GUERRES SUR LB RHIN
Du côté du Rhin et du Danube, Domitien fit des guerres importantes et les dirigea lui-même (1). Il eut plusieurs raisons pour les entreprendre. Sur plusieurs points, les barbares menaçaient les frontières : il fallait les rendre incapables d'attaquer Tempire , et rendre ainsi la tranquillité aux provinces. Depuis la ruine de Jérusalem et la révolte de Givilis , les armées romaines n'avaient pas eu , sauf en Bretagne , de guerres importantes à soutenir : il semblait utile de ranimer l'esprit militaire des troupes par des campagnes sérieuses. Voulant amoindrir la puissance politique du Sénat, Domitien sentait le besoin de se faire aimer des soldats par le prestige de grandes victoires. Avide d'honneurs, toujours éloigné des camps avant son règne, il ne voulait pas que la gloire militaire lui manquât ; enfin , il était peut-être jaloux des succès d'Âgricola.
Sur le Rhin, Rome, depuis le désastre de Yarus, ou tout au moins depuis Tibère, avait renoncé à la conquête de la Germanie (2). Ijes légions échelonnées le long de la rive gauche du fleuve se bornaient à surveiller les barbares.
Au début du règne de Domitien , elles semblent avoir été au nombre de huit. C'étaient (3) :
Dans la Germanie Inférieure,
1® La X Gemina. Elle avait été appelée d'Espagne en Germanie Inférieure contre Givilis (4) et, au commencement du règne de Trajan, elle s'y trouvait encore (5). On a découvert à Noviomagus
(1) Sar ces guerres, voir en particulier deux articles d'Asbach : Die Kttiser Domtttan und Trajan am Rhein, dans la Westdeutsche Zeitschrift fur Geschichte und Kunst^ III» 1884, p. 1 et suiv.; et Die Kriege der flavischen Kaiser an der Nordgrenze des Reiches, dans les Bonnische Jahrbûcher^ LXXXI, 1886» p. 26 et suiv. — Roth, Schweizeriches Muséum, II, 1838, p. 30 et suiv.— Rossler, Das vorrômische Dacien, dans les Sitzungsberichte der Ahademie der Wissenschaften, Wien, XLV, 1864, p. 337 et suiv. — Mommsen, Rômische Geschichte, V, p. 136, 200 et suiv. — Zwanziger, Der Chattenhrieg des Kaisers Domitian, Wurzbourg, 1885.
(2) Voir, en particulier, Tacite, Annales, XI, 19 et 20 pour la Qermanie Inférieure. — Mommsen, A. G., V, p. 115.
(3) Sur les légions du Rhin à Tépoque de Domitien , voir en particulier l'ouvrage de Ritterling, De legione Romanorum X Gemina (1885).
(4) Tacite, Histoires, V, 19 et 20.
(5) Ritterling, p. 40 et suiv. Elle fut ensuite envoyée sur le Danube, où
GUBRRBS. 177
(Nimëgue) de nombreux monuments et briques attestant que sou camp permanent était eu cet endroit (1).
2® La VI Victrix. Comme la précédente, elle fut appelée en Germanie Inférieure contre Givilis (2). Elle s'y trouvait au début du règne de Trajan (3), et elle y resta jusqu*à Tépoque d*Hadrien. Son camp sous les Flaviens semble avoir été à Novesium (Neuss) (4).
3® La XXI Rapax. Âpres la mort de Néron, elle était à Yindonissa eu Germanie Supérieure (5). Elle fut aussi envoyée contre Givilis (6). C'est à partir de cette époque que se place son second séjour en Germanie Inférieure (au début du règne de Tibère elle y était déjà) (7) . Son camp était à Bonn (8).
4<> Â ces trois légions , il convient probablement d^ajouter la XXII Primigenia. Elle a certainement fait partie de l'armée de la Germanie Inférieure, où elle a laissé de nombreuses traces de son séjo;ir (9). On sait qu'elle y était quelques années après l'an 100 (10), quoique depuis peu, car eu 97 elle se trouvait en Germanie Supérieure (11). Cependant il y a de sérieuses raisons de croire que ce fut là son second séjour en Germanie Inférieure et que le premier eut lieu à l'époque Flavienne, avant l'année 89. Nous verrons plus loin ( 1 2) qu'elle reçut les surnoms de Pia Fidelis, probablement en 89, en même temps que la YI Victrix et la X Gemina qui faisaient certainement partie à cette époque de Tarmée do Germanie Inférieure. De plus, sur deux briques trouvées sur le territoire de la Germanie Inférieure» en Hollande, elle est qualifiée de leg{io) XXII Pr{ifnigenia) P{ia) F{idelis) D ou Do (13), c'est-à-dire, comme l'a supposé M. Ritterling (14),
elle semble avoir eu d*abord son camp à Aquincum (von Domaszewski, Rheinisches Muséum, XLVI, 1891, p. 604).
(I) Ritterling, p. 43.
P) Tacite, Histoire*, IV, 68; V, 14 et 16.
(3) Brambach, Corpus inscriptionum A/ienanarum, n" 660, 662, 680.
(4) Ritterling, p. 69.
(5) Tacite, Histoires, IV, 70 ; cf. I, 61 et I, 67.
(6) Tacite, Histoires , IV, 68. •
(7) Tacite, Annales, I, 31; cf. Ritterling, p. 70.
(8) RitterUng, ibid.
(S) Ritterling, p. 68.
(10) Brambach, n* 660.
(II) C. /. L., III, 550 comparé avec Spartien, Vie d'Hadrien, 2.
(12) Chapitre VII.
(13) Brambach, n* 140 d, 3 et 4.
(14) Ritterling, p. 15.
178 BSSAI SUR LE RÈGNE DE l'eMPBRBUR DOMITIEN.
Domitianay surnom qu'elle n*a pu porter que du vivant de Domitien. Son camp était vraisemblablement à Noviomagus (Nimègue) (1).
Dans la Germanie Supérieure :
i** La XIIII Gemina. Elle y fut envoyée au début du règne de Yespasien (2) et en partit, au plus tard sous Trajan (3), mais probablement dès 89 (4). Son camp était à Mayence (5).
2"" La YIII Âugusta. Elle fut envoyée sur le Rhin contre Givilis (6), et ensuite attribuée à l'armée de Germanie Supérieure. Son camp était très probablement, dès cette époque, à Ârgentoratum (Strasbourg), où Ptolémée la place (7) et où elle a laissé des traces de son séjour (8). Dès la dynastie Julio-Glaudienne, il semble qu'une légion ait été établie en ce lieu (9) et sous Yespasien une route qui passait sur la rive droite , se dirigeant vers OfPenburg, en partait (10). Toute la légion ne parait pas y avoir été campée. Elle avait des détachements en Gaule : à Mirebeau (Gôte-d'Or) et à Néris (Allier), on a trouvé des briques de cette légion , datant certainement du règne de Domitien (11).
3® Ija XI Claudia. Envoyée en Germanie sous Yespasien (12), elle s'y trouvait certainement encore au commencement du règne de Trajan (13). Elle dut quitter cette province lors de la conquête de la Dacie (14). Son camp était à Yindonissa (15).
4* Mayence fut jusqu'en 89 un camp de deux légions (16).
(1) Ritterling, p. 68.
(2) Tacite, HUtoires, Y, 19.
(3) Ptolémée, II, 14, 3 (Ptolémée décrit TéUt des légions da Danube an temps de Trajan).
(4) Voir plus loin, chapitre VII.
(5) Voir Brambach, Index, p. 387.
(6) Tacite, Histoires, IV, 68.
(8) Brambach, n* 1884 (probablement de Tépoque Flavienne), et n* 1894.
(9) La II Augusta : voir Mommsen, CorrespondenzbUtt der WestdeuUchen Zeitschrift, III, 1884, p. 131.
(10) Voir plus loin, p. 181.
(11) Voir chapitre VII. D'autres briques de la VIII Augusta ont été trouvées à Viviers (Ardéche). Voir ibidem,
(12) Tacite, Histoires, IV, 68. — Mommsen, Hermès, XIX, 1884, p. 440, n. 1.
(13) Brambach, n* 1666.
(14) Voir Mommsen, Ephem. epigr., IV, p. 528; von Domaszewski, Arch. — epigr., Mittheilungen sus Oesterreich, X, 1886, p. 27, 28.
(15) Mommsen, Inscriptiones confoederationU HelveticêB LsitintLS, n*' 251, 253 et suiv.
(16) Suétone, Domitien, 7. — Voir plus loin, chapitre VII.
GUERRES. t7?
Nous venons de voir que la XIIII Gemina y était établie. Quelle était Tautre légion habitant cette ville sous Vespasien, Titus et au commencement du règne de Domitien ? Il est bien difficile de le dire avec certitude, mais 11 y a quelques raisons de croire que c'était la I Adjutriz. Cette légion fui appelée d*Espagne, où elle était en 69-r70 (1), pour combattre Civilis (2). Elle a laissé des monuments attestant son séjour à Mayence et dans la vallée du Main (3). Il est vrai qu'au début du règne de Trajan elle était en Germanie Supérieure (4) : elle n'y fit d'ailleurs qu'un court séjour, car sous Nerva nous la trouvons sur le Danube (5), où elle semble être retournée dès le règne de Trajan (6). Il est d'autre part vraisemblable qu'en 88 elle se trouvait en Espagne y car une phrase du panégyrique de Trajan par Pline (7) laisse supposer qu'il y avait alors dans ce pays deux légions, dont l'une était la YII Gemina et dont l'autre ne peut guère avoir été que la I Adjutriz (8). Cependant, si l'on supposait avec M. Mommsen (9) qu'après 70 elle rentra en Espagne et y resta jusqu'en 88, il serait difficile d'expliquer pourquoi on n'y a découvert aucun monument de cette légion (10). Je serais plus disposé à croire qu'après 70 la I Adjutrix fut établie à Mayence et qu'elle n'en partit qu'après la première guerre cattique de Domitien -, la XXI Rapax, l'aurait remplacée (11). Elle serait alors retournée en Espagne, mais seulement pour quelques années.
Ces deux armées de Germanie , dont TefFectif était d'environ soixante-cinq mille hommes, en comptant les troupes auxiliaires (12) , se bornait à surveiller les barbares pour les empêcher dô
(1) Tacite, Histoires, II, 67; II, 86; III, 44.
(2) Tacite, Histoires, IV, 68. •— Mommsen, Hermès, XIX, 1884, p. 440, n. 1.
(3) Ritterling, p. 71, n. 1. Korrespondenzblatt der Westdeutschen Zet'N schrifl, VIII, 1889, p. 246.
(4) Brambach, n* 1666.
(6) Ptoiémée, II, 14, 3. C. /. L., III, p. 539.
(7) Chapitre XIV : « Cum legiones duceres. » Il n'y a pas lieu, ce semble, de considérer ce pluriel comme emphatique.
(8) Hûbner (C. 1. L., II, Supplément, p. lxxxix) pense cependant qu'après 70 la I Adjutrix ne revint jamais en Espagne.
(9) Rômische Geschichte, V, p. 59, n. 1 ; p. 145, n. 1.
(10) Les inscriptions la mentionnant en Espagne sont toutes des cursus honorum,
(11) Voir plus loin.
(12) L'armée de la Germanie Supérieure avait environ dix mille hommes de troupes auxiliaires (dix-neuf cohortes et ailes , dont une au moins de mille hommes). Cf. entre eux les diplômes militaires de 74 ^C. /. L,, III,
180 ESSAI SUR LB RÈ0NB DE l'rMPBRBUR DOMITIBN.
passer le Rhin. — Sur la rive droite , les Romains n'avaient que des possessions peu étendues à Test de Mayence , dans la vallée inférieure du Main , qui a eu de tout temps une grande importance stratégique. Les habitants de cette région étaient les Mattiaques, tribu belliqueuse du peuple catte, qui, comme les Bataves, devaient fournir à l'Empire des corps auxiliaires, saûs être soumis à un tribut (1). lia se trouvaient les sources thermales appelées Aquae Mattiacae (Wiesbaden) (2) , et un fort établi par Drusus, restauré par Germanicus (3). — Plus au nord , les Usipiens (4) dépendaient de l'Empire au commencement du règne de Domitien , car en 82 une cohorte de ce peuple servait dans l'armée de Bretagne (5) : peut-être furent-ils vaincus sousVespasien (6), qui voulut ainsi les punir de la part qu'ils avaient prise
p. 852); de 82 (Ephem. epigr., IV, p. 495); de 90 (Hphem. epigr., V, p. 652), et de 116 (C. I. L,, III, p. 870). Voir aussi Mommsen, Râmische Geschichte, V, p. 108, n. 2.
(1) Tacite, Germanie, 29. Dans un diplôme de Tannée 100 est mentionnée une cohorte II Mattiacorum (Arc/i.-eptpr. Mittheilungen aus Oesterreieh, XI , 1887, p. 25). Le pays des Mattiaques dépendait si bien des Romains avant Domitien, que, sous Claude, Curtius Ruftis, légat de Germanie Supérieure! y fit ouvrir une mine d'argent (Tacite, Annales y XI, 20). Voir Mommsen, R. G., V, p. 135. '
(2) Pline, Hist, iVal., XXXI, 20. Cf. Ammien Marcellin, XXJX, 4. 3.
(3) Dion Gassius, LIV, 33. Tacite, Annale«, I, 56; XII, 28. C'est sans doute le Ueu appelé par Ptolémée (II, 11, 14) 'ApxTouvov. — Peut-être ce fort se trouvait-il à Heddernburg : Hûbner, Rômische Herrschaft in Wett' europsL^ p. 99.
(4) Les Usipiens vivaient d'abord sur les bords de la Lippe (Tacite, Annales, 1, 51; XIII, 55; Dion Cassius, LIV, 32 et suiv.). — A la fin du premier siècle. Tacite inêlque des Usipiens au nord du Taunus , contre le Rhin (Germanie , 32). Si Ton voulait identifier avec les Usipii les OOioicol que mentionne Ptolémée (II, 11,6), il faudrait, semble-t-il, admettre l'existence d'un autre groupe d'Usipiens prés des Champs décumates, sur la rive gauche du Rhin. Mais cette identification est bien douteuse.
(5) Voir plus loin, p. 187.
(6) Il y eut des hostilités sous Vespasien en Germanie (voir, à ce sujet, Asbach, Bonnische Jahr&ûcher, LXXXI, 1886, p. 28). Cn. Pinarius Cornélius Clemens, qui était légat de l'armée de Qermanie Supérieure en 74, reçut les ornements triomphaux : c [ob res] in German[ta prospère gesUs (?) ] > (Wilmanns, Exempta, 1142). — Dans le diplôme du 21 mai 74 (C. /. L, III, p. 852), les soldats des troupes auxiliaires servant sous Clemens reçurent le droit de cité, mais non r/tones<a missio : on dut les retenir à l'armée pour combattre. En 74, Vespasien prit ses douzième et treizième salutations impériales (voir Chambalu » De magistraiibus Flaviorum , p. 22). Les deux frères Cn. Domitius TuUus et Cn. Domitius Afer Titius MarceUus Curvius Lucanus furent à cette époque praefecti auxiltorum omnium adversuê Germanos (Wilmanns, Exempta, 1148 et 1149).
aUKRRBS. 181
à Tattague de Mayence , en, 69 (1). — Dans le bassin du Neckar et la Forêt Noire s'étendaient les Champs décumates que les Romains, par prudence, avaient forcé les Germains à évacuer (2). Plus tard, des aventuriers gaulois, poussés par la misère, s'étaient établis sur ce sol que personne n'occupait (3). Ils payèrent peutêtre une redevance (4), et le pays dépendit ainsi de l'Empire sans en faire réellement partie (5). Dès l'époque de Vespasien , une route militaire, partant d'Ârgentoratum (Strasbourg), passait sur la rive droite et se dirigeait vers OfTenbourg (6). Tels étaient les pays soumis à Test du Rhin au protectorat ou la domination des Romains , lorsque Domitien devint empereur.
Par des alliances avec quelques-uns des peuples germains , par des rivalités habilement suscitées entre eux, la politique impériale détournait le plus souvent le danger qui menaçait les frontières. Domitien suivit, autant qu'il le put, cette règle de conduite. U ne semble pas que, sous son règne, des expéditions militaires importantes aient été faites sui* le Rhin inférieur. Peut-être y eut-il quelques hostilités contre les Sygambres ; un vers de la satire lY de Juvénal le laisserait supposer (7). Les Batavos et les Frisons restaient en paix depuis la compression de la l'évolte de Civilis. Les Bructères , qui habitaient vers l'Ems supérieur et les sources de la Lippe, avaient pris une grande part à cette révolte : Yelléda , dont les prophéties avaient rempli les combattants d'ardeur, appartenait à ce peuple. Mais, peut-être sous Titus, elle avait été prise par Rutilius Gallicus, légat de Tarmée de Germanie Inférieure (8), et depuis cette époque les rois des Bructères étaient, semble-t-il, sous la dépendance des Romains (9). Sur le cours moyen du Weser vivaient les Chérus-
(1) Tacite, Hist., IV, 37.
(2) Mommsen, R, G., V, p. 138.
(3) Tacite, Germ&nie, 29.
(4) Dans la phrase de Tacite, on doit rapporter le mot décumates à agros, non à eo8 : « Non numeraverim inter Germaniac populos, quamquam trans Hhenum Danuviumqne consedorint, eos qui décumates agros exercent.» Voir Mommsen, Rômische Geschichte, V, p. 138, n. 1.
(5) Pline l'Ancien, dans son Histoire nalurelley terminée en 77, ne dit rien qui puisse laisser supposer que la vallée du Neikar fît partie de l'empire.
(6) Zangemcistor, Westdeutsche Zeitschrift, III, 1884, p. 246 et suiv.
(7) Vers 147 (il s'agit d'un conseiller de Domitien auquel l'empereur a demandé son avis sur le turbot) :
tamqaam de Cattia aliqoid torvisque Sygambris dietarns.
(8) Voir Nohl, dans Friediânder, Sittengeschichte^ III, 6" édit., p. 482.
(9) Sous Nerva , le roi des Bructères fut rétabli par une armée romaine
182 ESSAI SUR LB RÈGNE DE L*B]fPBRBUR OOMITIBN.
qùes, qai avaient autrefois écrasé Varus, résisté énergiquement à Germaniciis , contribué à abattre Marbode. Tombés en décadence depuis la mort d'Arminius (1) , affaiblis par leurs discordes, ils
étaient devenus les protégés de l'Empire : Claude leur avait même donné un roi en 47 (2). Domitien continua cette alliance : nous verrons qu*il soutint, insuffisamment il est vrai, le roi Ghariomère. — Aussi n'eut-il pas besoin d'augmenter l'armée de la Basse-Germanie (3), et en 89 la XXII Primigenia semble avoir quitté la province pour aller à Mayence (4).
Mais sur le Rhin moyen , Domitien dut prendre l'offensive et annexer d'importants territoires. — Le plus puissant des peuples de la Germanie occidentale était les Gattes, dont le pays ne s'étendait pas jusqu'au fleuve : ils habitaient la Hesse actuelle, au nord et au nord -est des possessions romaines de la rive droite du Rhin (5). « Ils ont, » dit Tacite (6), « plus que les autres Germains, le corps robuste, les membres nerveux, le visage menaçant, une grande vigueur d'âme. Ils montrent, pour des Germains, beaucoup d'intelligence et de finesse. Ils savent se choisir des chefs ^ écouter ceux qui les commandent, garder leurs rangs, saisir les occasions , différer les attaques, profiter du jour, se retrancher la nuit, compter la fortune parmi les chances, le courage parmi les certitudes , et, ce qui est très rare et ne peut être que l'effet de la discipline , avoir confiance dans le général plus que dans l'armée. Toute leur force est dans l'infanterie, qu'ils chargent, outre ses armes, d'outils de fer et de provisions. Les autres barbares semblent n'aller qu'au combat, les Gattes vont à la
que commandait Vestricius Spuhnna (Pline le Jeune, LeiireBf II, 7, 2). Dans la Germante y publiée en 98 (chap. I*')» Tacite écrit : a Cetera [Qermaniae] Oceanus ambit , latos sinus et insularum immensa spatia complectens , nuper-cognitis quibusdam gentibus ac regibus, quos bellum aperuit. » Est-ce & cette expédition de Spurinna qu'il fait allusion ? Ces événements sont fort obscurs. — Dans un autre passage de la Germainie (chap. XXXIII), Tacite parle comme d*un événement tout récent de la défaite complète et de la dépossession des Bructères par les Chamaves et les Angrivariens : ce fait de guerre se passa, dit l'historien, en présence même des Bomains. Voir, à ce sujet, Mommsen, Etude sur Pline le Jeune ^ trad. Morel, p. 10 ; Asbach, Westdeutêche Zeitschrift, III, p. 13.
(i) Tacite, Germanie, 36.
(2) Tacite, Annales, XI, 16 et 17.
(3) La I Minervia remplaça sans doute la XXI Rapax & Bonn. Voir plus haut, p. 158.
(4) Voir plus loin, chapitre VU.
(Ô) Voir Zeuss , Die Deutschen und die Nachbarnslàmme , p. 95 et suiv. (6) Germanie, 30.
6UBRRBS. 183
guerre. » Ils étaient redoutables parleur courage. C'était chez eux un usage général de se laisser croître la barbe et les cheveux , et de ne les couper qu'après avoir tué un ennemi. U y en avait aussi qui prenaient un anneau de fer, signe d'ignominie, et le portaient jusqu'à ce qu'ils eussent accompli cet exploit (1). — Leur pays boisé , montueux , moins ouvert que celui des autres peuples de la Germanie (2) , paraissait difficile à attaquer ; au contraire , les Gattes , braves et belliqueux , étaient naturellement portés à envahir et à piller le territoire romain , dont une partie leur avait jadis appartenu et était encore occupée par une de leurs anciennes tribus , les Mattiaques (3). — Drusus avait songé à les soumettre (4), et au début du règne de Tibère, Germanicus les avait vaincus (5). — Plus tard , les légions de la Haute-Germanie durent plusieurs fois repousser des bandes de Gattes qui passaient la frontière de l'Empire (6). Pendant la révolte de Givilis, des Gattes 9 des Usipiens et même des Mattiaques, peut-être entraînés par les Gattes, vinrent assiéger Mayence et piller la Germanie Supérieure (7). Au moment où Domitien les attaqua, ils étaient menaçants (8), quoique en paix avec Rome (9). — Les Gattes avaient de plus des différends avec les Hermondures , qui s'étaient toujours montrés alliés fidèles de l'Empire (10) : sous Néron , ils leur avaient fait la guerre pour une contestation de frontières (il). Us étaient aussi les ennemis des Ghérusques (12), qui entretenaient de bonnes relations avec les Romains. Une guerre contre eux était donc à peu près nécessaire.
(1) Germanie^ 31.
(2) Germanie, 30.
(3) A répoque des guerres de Germanicus, la capitale des Gattes s'appelait Mattium (Tacite» Annalee, I, 56; cf. Ptolémée, II, 11, 14 : a MaTxtaxdv »). Elle était donc située dans le pays des Mattiaques, annexé plus tard à l'empire.
(4) Dion Cassius, LIV, 33; LV, 1. — Sur les hostilités entre les Romains et les Gattes sous l'Empire, voir A. Duncker, Gesc/itc/ite der Chatten, dans la Zeitschrift des Vereins fur hessische GèachicMe und Landeskunde, XIII. 1888» p. 287 et suiv.
(5) Tacite, Annales, I, 56; II, 7 ; II, 25.
(6) En 41 (Dion Gasslus, LX, 8; Suétone, Galba, 6); en 50 (Tacite, Annales, XII, 27 et suiv.).
(7) Tacite, Hist, IV, 37.
(8) Frontin, Stratagèmes^ I, 1, 8 : c Germanos qui in armis erant. »
(9) Zonaras, XI, 19, p. 50O : f twv icépav *P^vou tô&v 2v<m^v$<ov. »
(10) Tacite, Germanie, 4J.
(il) Tacite, Annales, XIII, 57.
(12) Tacite, Annales, XII, ?8 : « Gherusci cum quis aeternum discordant. »
184 BS&AI SUR LE RÉGNE DE L*B]fPERBUR DOMITIBN.
Ce fut en 83 que Domitien l'entreprit (1). Le triomphe sur les Gattes était certainement célébré le 3 septembre 84, puisque, sur un diplôme daté de ce jour-là (2), Domitien est qualifié de 6ermanicus. Il ne l'était pas le 9 juin 83 , date d'un diplôme sur lequel ce titre manque (3). Sur plusieurs monnaies aleiandrines, frappées du 29 août 83 au 28 août 84 , Domitien ne porte pas le surnom de Germanicus (4) ; sur d'autres, il le porte (5). Sur aucune des monnaies frappées à Rome en 83, on ne lit le mot Germanicus (6) ; sur toutes celles de 84 , ce nom figure. Il est omis , il est vrai, sur l'inscription d'un bloc de marbre de 84 (7} , mais d'autres blocs de 86 (8) le passent aussi. Nous savons par Dion Cassius qu*aprës son triomphe sur les Gattes, Domitien se fit décerner le consulat pour dix ans : et nous avons vu plus haut que : ce fut probablement aux premiers comices de l'année 84, peut-ôtre
le 9 janvier (9). Le triomphe doit donc se placer, soit à la fin de 83, soit au commencement de S4. L*année 83 semble devoir être choisie. Ge fut très probablement cette année-là qu'après la fin de l'été Agricola remporta la victoire du mont Graupius (10) : or Domitien en reçut la nouvelle peu après son triomphe sur les Gattes (11). On peut donc en conclure que le triomphe fut célébré vers Fautomne de 83. -^ Le 19 septembre 82, des vétérans de l'armée de Germanie Supérieure reçurent leur congé (12) : il est donc probable que la guerre n'était pas commencée à cette époque. — Les salutations impériales que Domitien reçut en 83 se rapportent, en partie du moins, à Texpédition contre les Gattes. Le 19 septembre 82, il était imperatorll (13) ; le 9 juin 83, imp. III (14) ; il
(I) Voir en particulier, pour cette date, Asbacb, Westdeutsche Zeitschrift^ { III, 1884, p. 5 et 17; Chambalu, Philologus, XLVII, 1888, p. 571-572.
i (2) Ephem. epigr,, V, p. 93.
. (3) Ephem. cpfyr., V, p. 612.
(4) Mionnet, VI, p. 89, n- 389, 390, 391.
(5) Mionnet, n" 392, 393.
(6) La monnaie d'argent Cohen, 602 (cf. Ghambalu, loc, cit., p. 571) porte, il est vrai : « Imp. Caes. DomitiAnus Aug, Germanicus, » et au revers : « Tr, pot, II f Cos VII 11^ des X, p. p. 9 (année 83, avant le 13 septembre); mais c'est un exemplaire tout & fait isolé, qui doit être hybride.
(7) Bruxxa, Annali delV Instituto, XLII, 1870, p. 184, n* 194.
(8) Ibid., p. 182, n« 168 et 170.
(9) Voir p. 42, n. 4.
(10) V. la chronologie des guerres de Bretagne, indiquée plus haut, p. 165, n. 2.
(II) Tacite, Agr,, 39 : « nuper falsum e Gormania triumphum. »
(12) Ephem, epigr,, IV, p. 496.
(13) Ephem., loc. cit.
(14) Ephem., V, p. 612.
GUERiies. 185
dut pas longtemps garder le titre àHmperator IIl , non plus que celui dHmperalor IV, car nous n'avons aucune monnaie portant ces deux chiffres. Sur une monnaie (1), où on lit trib(unicia) pot(estate) III, co(n)s{ul) IX [du 13 septembre au 31 décembre 83], il est qualifié dHmp(erator) V. Les salutations III et lY durent être prises coup sur coup pendant la campagne contre les Gattes quant à la cinquième , elle rappela peut-être la victoire du mont Graupius.
Domitien partit donc pour la Gaule en 83 , mais il feignit d'y être venu pour présider aux opérations du cens (2). Puis il attaqua les Germains à l'improviste (3). — Parmi les légions qui prirent part à cette guerre, il faut compter sans doute celles qui étaient cantonnées à Mayence, la XIV Gemina et la I Âdjutriz , et aussi les deux autres légions de Germanie Supérieure, la XI Claudia, qui a laissé des traces dans la vallée du Main (4), et la YIII Augusta. La XXI Rapax semble avoir été appelée de la Germanie Inférieure. On a lu sur une plaque de bronze trouvée à Friedberg, en Hesse (5) : Leg{ionis) XXI Rapacis Sosi Seveki, etc. Bergk (6) a pensé avec vraisemblance qu'il fallait lire Sosi 5fneci{onis)f et a vu dans ce personnage Q. Sosius Senecio, gendre de Frontin, ami de Pline le Jeune, protecteur de Plutarque, consul en 99, et pour la seconde fois en 107 (7) ; il aurait été tribun de la XXI Bapax en 83, et aurait pris part en cette qualité à l'expédition contre les Gattes. On a trouvé, en outre, des briques de la XXI Rapax dans la vallée du Main (8). r» Il y aurait donc eu cinq légions en Germanie Supérieure à l'époque de la guerre cat-
(1) Cohen, 590.
(2) Frontin, Stratagèmes, I, 1, 8, édition Qundermann : « Imperator Gaesar Domitianus Augustus Qormanicus, cum Germanos qui in armis erant, vellet opprimere, nec ignoraret majore beUum molitiono inituros, si adventum tanti ducis praesensissent, profectioni suae census obtexuit Qalliarum, 8ub quibus inopinato bello adfusus contusa inmanium ferocia natiomim provinciis cousuluit. » — Ce passage se rapporte certainement à la guerre de Germanie de 83, car en 88, la guerre commença dans de tout autres conditions (voir au cbap. VII, ce qui est dit de la révolte d*Antonius Saturninus).
(3) Frontin, loc. cil. Suétone, Domitien, 6 : c Expeditionem sponte suscepit. 9 Zonaras, XI, 19, p. 500. Allusion possible dans Pline, Panég., 16 : « Decertare cupere cum recusantibus. »
(4) Brambach, 1417 b.
(5) Brambacb, 1416.
(6) Zur Geschichte und Topographie der Rheinlande, p. 6^.
(7) Voir Mommsen, Index de Pline, édit. Keil.
(8) Voir plus loin, p. 192.
tique. A Mirebeau (département de la Gôte-d'Or) ont été recueillies des briques qui présentent les noms de ces cinq légions : Yexillaliones kgionum I, VIII, XI, XIIII, XXI {\). Par une conjecture assez probable, M. Ritterling (2) a pensé que les briques en question se rapportent précisément à cette époque. — Une vexillation de la IX Hispana , légion qui faisait partie de l'armée de Bretagne , fut appelée sur le continent pour prendre part à la guerre (3).
Parmi les grands personnages qui accompagnèrent Domitien étaient probablement Frontin , l'auteur du livre des Stratagèmes ^ tians lequel Texpédition est mentionnée à plusieurs reprises (4), et Â. Didius Gallus Fabricius Yeiento, trois fois consul (5).
Nous ne savons presque rien sur cette guerre. Dion Gassius prétend que Domitien revint à Rome sans avoir combattu (6). Mais Frontin nous apprend que les barbares furent vaincus (7). La campagne dut être difScile à cause du courage et de la discipline des Cattes , à cause aussi de la nature du pays , dont les forêts empêchaient lo libre développement de la cavalerie et favo-
(1) MomroseQ, Hermès, XIX, 1884, p. 439. Mowat, Bulletin épigraphique, IV, 1884, p. 66. Lejay, Inscriptions antiques de la Côte-d'Or, n* 219.
(2) De legione Romanorum X Gemina, p. 75, n. 1.
(3) C. I. L., XIV, 3612 : « L. Ro[s]cio, Af . f{ilio), Qui{rina tribu), Aeliano Maecio Céleri, co[n)8{uli), etc.. trib{uno) mil[itum) leg(ionis) IX Hispan{ae), vexillarior[um) ejusdem in expeditione Germanic{a), donato ab Imp{era' tore) Aug(usto) militarib{u8) donis, corona vallari et murali, vexillis argenteis II, hastis puris II, etc.. » Ce personnage fut consul en Tan 100 (Klein, Fasti consulares, p. 53); il put donc être tribun militaire en 83 (plutôt qu'en 89, date de la seconde guerre contre les Cattes); l'empereur, qui n*est pas nommé, est certainement Domitien dont la mémoire fut abolie par le Sénat. — Le fragment d'inscription C. /. L., VIII, 9372, pourrait se rapporter à une des deux guerres germaniques de Domitien.
(4) Voir les passages cités ci-aprés. Les objections de Zwanziger {Der Chattenhrieg des Kaisers Domitian, p. 14 et suiv.) contre rbypothèse de la participation do Frontin à cette guerre ne me paraissent pas fondées.
(5) Plaque de bronze trouvée à Loh , dans la Hesse rhénane (Korrespondenzblatt der Westdeuischen Zeitschrift, t. III, 1884, p. 86 : f A. Didius Gallus [F]abricius Veiento^ co(n)sul III,,. et Attica ejus Nemeton{ae) v{0' tum s{olverunt) l{ibentes) m{erito), » Ce troisième consulat se place en 83, voir plus haut, p. 48, n. 6 et p. 58. — Il est vraisemblable de placer en 83, plutôt qu'en 97 (comme le fait Mommsen, Korrespondenzblalt der W, Z., l, c, p. 103), le séjour de Fabricius Veiento sur le Rhin, séjour attesté par cette plaque de bronze.
(7) I, 1, 8 (passage cité}; II, 11,7 : « victis liostibus »; voir aussi note sui* vante. Zonaras (XI, 19, p. 500) dit [d'après Dion] que leur territoire fut ravagé.
GUBRRBS. 187
lisaient la fuite et les embuscades des Germains (1). — Domitien eut peut-être aussi à combattre les anciens alliés des Gattes , les Usipiens, mal soumis (2). L'année précédente, des Usipiens, transportés en Bretagne pour y former une cohorte, avaient massacré leurs chefs et les soldats qu'on avait placés auprès d*eux pour leur servir à la fois de chefs et de modèles. Ils s'étaient ensuite embarqués sur trois navires pris de force et avaient fait le tour de la Bretagne (3).
 la suite de la campagne de 83, Domitien agrandit le territoire romain sur la rive droite du Rhin. On lit dans Frontin (4): « L'empereur César Domitien Auguste, voyant que les Germains, selon leur habitude , sortaient à Timproviste de leurs bois et de leurs retraites secrètes pour attaquer les nôtres, et trouvaient ensuite un sûr refuge dans les profondeurs des forêts , traça des frontières sur une longueur décent vingt mille pas, et ainsi il ne changea pas seulement les conditions de la guerre, mais il soumit encore à sa domination les ennemis , dont il avait déboisé les retraites, i — Les Germains dont parle Frontin étaient des Gattes, comme le prouve la comparaison avec un autre passage du même auteur (5) : « L'empereur César Auguste le Germanique, voyant que les Gattes évitaient les combats de cavalerie en se réfugiant précipitamment dans leurs forêts , ordonna à ses cavaliers , dès qu'ils furent entrés dans des terrains où leurs bêtes avaient de la peine à se mouvoir, de descendre de cheval et de combattre à pied, i
On trouve dans les Siratagèmes de Frontin un autre renseignement sur les conséquences de cette guerre (6) : « L'empereur
(1) Frontin, II, 3, 23 : « Imperator Caesar Augustus Germanicus, cum subinde Catti équestre proelium in silvas refugiendo diducerent, jussit snos équités , simulatque ad inpedita ventum esset, equis desilire pedestrique pugna confligere : quo genero consecutus , ne quis non loci ejus victoriam moraretur. » Cf. I, 3, 10.
(2) Martial dit d'eux (VI, 60, 3) :
Sio leye fiaTorum yalMt genai Usiponixn , qaitqois et Auioniom non amat imperiam.
(3) Tacite, Agr,, 28. Dion Cassius. LXVI, 20.
(4) Frontin, I, 3, 10 : « Imperator Caesar Domitianus Augustus, cum Germani more suo e saltibus et obscuris latebris subinde impugnarent nostros tutumque regressum in profunda silvarum baberent , limitibus [et non pâ$ militibus] per contum viginti milia passuum actis non mutavit tantum statum belli, sed et subjecit ditioni suae hostes, quorum réfugia nudaverat. »
(5) II, 3, 23 (passage cité plus haut, n. 1).
(6) II , il , 7 : c Imperator Caesar Domitianus Augustus Germanicus , eo
Il n
188 K88AI SUR LE RÈGNE BB l'bMPBRBUR DOmTIEK.
César Domitien Auguste le Germanique, dans cette guerre où la défaite des ennemis lui valut le surnom de Germanique, faisant élever des forts sur le territoire des Cubii(?)^ paya les terrains qui furent compris à l'intérieur du rempart, et grâce à la réputation de justice qu*il acquit par cet acte, il s'assura la fidélité de tous. » — Le titre du chapitre est : « De dubiorum animis in fide relinendis. »
Dans ce dernier passage, il s'agit certainement de mesures prises après la guerre de 83, « cette guerre où la défaite de3 ennemis lui valut le surnom de Germanique. » Il en est sans doute de même des deux autres passages. On ne voit pas, en effet, que Frontin ait parlé, dans ses Stratagèmes^ d'aucune autre guerre de Domitien (1).
Des textes mentionnés ci-dessus, il résulte qu'après la guerre de 83 : 1^ des territoires appartenant aux Gattes furent annexés à l'empire; 2* une frontière artificielle, longue de cent vingt milles (176 kilomètres), y fut alors constituée; — c'est donc au noM et au nord-est du Main, du côté des Gattes, qu'il convient de chercher ces territoires et cette frontière; 3® sur le territoire des Cubii (nom inconnu et probablement altéré), Domitien i)aya les terrains qu'il annexa, afin de conquérir la fidélité de gens dont il n'était pas sûr ; 4^ dans ce pays des Cubii , il fit construire des forts et un rempart. — Quels sont ces Cubii ? Il est difficile de le dire. M. Âsbach (2) propose de lire Sueborum au lieu de Cubiorum; il pense qu'il s'agit des Hermondures, habitant à l'est des Champs décumates, peuple sur le territoire duquel aurait été constituée cette frontière de cent vingt milles dont parle Frontin. Je suis peu disposé à accepter cette hypothèse. En premier lieu, les acquisitions de terrains que Frontin mentionne ne furent très probablement pas faites chez les Hermondures, car ceux-ci étaient non des ennemis, mais des clients de Rome (3), et le titre du cha-
bello, quo victis hostibus cognomen Germanici meniit, cum in finibus f Cubiorara castella poneret, pro fractibus locorum, quao vallo comprebendebat, pretlum solvi jussit, atque ita justitiae fama omnium fidom adstrinxit. » (!) Le passage I, i, 8 se rapporte certainement aussi à la première guerre contre les Cattes : voir plus haut, p. 185, n. 2.
(2) Wesideutsche Zeitschrift, III, 1884, p. 20; Bonnische J&hrhûcher, LXXXI, 1886» p. 29. — M. Zwanziger (loc. cit., p. 28) admet la correction a Sueborum » ; il croit qu*il s'agit des Champs décumates, autrefois habités par des Suéves. Mais le souvenir de ces Suèvcs devait y être bien effacé à la fin du premier siècle.
(3) Voir ce qu'en dit Tacite {Gennaniey W) : « llcrmunduronim civitas , fida Romanis, etc. »
GUKRRES. 189
pitre, « De dubiorum animis in fide retinendis^ i ne se comprendrait pas; il convient plutôt de penser à des populations tout récemment soumises. En second lieu, si Ton admet que, dans ce passage sur les Cubiif Frontin.a voulu parler des Hermondures, il ne faut pas le mettre en relation avec les cent vingt milles de Tautré passage, qui concernent certainement le territoire des Cattes. — Pour ma part, je serais porté à croire que les deux passages doivent être rapprochés Tun de l'autre» et que par conséquent le mot Cubio^ rum est une mauvaise lecture pour Cattorum , ou bien désigne une tribu inconnue des Cattes.
La médaille de 85, portant Tezergue Germania capta^ pourrait, comme le croit M. Asbach (1), indiquer la fin de ces travaux du limes ; cependant elle peut aussi bien rappeler des faits de guerre qui auraient eu lieu cette année-là.
A l'intérieur de la nouvelle frontière, le pays fut en partie déboisé pour empêcher les Germains de trouver des retraites et de préparer des embuscades au fond des forêts (2).
Une phrase de Tacite s'applique peut-être aussi aux annexions de Domitien dans la vallée du Main (3) : « La tribu des Mattiaques se trouve vis-à-vis de Rome dans les mêmes rapports de dépendance que les Bataves, car la grandeur du peuple romain a porté le respect de l'empire au delà du Rhin et au delà des anciennes limites. » Nous avons vu plus haut (4) qu'une partie au moins du pays des Mattiaques appartenait aux Romains bien avant Domitien. Il est possible cependant que Tacite veuille faire allusion, en même temps qu'à des annexions plus anciennes, aux nouvelles conquêtes de Domitien sur le Main : il évite de nommer un prince dont la mémoire était condamnée.
Au delà même du limes, les Romains s'assurèrent peut-être la possession d'une zone de territoire, où il était défendu aux Germains de séjourner. On lit dans un texte , de basse époque il est vrai (5) : « Au delà du castellum Montiacese (lisez castellum Mogon^
(i) Westdeutsche Zeitschrift, III, 1884, p. 6-7; Bonn.Jahrbûcher, LXXXI, 1886, p. 30.
(2) Voir les passages de Frontin cités plus haat , p. 187, n. 1 et 4.
(3) Germanie, 29 : c « Est in eodem obsequio et Mattiacomm gens : protulit enim magnitude populi romani ultra Rhenum ultraque veteres termines impcrii reverentiam. »
(5) LatérculuB Veronensis , édition O. Seeck dans la Notitia dignitatum p. 253 : « Trans castellum Montiacense... LXXX leugas trans Rhenum Romaui posséderont. »
190 ESSAI SUR LE RÈGNE DE L'BtfPBRBUR DOMITIBN.
tiacense, sur le Rhin, en face de Mayence)... les Romains ont possédé quatre-vingts lieues au delà du Rhin. » Si ce chiffre est exact, on doit en conclure, avec M. Momrasen (1), que le territoire romain s'étendait jusque vers Hersfeld, sur la Fulda.
Plus au sud, les Champs décumates furent définitivement annexés à la province de Germanie Supérieure. Dans un passage déjà cité^ Tacite dit que des Gaulois occupèrent cette région et il ajoute (2) : « Depuis peu, une frontière a été tracée, les postes ont été portés en avant et ce pays est occupé comme un territoire de Tempire et une partie de la province. » Ces mesures ont été prises par Domitien (que Tacite ne nomme pas pour la raison indiquée plus haut). Nous avons vu en effet qu'en 77 , quatre ans avant Tavènement de Domitien, les Champs décumates ne faisaient pas, à proprement parler, partie de l'empire (3). Elles durent suivre la conquête de la vallée inférieure du Main, qui autrement aurait formé une bande de territoire isolée et facile à cerner. Quant à la date exacte , elle est impossible à fixer. Frontin qui semble avoir écrit ses Stratagèmes peu après la guérie de 83 (4), ne parait avoir fait aucune allusion à cette annexion définitive des Champs décumates : peut-être est-elle postérieure à la seconde guerre cattique qui date de 88-89. — Au cœur des Champs décumates, près des sources du Neckar, s* éleva la ville d'Arae Flaviae (Rottweil) (5), centre religieux du pays : on devait y adorer la déesse Rome, les empereurs divinisés et le génie du prince régnant (6). Un peu
(1) Rômische Geschichte, V, p. 137, n. 2. L'interprétation que M. Riese (Rheinisches Muséum, XLI, 1886, p. 639) a donnée de ce passage, ne me parût pas conforme au texte.
(2) Germanief 29 : « Mox limite acto, promotisque praesidiis, sinus imperii ac pars provinciae habentur. »
(3) Voir plus haut, p. 181.
(4) Je crois que c'est forcer le sens du texte que de voir, dans le passage de Frontin, II, 11,7 (cité p. 187, n. 6), une allusion à une guerre postérieure de Domitien. Cette opinion est soutenue par M. Gundermann, Jahriûcher fur classische Philologie, lÔ"' Supplementband, p. 319.
(5) Voir Herzog, Bonn, Jahrbûcher, LIX, 1876, p. 62 et suiv. D'autres croient que l'emplacement d'Arae Flaviae est à Unterilfingen (voir Nàher, Bonn, Jahr bûcher, LXXIX, 1885, p. 29). Le nom de cette ville permet d'en at> tribuer la fondation à Vespasien ou à Titus, aussi bien qu'à Domitien ; mais comme ce fut seulement sous le dernier empereur Flavien que les Champs décumates furent annexés définitivement à l'empire, il est plus probable que ce fut à lui que la ville d'Arae Flaviae dut son origine.
(6) Voir Mommsen, Rômische Geschichte^V, p. 139, n. 2. — M. Miller (KorreipotuUfuMatl tUr We9tdeut9chen Zaitëchrifl^ VUI, 1889, p. 33 et suiv.j, qui a étudié en cet endroit les restes d'un grand camp , est porté à croire
OUBRRBS. 191
plus au nord-est, il y eut une autre ville importante, Sumelocenna (Rottenbourg), résidence du procurateur impérial (l).^Une inscription, datant à peu près delà fin du premier siècle, mentionne peut-être une bande de territoire dépendant de Tempire au delà de cette partie du limes (2).
Un texte, déjà mentionné plus haut (3), semble indiquer les peuples qui, après les annexions de Domitien, firent partie de l'empire : Nomina civitatum trans Rhenum fluvium quae sunt :
a) Usiphorum, les Usipiens, au nord du Taunus. « Voisins des Gattes, » dit Tacite (4), < les Usipiens et les Tenctères habitent les bords du Rhin dont le lit est désormais fixé et qui peut suffire à servir de frontière. » Dans ce passage, Tacite énumère les peuples germains en descendant le Rhin. Les Tenctères habitaient en face de Cologne (5), les Usipiens vivaient donc un peu au sud. D'autre part, c'est au delà de Bingen , où se termine le Taunus, que le Rhin entre dans un vaste plateau schisteux et s'y creuse un lit profond.
b) Tuvanium (= Tubantum). Les Tubantes avaient d'abord habité sur le Rhin inférieur (6). Plus tard , ils devinrent voisins des Gattes (7). Leur position exacte ne peut être déterminée.
c) Nictrensium {= Nieerensiufn)\ habitants des rives du Neckar (8).
d) Novarii (= Abnovariorum); habitants du mont Âbnoba, ou Forêt Noire (9).
e) Casuariorum. Tacite (10) les indique à l'est des Ghamaves et
qu'à partir de la guerre de 83, la XI Claudia fut transférée de Vindonissa, oU était jusqu'alors son camp permanent, à Rottweil.
(1) Inscription publiée par Mordtmann {Mittheil. des arch. Instituts, Athen,
Abtheilung^ XII, 1887, p. 181) : « ov x^9^^ £Lou]iMXoxsvvir)o£ac xai i[napx.]
rcp(|MvCcic) Âi(&iTavf|c t etc. » La lecture rcp((iav(aç) n'est pas sûre. Au début, il faut restituer, avec Mommsen {Korrespondenzblatt , V, 1886, p. 260; cf. St&&tsrschtj III, p. 830) : c [èirCTpoicov... £e6aa]Tov. » -> Sur Rottenbourg, à l'époque romaine, voir Herzog et Kallee, Westdeulsche Zèitschrift, III, 1884, p. 326 et suiv.
(2) Pour l'inscription citée note précédente, Mommsen en donne cette lecture : « xal [^jirtpXi(&iTdtvTK* »
(4) Qerm., 32.
(5) Tacite, Histoires, IV, 64.
(6) Tacite, Annales, I, 51 ; XIII, 55.
(7) Ptolémée, II, 11, 11 : « <ns6 to(ic KapunioCic Xàtrai xal TotS^avtoi. »
(8) Mûller, édition de Ptolémée, p. 263 et suiv.
(9) MûUer, toc. cit.
(10) Germante, 34.
192 ESSAI SUR LB BÈGNE DE L*EMPBREUR DOMITIBN.
des Angrivariens, c'esl-à-dire en face de la Germanie Inférieure, en dehors du territoire romain; Ptolémée (1) les mel à Test du mont Abnoba que , du reste , il place mal (2). Ce ne sont sans doute pas les mêmes.
L'occupation, à la fin du premier siècle, des territoires de la rive droite du Rhin qui sont situés à l'est de Mayence et de Strasbourg est attestée par de nombi*euses découvertes archéologiques. On a trouvé des briques de la légion XXI Rapax à Wiesbaden, à Hofheim, à Hôchst, à Nied, à Heidelberg (3) ; une inscription, nommant cette légion et datant peut-être du commencement du règne de Domitien , a été découverte à Friedberg (4). — Des briques de la XIIII Gemina ont été trouvées à Wiesbaden (5), à Hofheim (6), à HOchst (7), à Nied (8), à Francfort-sur-le-Main (9), à Heddernheim (10), à Friedberg (11), à Rôdelheim (12), à Heidelberg (13), à Gernsheim (sur le Rhin, entre le NockaretleMain)(14); une inscription à Bade (15). La I Adjutrix a laissé des briques à Wiesbaden ( 1 6), à Heddernheim (17), à Gernsheim ( 1 8) ; la XI Claudia, à Friedberg (19) et à Rottweil (20). Or la XXI Rapax semble avoir été détruite en 92 (21), la XIIII Gemina n'était plus en Germanie sousTrajan, et semble avoir quitté le Rhin dès 89 (22);
(2) Voir Mûller, p. 253.
(3) Voir Ritterling, De legione Romàtiorum X Gemina, p. 74, n. 2.
(4) Voir plus haut, p. 185.
(5) Brambach, Corpus inacr, Rhen,, 1537 d, 1999 a.
(6) Brambacb, 1503 a.
(7) Brambacb, 1502 a.
(8) Brambacb, 1501 b.
(9) Bonnische J&hrbûcher, LXXXVIII, 1889, p. 76.
(10) Brambacb, 1491 b.
(11) Brambacb, 1417 c.
(12) Brambacb, 1423 a. — A la Saalbourg, a été trouTée une roue de voiture avec Testampille de la XIIII* légion {Weêtdeutsche Zeitschrift, VIII, 1889, p. 293.
(13) Brambacb, 1708 addit.
(14) Bonn. J&hrb., LXXXVIII, 1889, p. 31.
(15) Brambacb, 1658.
(16) Brambacb, 1537 a.
(17) Brambacb, 1491 a.
(18) Bonn, Jahrb., LXXXVIII, 1889, p. 31.
(19) Brambacb, 1417 b,
(20) Brambacb, 1615 a. Korrespondemblait der WeBtdeutschen Zeitschrift, VII, 1888, p. 1.
(21) Voir plus baut, p. 157.
(22) Voir plus loin , cbapitre VII.
la 1 Âdjutrix et la XI Claudia se trouvaient encore, il est vrai , en Germanie Supérieure au début du règne de Trajan (1), mais elles en partirent très probablement sous cet empereur (2).
On sait qu'il existe en Allemagne, entre le Danube «t le Rhin, des traces très importantes d'un rempart élevé par les Romains(3). Il se divise en deux grandes sections, dites limes rheticus et limes germanicus. Le limes rheticus est un mur d'un mètre d'épaisseur, muni de tours, qui commence à Lorch sur la Rems , affluent du Neckar et finit à Kehlheim , au confluent de TÂltmlibl ot du Danube. Il n'y a aucune raison d'attribuer la construction de ce rempart à Domitien, et il semble dater du second siècle (4). — Le limes germanicus est une levée de terre, surmontée d'une étroite chaussée et précédée d'un fossé; des postes fortifiés , de forme carrée, se trouvent par derrière; ils sont distants les uns des autres de huit à seize kilomètres. Cette levée de terre part d'Hônningen sur le Rhin, en face du confluent du Vinxtbach, qui marque la limite des deux Gern^anies. Se dirigeant au sudest, elle atteint le Taunus à Langenschwalbach ; de là, prenant la direction de l'est, elle longe cette montagne jusqu'à la Saalburg; elle fait ensuite un vaste coude au nord pour enfermer la Wetterau , puis se dirigeant au sud , elle atteint le Main à Grosskrotzenburg près d'Hanau. A cet endroit, elle cesse et le Main sert de frontière entre Grosskrotzenburg et Altstadt, près de Miltenberg. A Altstadt, la levée de terre recommence et se dirige au sud-sud-est pour atteindre Lorch sur la Rems (5). La longueur totale du limes germanicus est de 372 kilomètres. Cette levée était moins un
(1) Brambach, 1666.
(2) Voir plus haut, p. 178 et 179.
(3) Pour la bibliographie du limes romanus en Germanie, voir, en parti' culicr, les résumés de Hûbner, Bonnische Jahrbûcher^ LXVIII, 1878, p. 17 et suiv.; LXXX, 1885, p. 23 et suiv.; LXXXVIII, 1889, p. 1 et suiv. Cf. l'article de Zangemeister, Wesldeutsche Zeitschrift^ IX , 1890, p. 1 et suiv., et le résumé officiel des résultats obtenus et des recherches à faire , imprimé dans VArchàologischer Anzeiger^ 1892, p. 1-6. Une étude d'ensemble se trouve dans le livre de Hûbner, Rômische Herrschaft in Westeuropa, p. 71 et suiv. — Les deux principaux ouvrages sont ceux de von Cohausen, Der rômische Grenzwall in De.utschland [iSSA) et d'Ohlenschlager, Die rômische Grenzmark in Bayern (1887).
(4) Hûbner, Rômische Herrschaft^ p. 87-88.
(5) Par derrière cette ligne de Miltenberg à Lorch, se trouve une ligne de forts se dirigeant aussi du nord au sud , depuis Wôrth , sur le Main , et atteignant, à Neckarmûlhbach, le Neckar qu'elle suit jusqu'à Rottweil. l\ est difficile de dire actuellement si cette ligne est antérieure à celle de Miltenberg-Lorch, ou si elle avait simplement pour objet de la renforcer.
194 BSSAI SUR LB RÈaKB DE L*BMPBRBDR DOBtI'riB>}.
rempart qu'une ligne douanière et, au point de vue militaire, une ligne d'observation.
Gonvient-il, comme l'ont fait un certain nombre de savants (1), d'attribuer à Domitien l'établissement du limes germanicus ou tout au moins de la plus grande partie de ce limes, en y rapportant les textes de Tacite et de Frontin cités plus haut ? Peut-être des études plus approfondies, accompagnées de fouilles, permettrontelles de répondre un jour à cette question. On doit remarquer que, dans les castella situés immédiatement en arrière du limes , on n'a pas encore trouvé de marques de briques que Ton puisse faire remonter avec certitude au règne de Domitien.
Il est possible que le pont permanent en pierre, qui reliait Mayence à la rive droite du Rhin, ait été construit sous Domitien (2).
(1) Gohausen (Der rômische Grenzw&ll» p. 350), Mommsen {Rômische Geschichte^ V, p. 136), Zwanziger {Der Chaitenhrieg des Kaisers Domilianus, p. 28), tlûbner {Rômische Herrsch&ft, p. 97) rapportent le passage de Frontin (les cent vingt milles) à la partie du limes qui s'étend du Rhin au Main, quoique la distance indiquée par Frontin soit trop faible. M. Mommsen est du reste d'avis (p. 141, n. 1) que le rempart qui bordait le limes, ou routefrontière, fut, jusqu'à une époque postérieure à Hadrien, formé seulement d'abattis d'arbres que l'on remplaça ensuite par une levée de terre (cf. Spartien, Hadrien, 12). — Asbach {Bonn. Jahrbûcher, LXXXI, 1886, p. 29; Westdeutsche Zeilschrift, 111, 1884, p. 20-21; V, 1886, p. 371) pense que le limes germanicus fut constitué par Domitien en deux fois : 1* en 83, le tronçon qui s'étend do Lorch jusqu'à Hunnenburg , près de Dutzbach : ce seraient les cent vingt milles de Frontin ; 2* en 89, la ligne du Taunus. Nous avons indiqué, plus haut, les raisons qui nous empêchent d'accepter les hypothèses de M. Âsbach (voir p. 188). — M. Miller, Korrespondenzblati der Wesideutschen Zeitschrift (Vill, 1889, p. 38), croit que les cent vingt milles de Frontin répondent à une ligne tracée de l'est à l'ouest, du Rhin au Danube , par Offenburg et Aalen , à la frontière de la Rhétie. Au milieu de cette ligne se serait trouvé le grand camp de Rottweil (Aras Flaviae). Quant au rempart qui s'étend du Rhin à Lorch, il daterait, selon M. Miller, de l'époque d'Antonm {Korrespondenzblatt, X, 1891, p. 124). Outre que i'oxistenco de cette ligne n'est nullement démontrée, il me semble résulter du passage de Frontin que le limes de cent vingt milles fut tracé sur le territoire des Cattes, c'est-à-dire dans la vallée du Main, non dans les Champs décumates.
(v!) Ce pont fut fait à une époque oii la Xllll" légion était à Mayence (voir Uubuer, Rômische Herrschaft, p. 131, et Bonn. Jahrbûcher , LXXXVIU, i8b9, p. 49-50). Or, elle quitta probablement la Germanie en 89, comme nous l'avons dit plus haut. Mais on peut supposer aussi que le pont fut construit sous \ espasien ou Titus. — Suétone {Domitien, 6) dit qu'un dégel subit du Hhin, survenu à l'heure même de la bataille, empêcha les Barbares de porter secours au rebelle L. Antonius Satuminus. Mais (comme le fait remarquer M. Ricse, Rheinisches Muséum, XLI, 1886, p. 636) , pour en conclure que le pont de Mayence n'existait pas alors (en 89) , il faudrait auparavant prouver que la bataille eut lieu à Mayence même.
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C'est peut-âtre aussi à cette époque que les deux Germanies recurent officiellement le nom de provinces (1).
Âpres cette guerre contre les Cattes, il y eut des modifications dans la composition des armées du Rhin. La XXI Rapax, venue de la Germanie Inférieure , semble être restée en Germanie Supérieure, à Mayence, où elle a laissé des traces de son séjour (2). £lle remplaça peut-être la I Âdjutrix, qui parait avoir été envoyée en Espagne (3). En Germanie Inférieure, la XXI Rapax fut remplacée par une légion que Domitien créa à cette époque, la I Minervia qui, comme la XXI Rapax, fut établie à Bonn (4).
Domitien revint triompher à Rome (5), sans doute dans Tautomne de Tannée 83. Il reçut du Sénat le titre de Germanicus (6), le droit de paraître dans la curie vêtu de la stola triumphalis , de se monti*er en public accompagné de vingt-quatre licteurs ; bientôt après, il fut élu consul pour dix ans (7) ; ses succès lui permirent de manifester plus nettement ses tendances monarchiques. Des jeux splendides furent célébrés (8), de nombreuses monnaies commémorèrent la guerre contre les Cattes (9), et les poètes vantèrent la gloire du prince (10).
(1) Voir plus haut, p. 139.
(2) Brambach, 1206, 1207, 1377 f.
(3) Voir plus haut, p. 179.
(4) Voir plus haut, p. 158.
(5) Tacite, Agr.^ 39. Allusion à ce triomphe dans Martial, I, 4, 3 (cf. VI, 4 , 2). Dion Gassius, LXVII , 4. ~ Ce fut peut-être alors que fut frappée la monnaie qui a pour avers : Imp, DomU. Aug. Germ,; Buste casqué do Pallas; et pour avers : /o, io, triumpr, Olivier (Cohen, Domitien, 300).
(6) Frontin, II, 11, 7. Martial, XIV, 170 : « cui nomlna Rhenus vera dédit. » II , 2, 3 : a nobilius [nomen] domito tribuit Germania Rheno. » Ce titre se trouve sur toutes les monnaies et presque toutes les inscriptions depuis 84. Martial et Stace remploient à satiété, ce qui s'explique en partie par la difficulté de faire entrer le mot Domitianus dans un vers. — Suétone (Domitien, 13) fait erreur, quand il dit qu'après deux triomphes, Domitien prit le surnom do Germanicus : c Post duos triumphos Germanici cognomine assumpto ; » car il célébra son second triomphe (avec son troisième) en 89. Cette erreur se comprend dans une certaine mesure par le fait que l'un des deux triomphes de 89 fut célébré sur les Germains , et qu'alors le titre de Germanicus eut une sorte de renouveau.
(7) Voir plus haut, p. 42 et 45.
(8) Dion Cassius, LXVII, 4. Martial, I, 5, 6, 11, 14, 21, 22, 26, 43, 48, 51, 60, 104. Voir p. 126, n. 2.
(9) Cohen, Domitien, 139, 357, 424, 425, 463, 464, 465, 467, 646, sans doute aussi 138.
(10) Martial, II, 2 :
Creta dédit magnom, majuB dédit Africa nomen , Soipio qaod Tiotor, qoodque MetelloB habet ;
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196 BdSAI SÛR LB RÈGNE DR L^EMPBRBUR DOIIITIE?}.
Les écrivains hostiles à Domitien cherchèrent plus tard à tourner en ridicule la campagne contre les Gattes, ainsi que le triomphe qui la suivit (1). Cette expédition eut cependant d'utiles résultats. Les nouvelles annexions abrégeaient la distance entre le cours moyen du Rhin et le Danube; les légions cantonnées sur ces deux points furent désormais plus capables de se porter mutuellement secours. Elles écartaient davantage les Cattes des bords du Rhin et de la Gaule, qu'ils avaient souvent envahie; elles permettaient aux armées d'entrer plus facilement dans leur territoire par la vallée inférieure du Main. Enfin, elles ouvraient des pays, jusque-là couverts de forêts ou presque déserts, à la civilisation romaine qui, du reste, n'y exerça qu'une assez médiocre influence (2).
Les Gattes, il est vrai, ne furent pas abattus. Dès l'année 85, il se pourrait qu'il y ait eu de nouvelles hostilités sur le Rhin , comme l'indiquent des monnaies dont les types et les légendes apparaissent cette année-là pour la première fois :
« Germanie assise sur un bouclier et Germain debout, les mains derrière le dos, avec l'exergue : Germania capta (3). »
« Victoire debout, le pied sur un casque, écrivant De Ger{fnanis)^ sur un bouclier attaché à un trophée composé d'armes germaines ; à ses pieds , la Germanie en pleurs , assise sur un bouclier (4). »
nobillas domito tribuit Gennania Rheno,
et puer hoc dignas nomine, Gaesar, eras (alluaion à Texpédition de 70) ; fréter Idomaeos memit cam pâtre triamphos ;
qaae dator ex Gattia laorea, tota tua est.
Martial (X, 7, 7) écrivait en 98, en s'adressant au Rhin : a [sic semper]RomanuB eas utraque ripa. » Cf. IX, 6, 1, et IX, 1, 3. — Stace célébra les guerres de Qermanie dans un ou plusieurs concours d'Albano : voir p. 125, n. 12. Il songea même à écrire une épopée sur ces guerres (Silves , IV, 4, 95; ThébaidCy I, 17; Achilléide, 1, 18). On Ut dans une scolie de Juvénal un fragment d'un poème de cet auteur, « carmen de bcUo Germanico » : voir plus haut, p. 48, n. 6.
(1) Dion Cassius , LXVII , 4 : a Après avoir entrepris une expédition en Qermanie, Domitien revint à Rome sans avoir combattu. Ëst-il besoin de dire qu'il reçut à cette occasion les honneurs décernés aux autres empereurs qui lui ressemblaient, do peur qu'ils ne se crussent convaincus d'imposture , parce qu'on ne les glorifiait pas assez et qu'ils ne se missent en colère ? » Pline le Jeune, P&n,, 16 : « mimicos currus et falsae simulacra victoriae, » allusion qui peut se rapporter aussi aux triomphes de 89 : (voir plus loin). Tacite, Agricol&y 39.
(2) Elle y fut introduite presque exclusivement par les soldats et ne put s'y développer que pendant un siècle et demi.
(3) Cohen, Domitien, 135.
(4) Cohen. 489, 470 (cf. 472, 639-642).
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« Domitien^ debout, en habit militaire» tenant un parazonium et une haste ; à ses pieds, le Rhin couché, tenant une branche (1). » Etc. (2).
Il faut observer de plus qu'en 85, Domitien reçut les IX«, X* et XP salutations impériales (3), sans qu'on puisse dire d'une manière précise à quels faits de guerre ces salutations se rapportent. Peut-être faut-il en attribuer une partie à des hostilités survenues en Germanie.
Il semble qu'un traité ait été conclu à cette époque. Des monnaies de 85 représentent Domitien debout, donnant la main à un homme debout aussi, et accompagné de deux soldats dont l'un porte une enseigne et l'autre une haste et un bouclier ; entre eux, on voit un autel allumé (4).
 la fin de 88, quand Antonius Saturninus se révolta (5), les Cattes furent ses alliés (6). Domitien se rendit alors sur le Rhin (7) et fit une campagne contre ce peuple germain (8). Nous
(1) Cohen, 503. Cf. 504.
(2) Cohen, 177. 181, 182, 183, 184, 188, 483, 488, 489, 509, 536, 537, 539. Peut-être aussi Mionnet (Monnaies d'Alexandrie), VI, p. 90-91, n** 398, 399, 400.
(3) 8ur dix monnaies frappées entre le 1*' janvier et 13 septembre 85, Domitien apparaît avec le titre d'imperator VIIJ; sur six autres, il est qualifié d'imperaior IX ^ titre qui lui est donné sur un diplôme du 5 septembre 85 (C. /. L., III, p. 855). Il reçut donc sa neuvième salutation vers le printemps de cette année-là. — Cinq monnaies frappées après le 13 septembre 85 et avant le 1*' jattvicr 86 indiquent encore la neuvième salutation; deux, la onzième. Ce fbt donc & la fin de 85 que Domitien devint tmp. X et imp. XL Voir Ghambalu, De magistraiibus Flaviorum^ p. 25.
(4) Cohen, 496, 497 (cf. 501). Ce type se répète les années suivantes.
(5) Voir chapitre VII.
(6) Suétone, Domitien, 6 : a Transituras ad Antonium copias barbarorum. » C'étaient les Cattes, voir p. 198, n. 2 et 3.
(7) Voir chapitre VII.
(8) Stace, I (Silve écrite vers la fin de 89), 1, 6 :
qaalem modo firena tenentem Rhenut, et attoniti vidit domns ardua Daei.
Le cheval de la statue impériale, élevée sur le forum romain à la fin de 89, foulait le Rhin (Stace, loc. cit., vers 51) :
aerea oaptîTi anmen terit ongola Rbeni.
Martial, quand il écrit en 92 (VII, 7, 3) :
... fractasque oonifi jam ter ixnprobo Rheaof...
fait sans doute allusion aux expéditions de Domitien en 70 (cette fois, il
n'avons aucun détail sur cette nouvelle guerre , qui est appelée sur les inscriptions bellum Germanicum (1). Un nouveau traité fut conclu avec les Cattes (2). L'empereur alla ensuite sur le Danube, puis il revint à Rome, où il triompha des Cattes en même temps que des Daces (3).
Il est possible d'indiquer avec précision la date de ce double triomphe. Il n'eut pas lieu en 90, car il n'y est fait aucune allusion dans les Actes des Arvales de cette année-là, que nous possédons sans lacune (4), ni après 90, car depuis la fin de 89 jusqu'à' 96, année de sa mort, Domitien ne reçut qu'une seule salutation impériale, la vingt-deuxième, qu'on peut rapporter avec beaucoup de vraisemblance à la guerre suévo-sarmatique de 92 (5). Au contraire, depuis le 13 septembre 88 jusqu'à la fin de 89, Domitien fut six fois imperator (6). C'est donc à cette époque que doivent être rapportées les guerres qui furent l'occasion des deux triomphes. Ils furent postérieurs à la révolte de Saturninus,
n'alia d'ailleurs pas jusqu'au Rhin) , en 83 et en 89. — Cf. Stace, T/ié6ai<le, I, 19:
Bisque jugo Rhenum (en 83 et en 89) , bis adactom legiboe Histram.
(1) Voir chapitre VII.
(2) Stace, Silves, I, 1, 27 :
... das Gattis Dacisqae fldem.
Haec est quae Tictis parcentia foedera CatUs quaeque auiim Dacis donat dementia montem.
(3) Eusèbe (Chronologie, p. 160, 161), à l'année 2106 (!•' octobre 89-30 sep. tcmbrc 90) : « Domitianus de Dacis et Germanis triumphavit. » — Suétone, Domitien, 6 : « De Cattis Dacisque, post varia praelia duplicom triumphum cgit. u Le mot duplicem indique deux triomphes célébrés en même temps. — Martial, VI (livre édité en 90, voir Friedlânder, préface de l'édition do Martial, p. 57), 10, 8 :
Et Capitolinas itque reditque Tias.
Cf. VI, 4, 2; V, 19, 3. — Ce fut sans doute en 89 que Ton frappa des monnaies (Cohen, 140-148), portant en exergue, au revers, les simples mots : Germa nicuSj vos, Xllll. Elles rappellent le second triomphe sur les Germains. Les revers représentent : Domitien dans un quadrige, tenant une branche do laurier et un sceptre; une esclave germaine en pleurs assise sur un bouclier, auprès d'une haste brisée; etc.
(4) C. L L., VI, 2067. L'observation a été faite par Hirchsfeld, GÔUingiêche gelehrte Anzeigerit 1869, p. 1507.
(5) Voir plus loin, aux guerres du Danube.
(6) Chambalu, De magistratibus Flaviorum, p. 26. Il fut imperator XVI- XIX entre le 13 septembre 88 et le 12 septembre 89; XX et XXI entre le 13 septembre et le 31 décembre 89.
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car Martial mentionne les triomphes dans ses livres Y et YI (1), tandis qu'il parle déjà de la révolte au livre lY (2). Or, la révolte d'Antonius eut lieu à la fin de 88 et au commencement de 89 (3). Il résulte de ces observations que les deux triomphes furent célébrés en 89. Mais d'autres textes semblent permettre de donner une date plus précise encore. Stace a écrit une Silve (4) sur des fêtes, entre autres un repas, que l'empereur donna dans l'amphithéâtre un i^ décembre. L'année n'est pas indiquée dans le poème, mais nous croyons que ce fut en 89 (5). Martial fait sans doute allusion à la môme fête (6) dans son livre Y :
Hic error tibi profuit Decembri tum cum prandia misit imperator (7).
Or, le livre Y, postérieur à la fin de l'année 88 (8) et antérieur au milieu de 90 (9), fut édité au mois de décembre (10), et après le double triomphe, comme l'indique clairement le vers :
Quando magis dignos licuit spectare triumphos (11)?