au sens plein du mot, l'être en soi, mais seulement un être réduit, d'ordre simplement phénoménal, qu’il appelle 1 « esserci ».

L'objet qui lui apparaît, c’est de l’être assurément, et en soi, c'est même de l'être au sens plein du mot. Mais lorsque cette réalité lui apparaît tout simplement, cette apparence ne lui révèle pas encore toute la plénitude d’être qui, en fait, est dans cet objet. Cette plénitude, nous ne l’atteignons, d’après lui, que par un processus indirect. C’est uniquement en nous-mêmes, dans notre activité spirituelle, et en particulier dans nos actes de volonté, que nous découvrons immédiatement l'être au sens plein, |’ «essere ontologico ». Cette notion, une fois acquise, nous la transférons aux objets qui s’offrent à notre activité.

Le phénomène ou le donné sensible n’est cependant pas, pour lui, une pure illusion, sans aucun fondement dans la réalité. Il est plus qu’un simple événement subjectif. Il est reconnu comme quelque chose d'indépendant de mon activité, et qui apparaît en opposition avec le moi.

Pourquoi, dès lors, les phénomènes ne pourraient-ils me révéler l'être au sens plein ? se demande le professeur de Louvain. Est-ce parce qu'ils ne me révèlent pas immédiatement l'être substantiel ? Il est vrai que les phénomènes ne m’apparaissent que fugitivement. Mais dans les actes de volonté que je pose seulement de façon intermittente, l'être du moi ne se révèle aussi que d’une manière transitoire. Pour arriver à la notion de substance, de part et d’autre un travail discursif est nécessaire. Il semble donc que l’être qui se révèle dans l’expérience sensible peut tout aussi bien servir de point de départ à une métaphysique.

Pour fonder une philosophie réaliste, on n’a pas besoin d’une notion adéquate de la substance, ni de l’expérience immédiate d’un

1 Cf. Mgr Guis. ZAMBONI. — Rivista di filosofia neo-scolastica, Gennaio-Febbraio 1926. — Pour la réponse de Mgr Noël à ces critiques, cf. l’article cité ci-dessus, p. 62, note 1.

être substantiel. On peut se contenter de prendre conscience d’un non-moi quelconque, suffisant pour l’opposer au moi!, Dans les premiers pas de l’épistémologie, « il s’agit de savoir si je ne puis absolument pas saisir que quelque chose est et que ce qui est ne peut pas ne pas être, avant d'être rentré en moi-même et d’avoir pris conscience de mes actes de volonté ; il s’agit de savoir si je ne puis dire que ma table «est » que parce que je projette, dans le phénomène de résistance qui est là sous mon bras, l'être que j'ai trouvé dans ma volonté de m’y appuyer » ?. — Le non-moi ne serait-il de l’être au sens plein que parce que je transfère en lui l’être trouvé dans le moi ?

Ce détour est superflu aux yeux du philosophe de Louvain. Et il tâche de montrer, par l’analyse d’une simple expérience, comment, à son avis, l'être se révèle à nous dans les données extérieures. Voici une donnée objective, prenez la plus simple qui soit, une note de couleur ou de son. Si mon attention se porte sur elle, la connaissance que j'en prends n’est pas purement sensible ; parce qu'humaine, elle est, dès l’abord, mêlée d'intelligence. C’est dire que je ne connais pas seulement des éléments sensibles ; intimement lié à ces contenus de la sensation, il y a l’être intelligible que je saisis aussitôt, bien que d’une façon confuse. À ce moment, l'intelligence est encore dans un état de à quasi » passivité et étroitement associée à la sensation. Bientôt, quand elle se dégagera de cette passivité, l’être aussi sera dégagé de son substrat sensible et sera activement exprimé par l'intelligence dans le verbe mental. La notion ainsi acquise n’est pas celle de l” « esserci », du pur être phénoménal, maïs de l'être au sens plein. C’est l'être qui suffit pour fonder les principes métaphysiques. Car il faut se rappeler que l’être est une notion analogique. Dès lors, bien qu'il ne soit pas réalisé dans l’objet d’une sensation fugitive de la même façon qu’il l’est dans une substance ou dans la Cause Première, l’être ainsi trouvé permet néanmoins à l'intelligence de monter jusqu’à la substance et jusqu’à Dieu.

Mgr Noël voit donc une issue aux difficultés signalées au sujet de la valeur de la notion d’être acquise dans l’expérience sensible, d’une part, encore dans le fait de la continuité du sens et de l'intelligence, et, d'autre part, dans l’analogie de l'être.

Que présentent donc, en définitive, pour le philosophe du réalisme immédiat les données sensibles ? Elles ne sont pas d'emblée saisies

1 Cf. R. IL, p. 191. 2R,. I. p. 192.

comme des choses en soi, ni même comme un non-moi. Elles sont connues comme de l’être ; elles fournissent immédiatement à l'intelligence la notion d’être, on ne dit rien de plus. Mais ensuite, en face de ces données, apparaît l’activité de l’esprit. « À ce second moment il y a, en face de l'être donné, l'être actif du moi. C'est alors seulement, et par opposition au moi, que le donné devient un non-moi »!. Il ne s’agit nullement ici d’une projection ; il y a une connaissance qui se fait par comparaison, ce qui est tout autre chose. C’est à partir de cette opposition que l’on pourrait ensuite « discerner du donné primitif tout ce qui est construction représentative » !.

Dans l’ordre réflexif, il est vrai, l’analyse épistémologique prend pied d’abord dans la conscience du sujet ; à partir de là, elle remonte vers l’être donné, le non-moi. Mais il n’en résulte pas que l'être saisi dans le donné soit une projection de l’être du moi. La réflexion ne fait que retrouver le donné primitif, elle ne le constitue pas.

Mais Mgr Zamboni semble dire, en outre, qu’un des caractères du donné primitif serait d’apparaître comme une modification passive du sujet. Aux yeux du philosophe de Louvain, cela n’est certainement pas une constatation première et spontanée. Pour considérer les données comme modifications du sujet, il faut avoir fait des études, au moins élémentaires, de psychologie. En voyant des choses, l’homme inculte ne pensera jamais à les réduire à des états passifs du moi. C’est un préjugé doctrinal qui peut être devenu inconscient, mais dont il faut se libérer, quand il s’agit de poser les premières bases de la philosophie.

Au contraire, un des caractères immédiats des données objectives est qu’ «elles apparaissent comme opposées au sujet et, en face d'elles, le sujet se sent distinct d’elles » ?. C’est tout autre chose que d’éprouver ces données comme modifications du sujet. Et encore, l'opposition au sujet n'est-elle pas la première chose qu’on constate, tandis que la prise de conscience du moi n’est pas primordiale ? Le donné primitif, c’est l’être présent. : Les données objectives sont, tout simplement, tel est le premier résultat de l’analyse épistémologique » 5. À ce moment initial, on ne peut considérer ces données comme étant en moi, car nous n'avons pas encore la notion du moi. Celle-ci n’apparaît qu’en relation et en opposition avec ces données. Des réflexions ultérieures seulement m'amèneront à penser que, d’une part, ces données sont conditionnées par les organes d’un corps qui est le mien et que, d’autre

1er) I, p. 196. ANR EL DIE SERAL M p2105:

part, elles résultent de l’action d’un agent extérieur sur le corps. Les constatations fondamentales ne dépendent pas de ces élaborations ; « elles ne présupposent ni mon corps, ni l’espace, ni les choses extérieures, puisqu'elles sont, au contraire, à la base de tout cela »1.

Les données sensibles fournissent donc, selon le professeur de Louvain, d’abord et immédiatement la notion d'être. L'intelligence ne la possède pas avant la connaissance d’un sujet concret, contrairement à l'opinion du P. Roland-Gosselin. Il n’est pas nécessaire, comme le voulait Mer Zamboni, de saisir d’abord l'être de notre activité spirituelle pour pouvoir l’attribuer ensuite par une inférence aux données extérieures. — En raison de la continuité du sens et de l'intelligence, l'esprit humain est capable de saisir directement l'être dans les données sensibles. La notion ainsi acquise est celle de l’être au sens plein, et elle est suffisante pour fonder le réalisme de la connaissance.

A l’occasion des critiques de Mgr Zamboni, la doctrine de Mgr Noël encore une fois, s’est précisée notablement. Ces élucidations présentent en particulier un complément heureux à l'exposé de la preuve du réalisme immédiat. Sa démarche fondamentale, qui est la prise de conscience du 7éel, s’éclaire à leur lumière. Nous saisissons immédiatement les données sensibles comme de l’être ; ensuite, par opposition au moi, elles nous apparaissent comme du non-moi. La réflexion épistémologique retrouve ces appréhensions spontanées et les analyse : ce non-moi, c'est du non dépendant de mon activité, c’est-à-dire du réel distinct de ma réalité et connu par moi.

Cependant, ces dernières explications du philosophe de Louvain n’ont peut-être pas la rigueur et la clarté nécessaires pour convaincre les objectants. Nous avons bien une évidence expérimentale de l'être des données sensibles. Mais cette évidence, dirions-nous, ne satisfait pas l'intelligence. Elle est de caractère à la fois sensible et intelligible. Cette union des deux aspects est, certes, propre à l’acte de connaissance spontanée qui est l’objet de l’analyse de Mgr Noël. Il nous semble cependant qu’une analyse qui prétend être philosophique devrait aboutir à une évidence objective nécessaire. Or, il n’y a de nécessité que dans une évidence purement intellectuelle. Cette rigueur nous paraît manquer un peu dans les études du professeur de Louvain, particulièrement quand il s’agit d'établir la réalité objective des données sensibles. Nous reviendrons d’ailleurs sur ce point dans notre conclusion générale.

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