CHERE
elle nous montre le rôle de l’activité propre de l'esprit et des intermédiaires qu’il pose. On se rend compte que la simple mise en présence du sujet et de l’objet ne suffit pas à une connaissance achevée. Ce n'est que «l’amorce du processus cognitif ; à partir de cette amorce se déroule un processus d’assimilation, où la conscience humaine élabore, répète, reconstruit en elle-même l’objet extérieur, afin de le posséder parfaitement ! ».
Ne reconnaît-on pas ici la théorie de la connaissance propre à la tradition aristotélico-thomiste? En tout cas, Mgr Noël assure rester dans la ligne de cette tradition. Il désire en mettre en lumière un certain aspect qui, à son avis, n’est pas toujours suffisamment considéré, à savoir, cet immédiatisme original. Il reconnaît que l’idée d’une présence immédiate des choses y est plutôt supposée qu’explicitement formulée. Elle serait cependant à la base de la théorie thomiste de la connaissance et de la vérité ?
Quand saint Thomas explique la connaissance par l’immatérialité et par une sorte d'identification du connaissant et du connu, la source de cette théorie n'est-elle pas dans la conscience d’une présence immédiate des choses à l'esprit ? Connaître une chose extérieure, c’est saisir l’autre en tant qu'autre. C’est, dans un sens, sortir de soi, échapper aux frontières spatiales du moi et vivre, au moins par un côté de notre être, hors de ces frontières. En termes thomistes, c’est recevoir, dans l'être que nous sommes, la forme d’un être distinct et différent. Ce n’est possible que dans un sujet immatériel, car la matière limite strictement les perfections que peut recevoir un sujet. « Coarctatio formae est per materiam... Immaterialitas alicujus rei est ratio quod sit cognoscitiva »%. Connaître, c’est échapper dans une certaine mesure aux limites que pose la matière, c’est échapper à l’espace. Cette libération rend possible l'étrange communion des êtres par la connaissance.
Le sujet, en recevant la forme de l’autre, devient en quelque sorte l’autre. Connaître, c’est être l’autre. En connaissant, nous sommes l’autre, et l’autre est nous. Mais alors, pense Mgr Noël, la difficulté que soulevait la représentation disparaît. Il n’y a pas d’intermédiaire entre le sujet et l’objet, il ne faut pas de pont pour passer du tableau mental au réel objectif. Nous connaissons directement les choses et non
1 R.I., p. 19. Nous pensons qu’il serait plus exact ici de dire : « l'intelligence humaine élabore... » ; mais Mgr Noël emploie, à dessein semble-t-il, l'expression de « conscience humaine » en raison de son principe de l’étroite union des diverses facultés cognoscitives. 20CÉ WRI, p. 165,-et pp: 18-19.
3 THoMAs AQuINAS : Summa theologiae, I? pars, qu. 14, art. 1.
LA
leur double. Nous croyons pouvoir expliciter cette pensée ainsi : la similitude de l’objet est la forme de l'intelligence même en acte de connaître ; l'acte ou la similitude, c’est le connaître même, c’est la médiation même, ce par quoi on atteint l’objet. La similitude n’est donc pas un tableau mental et, en tant que tel, l’objet de l’acte de connaître, mais elle est la forme même de l’acte par lequel une chose est atteinte. C'est pourquoi Mgr Noël se croit autorisé à dire que nous connaissons directement les choses et non leurs substituts, et que la théorie thomiste de l'identification du connaissant et du connu n’enferme pas le sujet dans un monde de représentations, mais le fait communier aux choses elles-mêmes.
On a cru voir une difficulté contre l’immédiatisme dans la théorie thomiste de la « species ». L'esprit ne prendrait directement conscience que d’une similitude du réel extramental. Mais, selon saint Thomas, assure Mgr Noël, l’espèce expresse comme l'espèce impresse est ce par quoi le sujet connaît, « id quo cognoscitur », et non « id quod », à savoir dans l’acte de connaissance directe. Elles sont de purs signes formels, c’est-à-dire des termes dont toute l’essence consiste à signifier, à manifester autre chose. La « species » est un être intentionnel, une détermination du sujet qui met ce dernier directement en relation avec l’objet, « le moyen d’une vue qui va directement à l’objet luimême » !. Il est vrai, à un moment ultérieur de la connaissance, le concept devient conscient, et cela quand l'esprit se replie sur la notion qu'il a formée pour la rapporter ensuite à l’objet extramental dans le jugement. Mais cette réflexion suppose le premier mouvement direct. La théorie thomiste de la similitude cognoscitive ne met donc pas d’obstacle à la saisie immédiate des choses, au contraire, le caractère intentionnel qui lui est attribué l'explique précisément.
De même quand saint Thomas définit la vérité, la présence immédiate des choses semble être supposée. La vérité se trouve formellement dans le jugement, enseigne-t-il. Celui-ci est constitué par une sorte de réflexion, comme nous venons de le montrer. Cet acte est la première œuvre de l'esprit, où il dépasse la pure ressemblance qui l’identifie intentionnellement avec l’objet. L'intelligence produit un être mental qu'il y a lieu de comparer à l'être extramental pour savoir s’il y correspond ; c’est le problème de la vérité qui se pose?. La vérité
LIR:ÈT. p.292 ? Mgr Noël se réfère à De Veritate, qu. I, art. 9. Le commentaire de ce texte par Mer Noël, voir R. I., chap. 5 : Le cogito thomiste, pp. 108-118.
consiste dans le rapport de conformité qui existe entre l’œuvre de l'intelligence et la réalité objective. Selon saint Thomas, l'intelligence peut se rendre compte de cette conformité, car une réflexion sur ellemême lui révèle non pas seulement son acte, mais aussi le rapport de cet acte à la chose connue, c’est-à-dire sa conformité ou sa nonconformité avec la réalité objective !. Puisque saint Thomas tient possible cette comparaison, il faut bien, conclut Mgr Noël, qu’il suppose les choses immédiatement présentes à l'esprit.
Cependant, comme le philosophe belge le fait remarquer, à aucune condition la théorie thomiste de la connaissance ne saurait fonder le réalisme immédiat. Ce serait intervertir l’ordre des questions. L'’affirmation du réalisme ne doit pas dépendre de la métaphysique ; le rapport est plutôt inverse. Le problème épistémologique est premier ; selon l'Ecole de Louvain, il domine tous les autres problèmes, et il ne. dépend d’aucun. Si l’épistémologie a établi un réalisme direct, il faudra qu'ensuite l’ontologie s’adapte à ce fondement. Elle tâchera d'expliquer comment la saisie immédiate des choses est possible. Si la théorie thomiste de la connaissance explique cette saisie immédiate d’une manière cohérente, on peut en déduire qu'elle implique et suppose le réalisme immédiat.
Comment, cependant, Mgr Noël entend-il fonder son réalisme immédiat ? Ceci fera l’objet du chapitre suivant. Avant de l’aborder, examinons une conséquence importante de cet immédiatisme.
Nous avions considéré la part qui revient à l’activité subjective dans le phénomène de la connaissance. Cette activité reproductrice peut dévier, faire de faux pas. Le tableau mental qui en résulte peut ne plus correspondre aux choses. L'erreur peut se glisser dans les élaborations du donné par l'esprit. Comment constater et redresser les faux pas ? Il faudrait pouvoir comparer le tableau mental à son modèle. Dans le réalisme immédiat, cette comparaison n’est pas exclue. Elle est possible grâce à la présence immédiate du réel dans quelques-uns de nos actes au moins. Ceux-ci sont à la base de toutes nos connaissances ultérieures. Pour vérifier ses constructions, l'esprit doit remonter à ses sources, à la toute première connaissance, qui fut un contact direct avec le réel objectif. Il faut « retrouver dans sa pureté initiale ce moment précieux où l’objet et le sujet se sont touchés »?. Lors de cette saisie primitive, « il n'y a pas encore de représentation ; l’objet est donné,
1 Cf. De Veritate, qu. I, art. 8. MR SD M0;
sans plus, tel qu'il est; à cette donnée primitive, il est possible de comparer tout le travail qui s’est fait ensuite » M
Selon le réalisme immédiat, nous pouvons donc contrôler nos idées et nos jugements en les réduisant à la notion la plus proche du réel concret objectif, et celle-ci, nous la comparerions directement à son modèle. Ce contrôle, s’il s'avère exécutable, nous fournit, en effet, un moyen de vérification critique de haute importance. La comparaison en question est sans doute possible si le réalisme immédiat est vrai; mais il n’y a pas lieu ici de juger ce fondement. On peut faire cette comparaison, prétend Mer Noël, « je ne dis pas que ce soit facile », insiste-t-il. « Mais il suffit que ce soit possible, pour que l’erreur ne soit pas irrémédiable et que la vérité ne soit pas fermée à l’humanité »?.
Le réalisme immédiat n’est donc pas un réalisme naïf, qui reconnaîtrait pour du réel extramental tous les objets offerts à la conscience : qualités primaires et secondes, sensations pures et perceptions, images, souvenirs et idées intelligibles. Comment peut-on distinguer, dans ces données, l’objectif du subjectif ? La question est délicate, car ces éléments sont intimement mêlés : la perception est composée de sensations et d'images, il n’y a pas d’idée saisie hors de tout sensible. Dans un cas concret, le discernement entre la perception et l’hallucination peut être des plus difficiles. Comment distinguer, d’un côté, les éléments du réel objectif, et de l’autre, les éléments de la représentation subjective ?
Le principe d’où l’on part dans cet examen est celui-ci : toutes les données de l'expérience appartiennent à la réalité objective. Ce principe est le corrolaire normal du réalisme immédiat. Il nous paraît surprenant, après les restrictions énoncées ci-dessus. Cependant, n’exprime-t-il pas la doctrine traditionnelle de la « tabula rasa » ? L'âme est vide lorsqu'elle s’éveille à la connaissance ; tout ce qu’elle connaîtra doit lui être donné. Les éléments reçus seront donc les éléments de la réalité extramentale. Sans doute, ceux-ci se combinent, se fusionnent : mais ces arrangements n’ajoutent rien de vraiment neuf aux éléments primitifs. « Il n’y a donc, dans toutes les combinaisons ultérieures, rien qui ne soit, en définitive, du réel objectif ; l’arrangement des termes peut être subjectif, les termes ne le seront jamais »%, Prenons un cas extrême : l’hallucination. Elle est composée de couleurs, de sons, de formes qui, auparavant, ont été fournis au sujet en tant que sensations pures. Ce que l’halluciné voit, entend actuellement, c’est « du réel
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déplacé dans le temps ou dans l'espace »!, et ce n’est pas une pure création du sujet.
À la base de toutes nos connaissances, il y a donc les éléments qui appartiennent à la réalité objective. Mais il s’agit de les dégager, de les découvrir en dessous des combinaisons des sens internes et des constructions de l'esprit. Ce travail n’est pas aisé. Il se fait surtout par comparaison, par le contrôle d’un sens par l’autre, sous la direction de l'intelligence ; celle-ci se repliera de même sur ses jugements pour contrôler son travail de composition et de division. La psychologie expérimentale devra intervenir pour discerner ce qui est dû aux dispositions subjectives dans l’acte de sensation, en collaboration avec la physique ; elle pourra déterminer ce que peut être le donné objectif. Il incombera à la métaphysique de déterminer la valeur d’être de ce donné. L'examen sera long, car la complexité du monde sensible est grande. Ni la critique de la sensation, ni la critique de la science ne sont près d'achever leur œuvre. L’épistémologie doit se contenter de fixer les lignes directrices de ce travail ?.
En passant à l'exposé de l’immédiatisme en lui-même, nous disions que Mgr Noël pensait éviter par lui les conséquences, à son avis fâcheuses, du réalisme indirect en ses diverses espèces. L'une des conséquences principales serait, selon le philosophe de Louvain, d’enfermer le sujet avec ses idées, de ne lui fournir aucun moyen pour vérifier nos connaissances.
Nous avons essayé de montrer comment Mgr Noël croit pouvoir éliminer cet inconvénient. Il admet qu'il y a des actes où nous saisissons directement du réel objectif, et non une représentation de ce réel. Il serait possible de réduire nos connaissances ultérieures à ces actes simples qui sont à leur base et dont le contenu peut être comparé directement au donné primitif. Nous aurions donc là un moyen de vérifier nos idées.
Cependant, peut-on prouver que ce que nous atteignons directement est du réel objectif, ou bien devons-nous l’admettre par un acte de foi? Mgr Noël se défend de se baser sur un postulat. Comment entend-il fonder son affirmation du réalisme immédiat ? C’est la question que nous allons examiner dans le chapitre suivant.
RIAD 4173 ? C£ R. I, pp. 172-178.
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