‹ Essai Sur Le Réalisme Immédiat De Mgr Léon NoëlChapitre 19 sur 21 · DANS LA THÉORIE THOMISTE DE LA CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

DANS LA THÉORIE THOMISTE DE LA CONNAISSANCE

(P. Josepx DE VRIES)

Dans son livre Denhen und Sein! et à l’occasion d’une série d'articles publiés dans la revue Scholastik, le P. de Vries a critiqué assez sévèrement le réalisme immédiat. Sans nommer souvent Mgr Noël, il semble, toutefois, qu’il vise principalement sa doctrine. Le professeur de Louvain ne signale jamais ces remarques. Ne les a-t-il pas connues ? Nous pouvons néanmoins examiner ces objections en raison de leur importance, et essayer d'y répondre selon l'esprit de Mgr Noël.

Les arguments de l’éminent jésuite sont le plus longuement développés dans Scholastik 1936 ?. — II distingue, dans le réalisme irmmédiat, l'aspect psychologique et l’aspect critique. Le premier aspect, c’est l’immédiatisme en tant que théorie psychologique, soutenant que nous connaissons directement les choses sans l'intermédiaire d’une « species » consciente ÿ. Le second aspect serait la doctrine en tant qu’elle propose une solution spécifique au problème de l’objectivité de la connaissance concernant le monde extérieur. Dans le présent chapitre, nous n’examinerons que les arguments dirigés contre l’immédiatisme psychologique au sens défini. Les objections portant contre la théorie critique seront signalées dans notre conclusion générale.

1 Jos. de Vries : Denken und Sein ; ein Aufbau der Erkenninistheone. — Freiburg i. Br. 1937. [Tout un paragraphe est consacré au réalisme immédiat, Ci-Mpp-11/2-181-00

2 Jos. de VRiIEs : Zielsicherheit der Natur und Gewissheit der Erkenninis ; zur Problematik von De veritate q{u.] I, alrt.] 9 und der neuscholastischen Erkenninistheorie. (2. Teil). Scholastik 411, 1936, pp. 52-81. [Tout le paragraphe 6 est consacré au réalisme immédiat, cf. pp. 62-75.]

8 Cf. Jos. de VRIES : Denhen und Sein, p. 178.

Les défenseurs du réalisme immédiat se réclament de l'autorité de saint Thomas. Et le P. de Vries s'efforce de montrer qu'ils le font à tort.

A l'appui de leur thèse, les partisans de l’immédiatisme se référeraient principalement aux textes où saint Thomas nous dit que la «species » n’est pas « id quod cognoscitur », mais «id quo », et que « id quod cognoscitur » serait la chose même, « res ipsa », et on entend par «res » l'objet extérieur. — On peut opposer à cela, remarque le P. de Vries, que maintes fois saint Thomas affirme que le contenu de pensée (« Denkinhalt »), c’est l’ « intentio intellecta », et qu’il compare le verbe intérieur à un miroir dans lequel l’objet extérieur est vu; le verbe est pour lui le premier connu parce que l’objet n’est saisi qu’en lui!. La connaissance n’atteindrait donc qu’un terme intérieur. — Y aurait-il contradiction chez saint Thomas même ? Non, mais, se dit le P. de Vries, cette opposition apparente dans les textes nous oblige à en chercher une interprétation qui permette de la surmonter.

Et il propose la solution suivante. Quand saint Thomas nous dit que le premier connu, c’est la « res ipsa », et non la « species », cela. signifie en d’autres termes : dans la connaissance intellectuelle directe est connu seul le contenu du concept ou de la « species » ; par contre, la nature intentionnelle de ce contenu n’est pas connue ; c’est-à-dire, la nature propre de la « species » en tant que signe représentatif n’est pas connue. Le contenu du concept, c’est la « quidditas rei », la nature (« Sosein ») de la chose. Cette quiddité, c’est la « res ipsa » dans l'expression de saint Thomas. Elle existe de manière réelle et objective dans la chose concrète, dans le concept elle jouit d’un mode d’être intentionnel. On saisit immédiatement cette nature en tant qu’elle est représentée par la « species »; c’est pourquoi, selon l’expression de saint Thomas, }’ « intentio intellecta » est le premier connu. Mais le mode d’être intentionnel n’est pas connu par le même acte, à savoir, par l'acte de connaissance directe, c’est-à-dire, je n’ai pas conscience de saisir seulement une représentation de mon objet et non l’objet extérieur lui-même. C’est dans ce sens que la « species » n’est pas « id quod cognoscitur »; mais elle est « id quo cognoscitur »2. — Selon

1 Références données par le P. DE VRIES : Suwmma contra gentiles, lib. I, cap. 53, et lib. IV, cap. 11 et 26 ; De potentia, qu. IX, art. 5; Opusc. De natura verbi intellectus, cap. 1.

? Une opinion analogue est exprimée par le P. Le ROHELLEC, dans son rapport sur le Ier Congrès thomiste, Rome 1925; cf. Revue des sciences philos. et théol., 1925, p. 386.

le P. de Vries, cette interprétation de la pensée thomiste s’imposerait ; elle tiendrait compte des divers textes et surmonterait leur opposition apparente.

Est-ce que, par cette exégèse, la prétention de Mgr Noël de défendre une thèse thomiste est rendue illusoire ? Le P. de Vries le croit, car il lui semble que cet immédiatisme n'arrive pas à faire la synthèse des divers passages, il serait en opposition avec le deuxième groupe des textes signalés. Avant de décider de la question soulevée, écoutons encore ce que le professeur jésuite pense de la connaissance sensible.

Elle doit être interprétée, selon lui, par analogie avec la connaissance intellectuelle. Si le médiatisme au sens défini est admis pour celle-ci, il doit l’être aussi pour la connaissance sensible. Car les énoncés de saint Thomas sur le rôle de la « species » dans cet ordre inférieur sont tout à fait parallèles à ses explications relatives à la connaissance intellectuelle. Si donc saint Thomas soutient que l’espèce sensible n’est pas « id quod cognoscitur », mais seulement « id quo », ce par quoi l’objet est connu, cela ne signifie pas que, selon le Docteur angélique, le contenu de la « species » reste à l’état inconscient, comme le veut l’immédiatisme. Mais le sens de la thèse thomiste est celui-ci : ce qui, dans la connaissance directe est connu immédiatement, c’est seulement la nature de l’objet, à savoir une qualité sensible. Cette nature (« Sosein ») est représentée dans la « species » et, en tant que telle, constitue le contenu représentatif de cette espèce. C’est la représentation de l’objet réel qui est connue directement et non pas le réel en lui-même. Mais le mode d’être intentionnel que l’objet recouvre dans la « species » n’est pas connu par le même acte. — Le P. de Vries reconnaît cependant que les textes sur lesquels on s'appuie n’excluent pas l’immédiatisme du sens, mais ils ne l’affirmeraient pas non plus. Pour décider de cette question d’exégèse, il recourt à d’autres textes et raisonnements que nous examinerons plus loin.

Discutons d’abord le problème concernant la connaissance de l'intelligence. L’argumentation du P. de Vries porte-t-elle contre l'orthodoxie thomiste de la doctrine du professeur de Louvain ? Rappelons brièvement comment celui-ci explique la connaissance intellectuelle en s'appuyant sur l’enseignement de saint Thomas. — Nous savons qu’en définissant son réalisme immédiat, Mgr Noël se place d’abord au point de vue du sujet un qui connaît. Et il se refuse le plus souvent de traiter à part la connaissance de l'intelligence et celle

des sens. Il est cependant amené à le faire, comme nous l'avons vu au chapitre précédent, à l'occasion des critiques du P. Roland-Gosselin. Dans la réponse aux observations du philosophe dominicain, Mgr Noël explique comment l'intelligence connaît les choses. Il s’y réfère aux textes de saint Thomas et de ses commentateurs : Jean de Saint- Thomas et Cajetan. C’est dans cette étude que nous trouvons les précisions désirées.

Transcrivons deux groupes d’énoncés caractéristiques sur le point qui nous intéresse. D'une part, Mgr Noël affirme : le propre de l'intelligence, c'est de concevoir son objet à l'état abstrait ; l’acte de l’intelligence ne se termine pas aux choses en elles-mêmes, mais à un terme immanent, au concept ; le premier terme directement atteint par l'intelligence, c’est la quiddité abstraite. D'autre part, il soutient que le concept initial n’est pas conscient, mais qu'il jette immédiatement la conscience dans l’objet lui-même, et que la réflexion qui atteint le singulier ne fait apparaître à l'intelligence ni la « species intelligibilis », ni le phantasme, mais la chose concrète elle-même dans une vue indirecte.

On peut conclure, du premier groupe de ces énoncés, que le concept achève formellement l'acte d’intellection. Est-il aussi le terme objectivement connu ? Les énoncés du second groupe semblent l’exclure. Le concept initial n’est pas conscient, dit-on. Ce qui est connu, en fait, c'est la chose. On pourrait cependant introduire ici la distinction du P. de Vries. Le concept n’est pas conscient dans ce sens qu’il serait connu en sa nature de terme représentatif, mais serait connu son contenu, la représentation de la « quidditas rei ». Le sujet, connaissant la représentation, n'aurait cependant pas conscience du mode d’être intentionnel que l’objet recouvre dans le concept. On peut voir une confirmation de cette interprétation en cette autre explication de Mgr Noël : dans une réflexion ultérieure, « le concept... devient normalement un objet dans lequel l'intelligence s’arrête et qu’elle oppose, comme son œuvre propre, à l'objet réel extérieur »1. Dans cette réflexion qui est à la base du jugement, l'intelligence prend conscience du concept comme de son produit. Ne veut-on pas dire que le verbe mental est connu alors, de manière confuse au moins, en sa nature de terme représentatif ? S'il en est ainsi, ne peut-on pas admettre qu'avant la dite réflexion, le concept était déjà connu selon son con-

LR. I, pp. 212-213.

tenu représentatif, comme le veut le P. de Vries ? Cette interprétation ne semble pas exclue par les énoncés du professeur de Louvain. Et, de ce fait, sa doctrine ne paraît pas être contraire à celle que le P. de Vries attribue à saint Thomas, au moins quant à la connaissance intellectuelle.

Ce qu'il y a de particulier chez Mgr Noël, c’est qu’il rapproche très étroitement la quiddité abstraite, connue directement par l’intelligence, des conditions matérielles sensibles dans lesquelles elle se trouve réalisée. La notion intelligible est pensée au sein même des données sensibles. L'expérience montre la notion intellectuelle intimement liée aux contenus sensibles.

Mais là encore, semble-t-il, Mgr Noël est dans la ligne de la doctrine thomiste. Il peut s'appuyer sur le texte de la Somme théologique où saint Thomas explique la connaissance du singulier : « ... (intellectus) etiam postquam species intelligibiles abstraxerit, non potest secundum eas actu intelligere, nisi convertendo se ad phantasma-in quibus species intelligibiles intelligit »!. L'intelligence ne peut concevoir un objet sans avoir recours à l’image sensible. Et c’est dans cette ambiance sensible qu’elle pense l’objet intelligible. L'unité du sujet connaissant et la continuité du sens et de l’intelligence qui en résulte permettent de rapprocher aïnsi les deux éléments de la connaissance. |

Cependant, affirmer que le concept est le premier terme directement atteint par l'intelligence et que la réalité concrète ne l’est que de manière indirecte, n’est-ce pas contredire la thèse de l’immédiatisme ? Nous croyons pouvoir surmonter l'opposition apparente en précisant que, selon le philosophe belge, la connaissance intellectuelle est seulement « quasi » immédiate. Elle ne l’est pas proprement et par soi; mais elle l’est d’une certaine façon, à savoir en raison du lien intime entre l’intelligence et le sens. Que la connaissance sensible soit proprement et par soi immédiate, selon Mgr Noël, cela n’est pas sujet de discussion. Mgr Noël, rappelons-le, a établi sa thèse avant tout par rapport au sujet connaissant qui est un. C’est l’homme à la fois intelligent et sentant qui connaît. Et c’est cette connaissance humaine concrète qui est dite immédiate. De quel droit, encore une fois, l’affirme-t-on tout en soutenant la théorie brièvement rappelée ci-dessus sur la connaissance indirecte du concret par l'intelligence ?

1 THomas AouiINAs : Summa theologiae, I? Pars, qu. 86, art. 1.

Nous pourrions répondre ainsi : pour que la connaissance d’un sujet portant sur les choses extérieures puisse être dite immédiate, ne suffit-il pas qu’une de ses facultés atteigne directement. l’objet réel en luimême ? Si, dans le même sujet, il y a une autre faculté cognoscitive qui, elle, n’atteint pas le concret en lui-même, mais qui pénètre à un degré supérieur l’objet saisi par la première faculté, cela empêche-t-il que la connaissance une du sujet, résultat de la collaboration des diverses puissances, puisse être dite immédiate ? Il semble que non, puisqu'il s’agit des deux facultés d’un même sujet qui se compénètrent en raison de leur union dans un seul suppôt. — Cette considération semble expliquer comment Mgr Noël peut affirmer le caractère immédiat de la connaissance humaine, tout en attribuant à l'intelligence une connaissance indirecte du concret. L'unité du sujet connaissant apparaît encore une fois comme le fondement principal de cet immédiatisme.

Si, par contre, on n’admet pas le contact direct du sens avec l’objet extérieur, comme c’est le cas du P. de Vries, la connaissance du sujet ne peut d’aucune façon être dite immédiate par rapport au concret sensible. C’est à cause de cela que la pensée du P. de Vries prend une allure tout à fait étrangère à celle de Mgr Noël, malgré le point de concordance que nous avons cru pouvoir signaler au sujet de la connaissance intellectuelle. Le réalisme du premier est proprement médiat.

Nous avons essayé de montrer que les observations du professeur jésuite concernant la connaissance de l'intelligence ne portent pas contre l’orthodoxie thomiste de la doctrine de Mgr Noël sur ce point. Reste à savoir ce que valent les arguments du P. de Vries, dirigés contre le caractère immédiat de la connaïssance sensible.

Nous avons déjà signalé que le P. de Vries tire argument de la comparaison fréquente chez saint Thomas de la connaissance du sens et de celle de l'intelligence. Il est vrai que ce rapprochement doit être basé sur un certain parallélisme dans la conception de l’une et de l’autre. Les deux modes de connaissance sont comparés précisément par rapport à la question de savoir si la « species » est « id quo cognoscitur » ou bien «id quod ». Cependant, du fait qu’il existe une certaine ressemblance sur ce point, il ne s'ensuit pas qu’il y ait analogie stricte dans toute cette question du rôle médiateur de la « species ». Les expressions « id quo cognoscitur » et « id quod » ont besoin d’être nuancées par rapport aux deux ordres différents. N’entrons pas ici dans le détail d’une analyse. Nous voudrions seulement en relever une différence fondamentale. Que le rôle de la « species » ne puisse pas être exactement le même

dans les deux modes de connaissance, cela ressort déjà du rapport divers de ces facultés aux choses à connaître. Les qualités sensibles des choses peuvent être perçues par les sens telles qu’elles sont données dans la réalité concrète. Par contre, pour être perceptible à l'intelligence, le donné concret doit être élevé à l’ordre intelligible. Cette différence permet d'admettre que le sens atteint en lui-même le sujet concret, même si l'intelligence ne l’atteint pas directement. Nous avons esquissé ci-dessus quel serait le mode de cette connaissance indirecte du concret par l'intelligence.

Il semble donc que le fait d’un certain parallélisme, d’ailleurs limité, dans la conception thomiste des deux modes de la connaissance ne permette pas de conclure du caractère médiat de la connaissance intellectuelle au caractère médiat de la connaissance sensible.

Indépendamment de cette première considération, examinons les autres arguments par lesquels le P. de Vries entend prouver que saint Thomas soutient le caractère médiat de la connaissance sensible.

Il reléve d’abord un passage de la première Question disputée De veritate, où saint Thomas explique comment il peut y avoir erreur dans le sens. Ecoutons le Docteur angélique : « Si ergo loquamur de sensu secundum primum modum [sc. secundum ordinem sensus ad intellectum], sic in sensu quodammodo est falsitas, et quodammodo non est falsitas ; sensus enim et est res quaedam in se, et est indicativus alterius rei. Si ergo comparetur ad intellectum, prout est res quaedam, sic nullo modo est falsitas in sensu intellectui comparato : quia secundum quod sensus disponitur, secundum hoc dispositionem suam intellectui demonstrat ; unde Augustinus dicit..., quod [sensus] non possunt omnino enuntiare nisi affectionem suam. Si autem comparetur ad intellectum secundum quod est repraesentativum alterius rei, cum quandoque repraesentet ei aliter rem quam sit, secundum hoc sensus falsus dicitur, in quantum natus est facere falsam existimationem in intellectu, quamvis non necessario faciat... Sic ergo sensus intellectui comparatus semper facit veram existimationem in intellectu de dispositione propria, sed non de dispositione rerum » !.

Et voici le commentaire et la conclusion du P. de Vries : Le sens manifeste à l'intelligence l'impression reçue du dehors (« secundum quod sensus disponitur, secundum hoc dispositionem suam intellectui demonstrat »). En termes modernes, cela veut dire : la disposition du

1 De veritate, qu. I, art. 11.

sens nous devient consciente. Elle est une réalité dont nous avons l'expérience immédiate et qui, à cause de cela, ne peut apparaître autre qu’elle n’est. L'intelligence, ne jugeant de cette réalité qu’en tant qu’elle est une disposition du sens, ne peut se tromper. Mais cette affection du sens, nous dit saint Thomas, est en même temps la représentation d’un objet extérieur. Normalement, la représentation est exacte, mais il arrive qu’elle soit une déformation de l’objet. De ce fait, le sens risque d’induire l'intelligence à former un jugement faux. —— Et, sans précision ultérieure, le P. de Vries conclut de ce texte que, selon saint Thomas, ce qui apparaît immédiatement à la conscience, c’est l'impression reçue dans le sens ; c’est la « species » qui est directement atteinte, et non pas l’objet extérieur en lui-même. L'espèce sensible ne serait évidemment pas connue selon sa nature propre, mais seulement selon son contenu représentant l’objet sensible. Le mode d’être intentionnel que celui-ci recouvre dans la « species » n’est pas connu directement.

Cependant, en considérant l’aspect sous lequel la sensation est examinée dans ce passage, la conclusion du P. de Vries ne nous paraît pas bien justifiée. Saint Thomas explique que le sens peut être envisagé premièrement par rapport aux choses, c’est-à-dire en tant qu'il est une faculté cognoscitive, et secondement par rapport à l’intelligence, c’est-à-dire en tant que le sens ou sa disposition est un objet connu par l'intelligence. Or, la sensation considérée en elle-même explicitement comme une chose sur laquelle on forme un jugement ne peut pas être objet de la connaissance directe. Car celle-ci n’envisage jamais la sensation en elle-même, mais se porte sur la chose extérieure considérée comme telle, indépendamment de la question de savoir si cette chose est connue dans une « species » ou en elle-même. Il semble donc que, dans ce que saint Thomas dit sur le second aspect de la sensation, il s'agisse de la connaissance réflexive. Et si le grand Docteur enseigne que, dans une réflexion, la disposition du sens devient consciente, cela n'exclut pas une interprétation immédiatiste, au sens de Mgr Noël, de la connaissance directe.

Mais le professeur jésuite nous dit encore que, abstraction faite des textes, une considération générale de la théorie thomiste de la connaissance doit nous incliner à admettre que le contenu de la « species » devient conscient, même dans la connaissance sensible. Si la chose extérieure se manifestait immédiatement en elle-même, à quoi servirait, en fin de compte, tout l'appareil compliqué de la

Re

« species » ? À quoi bon produire dans l’âme une image de la chose, si cette image reste toujours inconsciente ? Les images sont faites pour être vues, semble-t-il. On dira qu’il faut une détermination par laquelle le sens produit l’acte de connaissance. Admettons-le : mais pourquoi cette détermination doit-elle être une similitude de l’objet, si le sens, portant en lui cette image, atteint ensuite la chose en ellemême, pour ainsi dire, sans se soucier de l’image ? Si la similitude n'avait pour fonction que d’exciter le sens, n'importe quelle impulsion suffirait à cette fin. Il en serait comme dans la connaissance de l’âme. Celle-ci, pour prendre conscience de son existence, n’a pas besoin d’une espèce d'elle-même, mais par n’importe quelle « species » elle est éveillée à prendre conscience de son être. La théorie thomiste envisagée n’a une raison d’être suffisante que si la « species » détermine formellement la connaissance, à savoir, quant à son contenu. Mais si tel est le rôle de la « species », conclut-on, elle doit devenir consciente, et déjà dans la connaissance directe. C’est l'espèce qui serait connue, et non la chose en elle-même.

Examinons la valeur de cet argument. Nous dirons tout d’abord que l’immédiatisme de Mgr Noël ne soutient pas que l'espèce ne devient jamais consciente. Mais il se borne à dire que la « species » n’est pas consciente dans la connaissance directe. On sait bien que, dans la mémoire sensible, par exemple, ce qui devient conscient, c’est le contenu d’une « species » et non une chose extérieure. Et du point de vue de la mémoire sensible déjà, on peut dire qu’il est nécessaire qu’une espèce soit formée dans la connaissance directe ; car, sans cela, il n’y aurait rien à évoquer par le souvenir. Sans cette première espèce, la mémoire serait impossible, car, pour elle, la présence d’une chose extérieure est exclue par définition.

Quant à l’essai de rapprocher l’immédiatisme discuté de la théorie concernant la connaissance de l’Ââme, nous pensons que les points de vue sont tout à fait différents. Dans cet immédiatisme, il s’agit de la connaissance directe et explicite d’un objet autre que le sujet connaissant. Par contre, dans ce que l’on dit de la connaissance de l’âme, il s’agit de la conscience concomitante qu’elle a de sa propre existence. Pendant notre vie terrestre dans la seule connaissance qui est conscience concomitante, nous n'avons pas besoin d’une « species ». Cette conscience accompagne l’acte de connaissance directe d’un objet autre que l'être du sujet. Cet acte se réalise au moyen d’une « species » de l’objet extérieur. La conscience concomitante n'existe qu'avec un tel acte.

Pour avoir une connaissance explicite de son existence, l’âme a besoin d’une « species » comme pour tout autre acte de connaissance.

Le point principal de notre réfutation de l’argument allégué porte sur la considération suivante : dans le système thomiste, la « species » est-elle indispensable à l'acte de connaissance explicite, et l'est-elle indépendamment de la question de savoir si elle (la « species ») devient consciente ou non dans la connaissance directe ?

La faculté cognoscitive est, de par elle-même, indéterminée ou indifférente à l'égard des formes d'objets. Pour connaître, c’est-à-dire pour passer de la puissance à l'acte, elle requiert nécessairement une détermination formelle. Car tout ce qui existe, ou tout ce qui est en acte, a besoin d’une essence pour exister, c’est-à-dire a besoin d’une forme déterminée. — Ou encore, on peut faire appel au principe de l'action ; car la connaissance est une action, mais une action immanente. Le principe dit : « omnis actio est per formam »; toute action se fait selon une certaine forme. L'agent, pour agir, doit nécessairement agir de telle ou telle façon ; s’il n’agit pas selon une forme déterminée, il n’agit pas du tout. — C’est le terme qui détermine la forme de l’action, car l’action doit être telle ou telle, selon le terme à réaliser, et la forme n'apparaît qu’à l'achèvement de l'acte. Dans la connaissance, c’est l’objet à connaître qui est le terme de l’action; c’est lui qui exerce cette causalité formelle. Il n’y a que l’objet qui puisse déterminer la faculté, donner une forme à l’acte de connaissance. La cause formelle ne peut communiquer que la forme qu’elle possède elle-même. Si elle imposait une autre forme, il faudrait encore chercher une cause à cette autre forme. L'objet qui détermine l’acte ne peut donc lui donner que la forme qui est la sienne !. Mais l’acte ayant reçu la forme de l'objet est, par suite, lui-même une similitude de l’objet, car « unum

1 D'autre part, l’objet ne peut donner à l’acte que ce dont la faculté est susceptible. Or, la faculté ne peut recevoir la forme réelle physique de l’objet. Sans doute, la forme de l’acte déterminé est une forme réelle, elle participe à la réalité de l'acte de connaissance, accident réel du sujet connaissant. Mais, par rapport à l’objet qui a déterminé l’acte, cette même forme de l’acte est une forme intentionnelle. En d’autres termes : dans cette forme de l'acte, l'objet existe de manière intentionnelle. Cette forme représente l’objet, non pas comme une image, un tableau arrêtant le regard à lui-même, mais comme conduisant l'esprit directement à l'objet. Elle est donc pur signe, signe formel, pur moyen par lequel le sujet se porte directement à l'objet.

Sur la notion de l’intentionnel, cf. Yves SIMON : Introduction à l’ontologie du connaître, pp. 14-27, Paris 1934; cf. et Jacques MariTaiN : Les degrés du savoir, nouv. édit., pp. 221-230 et 131-248, Paris 1934.

in forma est similitudo ». Et l’acte même, en tant que déterminé par la forme de l'objet, ou en tant que similitude de l'objet, c’est la « species » même.

Nous avons essayé de montrer que la détermination de l'acte par l'objet, c’est-à-dire la « species », est indispensable à l'existence de l'acte de connaissance. Il s'ensuit que la « species » a une raison d’être suffisante, indépendamment de la question de savoir si son contenu devient conscient ou non. La « species », même si elle reste inconsciente dans la connaïssance directe, n’est donc pas superflue comme le croit le P. de Vries. Mais elle est nécessaire à toute connaissance qui n’est pas seulement conscience concomitante. Par conséquent, la théorie thomiste de la « species », considérée en elle-même, ne prouve pas non plus que saint Thomas soutient un médiatisme dans un sens qui s'oppose à l’immédiatisme de Mgr Noël.

Nous en venons enfin à l'argument principal qui contraint le P. de Vries à rejeter l’immédiatisme de Mgr Noël et à admettre pour le sens la médiation d’une « species » consciente. Il est basé sur un fait d'expérience : le bâton mis en partie dans l’eau paraît cassé à la surface de l’eau. Et voici comment on raisonne à partir de ce fait : ce qui est vu, c’est-à-dire ce qui apparaît immédiatement à la conscience, c’est le bâton cassé. Or, en réalité, le bâton n’est pas cassé, il est parfaitement droit. Donc, l’apparence ne correspond pas à la réalité objective, et ce qui apparaît n’est pas la chose même telle qu’elle est en soi. Pourtant, cette apparence, ou le donné immédiat est’ quelque chose, et doit être quelque part ; un néant ne peut pas apparaître. Il faut donc admettre un terme s’interposant entre le sujet et la chose capable d’apparaître immédiatement lui-même au sujet. Ce terme dont l'existence est ainsi requise est ce que nous appelons la « species ». Elle est ce qui est immédiatement connu, elle est donc consciente.

Cette argumentation prouverait l'existence d’une « species » si l’on entendait par ce mot un terme objectif constitué dans tout son être par des facteurs indépendants du sujet connaissant. Mais la « species », telle que la conçoit le P. de Vries à la suite de saint Thomas, est un terme subjectif produit par l’activité connaissante, bien que sous la motion de l’objet. Or, à notre avis, le raisonnement esquissé ci-dessus ne prouve pas le caractère conscient d'une espèce ainsi comprise.

Analysons à notre tour le fait rapporté. L’apparence du bâton cassé n’est certainement pas le bâton tel qu’il est en soi, car en soi

il n’est pas cassé. Mais le fait d’apparaître cassé n’est pas causé par le sujet connaissant. On sait que les rayons lumineux sont réfractés dans l’eau selon un autre angle que dans l’air. Cette réfraction différente est bien un fait objectif. Sur la plaque photographique, supposé les mêmes conditions, le bâton serait aussi enregistré comme étant cassé. Ce donné immédiat du bâton cassé est donc un fait objectif. C’est une apparence, oui, mais une apparence réelle, produite par des influences objectives, nullement dépendantes du sujet connaissant. Le résultat de ces causes existe en dehors du sujet. L'existence de cette apparence ne s’identifie pas avec l'existence de la «species ». Il peut y avoir, dans le sujet, une espèce intentionnelle qui correspond, selon son contenu représentatif, à l’apparence objective. Quant à savoir s'il y a correspondance formelle entre les deux termes, c’est un autre problème.

En tout cas, on peut conclure que l'argument basé sur la constatation de la non-conformité d’une chose en soi, avec son apparence effective, ne saurait prouver que l'espèce sensible doit être consciente.

Parmi les arguments du P. de Vries concernant l'aspect psychologique de l’immédiatisme, aucun ne paraît avoir de portée décisive contre la position de Mgr Noël et son interprétation de la doctrine thomiste. Tout d’abord, nous avons montré que sa conception de la connaissance intellectuelle semble ne pas s'opposer à celle que le P. de Vries attribue à saint Thomas. Une grave divergence de pensée subsiste entre les deux auteurs au sujet de la connaissance sensible. Récapitulons brièvement la discussion des arguments soutenant que, selon saint Thomas, la connaissance du sens doit être conçue comme médiate. En raison d’un certain parallélisme dans la conception thomiste, entre la connaissance de l'intelligence et celle du sens, le P. de Vries croit pouvoir conclure du caractère médiat de la première au caractère médiat de la seconde. Mais la différence profonde entre les deux ordres cognitifs défend d’en exploiter la ressemblance réelle, mais limitée, dans la mesure où le fait l’objectant. L’exégèse, en faveur du médiatisme, d'un texte de De veritate, nous a paru non objective. L’argument basé sur la notion de la « species » ne porte pas non plus : la « species », sans devenir consciente, a une raison d’être suffisante. Enfin, le raisonnement basé sur un fait d'expérience, à savoir sur le fameux exemple du bâton cassé, s’avère non soutenable,

Si les arguments présentés par le P. de Vries ne nous paraissent pas prouver que l'interprétation de la doctrine thomiste telle que le fait Mgr Noël soit erronée, nous ne soutenons pas, par le fait même, que l’exégèse de Mgr Noël soit parfaitement objective. Pour décider en définitive de la question de savoir si saint Thomas est immédiatiste et dans quel sens il l’est, une étude plus approfondie des œuvres de l’Aquinate serait nécessaire, examen qui dépasse les limites de ce travail.

Nous avons cru pouvoir réfuter les objections du P. de Vries concernant l'immédiatisme de Mgr Noël comme théorie psychologique. Par contre, ses remarques portant sur l'aspect critique de la même doctrine nous paraissent plus fondées. Nous avons pu faire nôtres quelques-unes de ses critiques et nous les signalerons dans notre conclusion générale.

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