CHAPITRE VIL
HOSTILITÉ OB l'aRISTOGRATIE CONTRE OOMITIEN. PREMIERS COMPLOTS.
RÉVOLTE d'aNTONIUS 8ATURI4INUS.
Nous avons vu que tout en portant de graves atteintes au système politique inauguré par Auguste, Domitien n'osa pas fonder et organiser définitivement la monarchie ; il voulut ménager Taristocratie , qui possédait alors une grande force morale. Il ne s'en attira pas moins, par ses tendances autoritaires, Thostilité des sénateurs , mal disposés pour lui dès le début de son règne. Les honneurs extraordinaires, les noms de maître et dieu qu'il se faisait donner durent surtout leur déplaire. Ils se seraient peutêtre résignés à voir Domitien devenir monarque en fait , mais qu'il en reçût le nom c'était une humiliation trop grande pour le Sénat, représentant de la souveraineté du peuple. Domitien n'avait même pas Texcuse de la gloire militaire : il n'était pas homme de guerre, et ses généraux, nous Tavons montré, essuyèrent plus de défaites qu'ils ne remportèrent de victoires. — Ceux que l'empereur introduisit dans le Sénat durent prendre , en y entrant , les sentiments de cette corporation, forte du respect qu'elle inspirait dans tout l'empire.
Ce n'était pas seulement la politique, mais aussi la personne du prince que Taristocratie ne pouvait supporter. Domitien ne savait pas , comme Titus , inspirer la sympathie. — Son visage, qui dans sa jeunesse était régulier et avenant, avait pris, avec l'âge, une expression malveillante. Ses sourcils froncés, son front plissé , ses lèvres dédaigneuses , sa voix rude , la rougeur même dont sa figure était couverte (1) gênaient ceux qui s'approchaient de lui. c Son abord, » dit Pline le Jeune (2), t son aspect étaient
(1) Tacite, Agr,, 45. Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, VII, 28.
(2) Panéy., 48.
HOSTILITÉ DE L'ARISTOCRATIB CONTRE DOMITIBN. 239
terribles : Torgueil sur le front , la colère dans les yeux, une pâleur de femme sur le corps, Timpudence dissimulée par une vive rougeur sur le visage. » Parmi les rares portraits de Domitien qui nous sont parvenus , un surtout nous le montre avec cette physionomie farouche et méprisante dont nous parlent ses contemporains : c'est une tête adaptée à une statue du Bracchio Nuovo au Vatican (1).
On l'accusait de lâcheté et de mollesse (2) : marchant diflBlcilement par suite d'infirmités (3), il se faisait porter en litière, même à la guerre (4) ; il n'aimait d'ailleurs pas les armes (5). Beaucoup de Romains devaient déplorer cette indifférence de leur empereur poui* les exercices militaires.
On s'indignait surtout des débauches gui souillaient le palais impérial. Domitien avait, nous l'avons dit, enlevé Domitia à L. Âelius Lamia Plautius Âelianus ; mais elle ne fut pas plus fidèle à son second mari qu'au premier, et devint l'amante du fameux pantomime Paris. L'empereur ayant appris cette liaison , fit tuer en pleine rue le danseur et songea à mettre sa femme à mort ; mais , sur le conseil de Flavius Ui-sus , un de ses parents peut-ôtre (6), il se contenta de la répudier. Cependant il l'aimait encore, car il feignit de céder aux prières du peuple et se réconcilia avec elle (7). — De son côté, Domitien avait pour maîtresse Julie, fille de Titus, femme de T. Flavius Sabinus, et il ne s'en cachait pas (8). Mais de peur d'un trop grand scandale.
(1) BernouUi, Rômische Ihonogr&phiej II, 2* partie, p. 55, n"* 1 et pi. xix.
(2) Dion Cassius, LXVII, 6 ; Tacite, Agr,, 40; Pline, Panég,, 14; TertuUien, De p&llio, 4. Cf. Suétone, Domitierit 19 : a Laboris impatiens. >
(3) Suétone {Domilien, 18) dit qu'il avait les doigts des pieds trop courts, et que ses jambes, par suite d'une longue maladie, maigrirent beaucoup. — De plus, Domitien pensait sans doute que sa dignité ne lui permettait pas de se mêler trop à ses sujets (Voir, p. 48, n. 4).
(4) Suétone, Domitien, 19. Pline, Panég., 24.
(5) Suétone, loc. cit. Il n'avait de goût que pour l'arc qu'il maniait avec une grande habileté. — Cf. Pline, Panég., 82.
(6) Voir p. 61, n. 2.
(7) Dion Cassius, LXVII, 3. Zonaras, XI, 19, p. 499. Suétone, Domitien, 3 et 13; cf. Titus, 10 (allusion aux débauches de Domitia). Scolies de Juvénal, VI, 87.
(8) Suétone, Domitien, 22. Dion Cassius, LXVII, 3. Zonaras, loc. cit. Pline, Lettres, IV, 11 , 6; Panég,, 52: « incesti principis; » cf. 63. Scoliasto de Juvénal, II, 29. Philostrate {Apollonius, VII, 7) raconte même que Domitien avait épousé Julie après avoir fait tuer Sabinus , et qu'Apollonius vit les Ephésiens fêter par des sacrifices le mariage de l'empereur. Ce récit •st naturellement sans valeur. — Malgré ces relations incestueuses , con^
240 ESSAI SUR LE RÈGNE DE L*BMPEREUR DOiaTISM.
il ne voulut pas avoir d'enfants de sa nièce : il la fit plusieurs fois avorter (1), ce qui causa sa mort (2), survenue avant l'année 90 (3). Elle reçut les honneurs de la consécration (4), et Martial implora sa protection divine en faveur d*un enfant de Domitien qui allait naître (5). — Domitien eut bien d'autres maîtresses^ prises parfois parmi les allés publiques de la plus
nues de tous , Julie fit frapper des monnaies portant au revers Timage de la pudique Vosta (Cohen, I, p. 467, n*' lô et suiv.).
(1) Juvénal, II, 32.
(2) Suétone, loc. cit. Pline, Lettres, IV, 11, 6.
(3) Julie était certainement morte le 3 janvier 90, car ce jour-là les frères Arvales firent des vœux pour Domitien et Domitia seulement , non pour elle (C. /. L., VI, 2067), tandis que le 3 janvier 87 son nom figure dans les actes de ce collège (C. /. L., VI, 2065). Cette observation est confirmée par deux pièces de vers de Martial , où le poète parle de Julie comme d'une morte et qu'il a publiées dans le livre VI de ses épigrammes (3 et 13), édité dans l'été ou dans l'automne de 90 (Friedlânder, édition delifartlal , préface, p. 57 ; le livre V fut édité aux saturnales de 89, voir plus haut, p. 199). Il semblerait que, lorsque Stace écrivit sa Silve sur la statue équestre de Domitien, très peu de temps après les deux triomphes de la fin de l'année 89 (voir p. 104, n. 2), Julie ne fût pas encore morte, ou du moins ne fût pas encore consacrée. Stobbe {PhilologuSy XXVI , 1867, p. 57) a fait en effet remarquer que dans l'énumération des Divi de la famille impériale , le poète
, ne la mentionne pas (vers 94 et suiv.) :
Hno et fiob noote Bilenti * cam saperiB terrena placent, taa torba relicto
labetur caelo, miBoebitqne osenla iaxta.
Ibit in amplexoe natoa, fraterqae paterqne et Boror.
Il est, je crois, arbitraire de prétendre (Kerckhoff, Duae quaestiones papinianae, p. 7 et suiv.) que le mot soror désigne Julie, nièce de l'empereur : il s*agit de la propre sœur de Domitien, Flavia Domitilla (voir plus haut, p. 50, n. 2). — Il faudrait donc conclure du silence de Stace que Julie mourut dans les derniers jours de 89. Cependant cette conclusion ne peut être adoptée sans réserves. D'après les circonstances de la mort de Julie, il semblerait que Domitien sât été à Rome quand cet événement survint. D'autre part, Julie étant morte enceinte des œuvres de son oncle, Domitien se trouvait auprès d'elle plusieurs mois avant sa mort. Or depuis la fin de Tannée 88 ou le début de 89 jusqu'à l'automne, l'empereur visita les bords du Rhin et du Danube (voir le chapitre précédent), et il est assez peu vraisemblable que Julie l'ait accompagné ou rejoint. Il faudrait donc placer la mort de Julie avant 89, et pour expliquer le silence de Stace, supposer que Julie n'obtint les honneurs de la consécration que plusieurs mois après sa mort, à la fin de 89 ou au début de 90.
(4) Cohen, I, p. 465 et suiv. C. /. L., IX, 1153. Martial, IX, 1, 6 :
Dam Tooe tupplex, damq[ae tare plaoabit matrona Divae dalee Jnliae nomen...
(5) MarUal, VI , 3.
"■ai
HOSTILITÉ DB l'AAIBTOGRATIB CONTRE DOMITIBN. 241
basse condition. Il qualifiait cyniquement ses rapports avec les femmes de « xXivo^c^^Xt) » (1). Gomme son frère, Nerva, Trajan, Hadrien, etc., il se livrait au vice grec (2). Parmi ses nombreux favoris (3), on connaît un eunuque du nom de Flavius Earinus, son affranchi (4). Un jour, il prit fantaisie à ce personnage de faire porter dans sa ville natale sa chevelure pour qu*elle fût consacrée à Asclépios, et afin que tout le monde le sût, il commanda des vers à Stace, à Martial (5), sans doute à d*autres. Ces poètes lui adressèrent les plus basses flatteries et célébrèrent Tamour de Fempereur pour lui : il semblait indifi*érent à Domitien de laisser étaler ses débauches aux yeux de tous (6). — Une telle conduite était peu séante à Thomme qui se donnait des airs de censeur rigide et de restaurateur des mœurs antiques, qui punissait sévèrement l'adultère et interdisait la castration (7).
On lui reprochait son caractère froid et misanthropique. L'idée qu'il se faisait du pouvoir impérial l'amenait à éviter une trop grande familiarité avec ses sujets, mais c'était autant par orgueil que par politique qu'il se montrait glacial, dédaigneux dans ses réceptions (8) et dans les dîners qu'il ofi'rait (9). Il ne savait rien accorder de bonne grâce (10). Absolu et irascible, il ne soufirait pas la contradiction et n'admettait pas qu on protestât contre ses actes ou même contre ses goûts. Il faillit mettre à mort Flavius Ursus, parce que ce personnage avait désapprouvé sa conduite en diverses circonstances (11). Un élève du pantomime Paris rappelait son maître par sa beauté et son talent : il le fit tuer, quoique cet enfant souffrît alors d'une grave maladie (12). Il condamna aussi
(1) Saétone, Domitien, 22. Voir aussi Pline, Panég., 20, 49, 63. Martial, XI, 7. Dion Cassius, LXVII, 1 et 6. Zonaras, XI, 19, p. 501. Suidas, êub verbo ido|tcTiav^ (cf. Cedrehus, p. 429, édit. Bekker).
(2) Dion Gassius, LXVII, 6. Il ne faut pas s'arrôtor à l'anecdote racontée par Philostrate, Apollonius^ VII, 42.
(3) suce, Silves, III, 4, 56. Martial, IX, 36, 9.
(4) Dion Cassius, LXVII, 2.
(5) Stace Silves, III, 4. Martial, IX, 11, 12, 13, 16, 17. 36.
(6) On blâmait aussi le goût immodéré de Domitien pour le jeu de dés (Suétone, Domitien, 21; Pline, P&nég,, 82; Aelius Aristide, Lettre sur Smyme, I, p. 765, édit. Dindorf). — C'était cependant une passion fort répandue à cette époque. Voir Juvénal, VIII, 10; IX, 176; XIV, 4.
(7) Pline, Lettres, IV, 11, 6. Juvénal, II, 29 et suiv.
(8) Pline, P&nég., 24, 47, 48.
(9) Pline, P&nég., 49. Cf. Suétone, Domitien, 21.
(10) Pline, P&nég., 91; cf. 71.
(11) Dion Cassius, LXVII, 34.
(12) âaétoiM, DomitUn^ 10.
à mort tous ceux qui avaient apporté des fleurs et des parfums au lieu où Paris avait péri (1). Dans Tamphithéâtre , uu père de famille se permit un jour de dire qu'un Thrace valait un Mirmillon, mais non pas celui qui donnait les jeux , il le fit arracher du milieu des spectateurs et déchirer par les chiens dans l'arène , avec cet écriteau : « Porteur de petit bouclier, puni pour avoir blasphémé (2). » II allait jusqu'à s'offenser des plaisanteries faites contre les gens chauves , il y voyait des allusions blessantes à sa calvitie (3).
Quoiqu'il se fût montré d'abord doux et généreux, il avait un caractère cruel dont la perversité se révéla et se développa peu à peu (4). Méprisant les hommes, il se souciait peu de leur vie. Un jour qu'il donnait un splendide combat naval sur la rive droite du Tibre, un orage accompagné d'une pluie torrentielle éclata. L'empereur cependant ne quitta point sa place et ne permit pas aux spectateurs de sortir, ni de changer de vêtements ^ bien que lui-même en prît d'autres. Un grand nombre d'entre eux tombèrent malades et moururent (5). Il se divertissait des souffrances de ceux qu'il n'aimait pas. Dion Cassius raconte (6), sur un ton beaucoup trop tragique, il est vrai, une plaisanterie sinistre qu'il fit à plusieurs sénateurs et chevaliers. Pendant toute une nuit, ces malheureux, invités à dîner par lui, crurent qu'ils assistaient aux apprêts de leur supplice.
Cette mauvaise grâce, cet orgueil, ces emportements d'un esprit autoritaire, ces traits de méchanceté blessaient et irritaient profondément l'aristocratie. Pline le Jeune pensait à Domitien quand il disait de Trajan (7) : « Il n'y a pas à craindre que quand
(1) Dion Cassius, LXVII, 3.
(2) Suétone, Domitien ^ 10. Cf. Pline lo Jeune, Panég., 33. On sait que Domitien protégeait les gladiateurs porteurs de grands boucliers.
(3) Suétone, Domitien, 18. Cependant Martial se moque souvent des gens chauves (II, 41. 10; III, 93, 2; V, 49; VI, 57; VI, 74, 2). — Il est très douteux qu'une tête colossale de Mantoue (BcrnouIU, Rômische Ikonogr&phie, II, 2* partie, p. 56, n* tO), représentant un homme chauve, soit un portrait de Domitien.
(4) Suétone, Domilien^ 10 : « Neque in clementiae, neque in abstinentiae tenore permansit; et tamen aliquanto celerius ad saevitiam descivit, quam ad cupiditatem. »
(5) Dion Cassius, LXVII, 8. Suétone, Domitien, 4, se contente de dire : « inter maximos imbres perspcctavit. »
(6) Dion Cassius, LXVII, 9. Nous ne rapportons pas son récit, qui est connu de tout le monde.
(7) P&nég.j 3 : c Non periculûm est ne, cum loquar de humanitate, exprobrari sibi suporbiam credat, cum de frugalitate luxuriam, cum de clementia
HOSTILITÉ DE l' ARISTOCRATIE CONTRE DOMITIEN. 243
je parlerai d'affabilité, il croie que je lui reproche l'orgueil ; quand je parlerai d'économie, le luxe ; de clémence, la cruauté ; de libéralité, l'avarice ; de bienveillance, la jalousie ; de bonnes mœurs, la débauche ; d'ardeur au travail, la paresse; de courage, la lâcheté. D L'aristocratie n'oubliait pas que le prince qui traitait ses sujets de cette manière était le fils d'une femme qui pendant longtemps n'avait même pas été citoyenne romaine (1), l'arrière petitfils d'un humble bourgeois de Réate (2). Elle pensait que Domitien avait, moins que tout autre empereur, le droit de montrer tant de morgue , lui qu'on s'était accoutumé à dédaigner dans sa jeunesse, et que beaucoup regardaient comme indigne du rang suprême qu'il occupait. Elle comparait sa conduite avec celle de Vespasien et de Titus (3) , qui avaient été simples dans leur vie, bienveillants pour tous , facilement accessibles , et avaient traité les principaux citoyens de Rome presque comme leurs égaux (4). On lui reprochait l'animosité avec laquelle il attaquait la mémoire de son frère (5). Il n*était pas jusqu'à ses justes sévérités qui ne déplussent à beaucoup de nobles; car les magistrats et les gouverneurs concussionnaires, les Vestales coupables qu'il punissait, appartenaient au premier ordre de l'Etat.
Telles furent les causes de l'hostilité que l'aristocratie témoigna à cet empereur.
A Rome, le Sénat ne lui fit, il est vrai, aucune opposition. Toute résistance aurait été brisée par la garde prétorienne, dévouée à l'empereur. Le peuple se serait sans doute abstenu de prendre parti. Incapable de protester contre la politique de Domi-* tien, cette assemblée la servit; elle lui décerna les titres, les magistratures qui modifièrent le caractère du principat; plus tard, elle condamna docilement les victimes qui lui furent désignées. Quant aux sénateurs en particulier, ils flattèrent le prince par prudence et par intérêt (6). Les plus mécontents eux-mêmes n'osè-
crudelitatem , cum de liberalitate avaritiam, cum de benignitate livorem, cum de continentia libidiaem , cum de labore inertiam, cum de fortitudine timorem. »
(1) Suétone, Vespasien, 3.
(2) Suétone, Vespasien, 1.
(3) Dion Cassius, LXVII, 2.
(4) Suétone, Vespasien, 12, 13, 21, 22; Titus, 7, 8. Dion Cassius, LXVI, 10, 11.
(5) Voir plus haut, p. 39. ]
(6) Pline, Panég,, 2 : a Voces [adulationes] ilFae quas metus exprimebat » Cf. PsLnég., 72.
244 BSSAI SUR LE RÈGNE DE l'eMPEREUR DOBCITTEN.
rent pas en général élever la voix ; ils savaient que leurs collègues ne les soutiendraient pas ; ils se souvenaient du sort d*Helvidius Priscus qui, sans aucun profit pour sa cause, avait payé de sa vie des paroles offensantes prononcées contre Vespasien , empereur si modéré pourtant (1). Ils acceptaient les charges, les fonctions que Doraitien leur confiait ; ils les exerçaient de manière à ne pas éveiller les soupçons d'un prince jaloux de son autorité (2) ; ils subissaient sans protester les disgrâces ; ils se rendaient avec empressement à ses audiences (3). Après son retour de Bretagne, Agricola fut tenu à Técart. Lors de son arrivée à Rome, Domitien le reçut d'une manière assez malveillante et ne lui adressa même pas la parole ; il ne lui donna point la légation de Syrie qu'il lui avait fait espérer (4) ; il Tobligea, quelque temps après, à renoncer au tirage au sort des proconsulats d'Asie et d'Afrique, et, contre Tusage suivi en pareil cas, il ne lui offrit pas l'indemnité à laquelle les proconsuls avaient droit (5). Des dangers très graves menacèrent alors l'empire sur le Danube ; cependant Domitien n'eut point recours à l'expérience de cet excellent général. Agricola se résigna ; il évita de faire parler de lui et de trop se montrer en public (6) ; lors du tirage au sort des provinces sénatoriales, il déclara lui-même à l'empereur» en des termes fort humbles, qu'il ne voulait pas être proconsul (7). Cette conduite lui permit de mourir de mort naturelle, en 93 (8). Tacite (9) oppose la prudence et la modération de son beau-père a à cette insolence et à cette vaine ostentation de liberté qui provoquent la renommée et bravent la mort. Que les admirateurs de l'esprit de révolte apprennent que, même sous de mauvais princes, il peut y avoir de grands hommes, et que l'obéissance et la modération, si le talent et la fermeté les accompagnent, mènent à la même gloire que ces morts éclatantes cherchées dans les précipices, sans utilité pour la république. » — Les téméraires dont
(1) Suétone» Ve8pa,sien, 15. Dion Gassius, LXVI, 12.
(2) Pline, Panég,, 18, 93 ; Lettres, VIII, 14, 7.
(3) Pline, Panég,, 48.
(4) Tacite» A^ric, 40.
(5) Agric, 42.
(6) Agric, 40.
(7) Agric.^ 42.
(8) Tacite rapporte qu'un bruit accrédité attribua la mort d'Agricola au poison (chap. 43; Dion Cassius, LXVI, 20, est plus affirmatif). Cependant il ne se prononce pas ; s'il avait eu des raisons sérieuses pour croire que cette accusation était vraie, il l'aurait certainement accueillie.
(9) Agt\, 42. Cf. Annaleê^ IV, 20, où une idée analogue est exprimée.
PUJhf* *
HOSTILITÉ DE l'aRISTOCRATIB CONTRE DOMITIEN. 245
parle ici Tacite furent rares sous Dornitien ; encore attaquèrent-ils non le prince, mais ses favoris (1). La plus grande marque de courage que Ton donnât alors était de s'abstenir de paraître aux séances du Sénat, pour ne pas ratifier des décisions qu'on désapprouvait, et de renoncer à la carrière des honneurs, pour ne pas être obligé de servir un gouvernement détesté. Bien peu l'osèrent. « Nous avons donné, » dit Tacite (2), « un grand exemple de patience, et si nos aïeux connurent quelquefois Textrâme liberté, nous avons connu l'extrême servitude. »
L'opposition , sous Domitien , eut deux formes. Parmi ses ennemis, les uns plutôt mécontents que factieux, plutôt discoureurs qu'hommes d'action , se bornèrent à des protestations discrètes faites devant des amis, ou, lorsqu'ils les rendaient publiques, anonymes et fort déguisées (3). — Dans les entretiens privés, on faisait l'éloge de Titus (4), on maudissait le tyran, on le tournait en ridicule, on appelait de ses vœux le bienheureux jour où il disparaîtrait (5). Les femmes mêmes, qui prenaient part à ces réunions, mêlaient leurs plaintes et leurs souhaits à ceux des hommes politiques (6). — Selon une coutume fort répandue sous l'empire (7), on faisait des pamphlets et des épigrammes qui circulaient dans Rome. Le prince ordonnait-il d'extirper les plants de vigne ? on répétait deux vers grecs bien connus et l'on faisait dire par Tarbuste au bouc , c'est-à-dire à l'empereur : « Tu auras beau me manger jusqu'à la racine, bouc, cependant, je porterai des fruits, et mon vin servira à faire des libations sur ton corps quand on te sacrifiera (8). » Le bruit ayant couru qu'une corneille, enlendue sur le Gapitole, avait dit : « Icrroti icavra xaXaîç, » on répandit ces vers :
Nuper Tarpeio quae sedit culmine cornix , est bene non potuit dicere ; dizit : a Erit (9). »
(1) Voir au chapitre IX la conduite d'Heronnius Senecio.
(2) Agric, 2.
(3) Voir à ce sujet Boissier, Oppoziixon sous les Césars, p. 73 et suiv.
(4) Dion Cassius, LXVII, 2.
(5) Pline le Jeune, Letlres, I, 12.
(6) Voir chapitre IX.
(7) Dion Cassius, LXVI, 11 : a xiva Ypà{j,iJLaTa, olâ etcoOev àv(ovu(i.a êc toOc aÙToxpâtopoc , irpoini).axii(iàv aùxtj) (à rcmpereur) çépovxa. » Cf. Tacite, AnnaleSf I, 72*, Suétone, Auyusle^ 55; Oilion^ 3; Dion Cassius, LVII, 22.
(8) Suétone, Domitien^ 14.
(9) Suétone, Domitien, 23.
246 B88AI SUR LE RÈ^NE DE l'bICPBRBUR DOMITIIN.
Dans des ouvrages d'histoire , dans des exercices d'éloquence , on faisait des allusions offensantes pour le pouvoir. Sous prétexte de raconter la vie des grands hommes, victimes du régime impérial, on critiquait le temps présent (1). Entre autres lieux communs déclamatoires, les rhéteurs avaient conservé l'habitude d'exalter la liberté et de maudire les tyrans (2) ; ceux qui étaient hostiles au gouvernement précisaient leurs anathèmes (3). Mais c'étaient surtout les pièces de théâtre, lues dans les salles de récitations, qui donnaient matière à des attaques indirectes. On mettait en scène des personnages célèbres et on leur faisait débiter des discours remplis de maximes et d'allusions que les auditeurs, amis et invités du poète, accueillaient par des applaudissements et des murmures (4). On choisissait dans la mythologie ou l'histoire ancienne des sujets de pièces qui rappelaient des événements contemporains : ainsi Helvidius Priscus le Jeune écrivit un mime sur le divorce de Paris et d'OEnone ; le public comprenait qu'eu réalité il s'agissait de Domitien et de Domitia (5).
Cette opposition mondaine et littéraire ne menaçait pas beaucoup la sécurité du prince ; elle était surtout tracassière et irrespectueuse. Ceux qui la faisaient voulaient taquiner le pouvoir et soulager leur haine; ils hésitaient d'ordinaire à passer des paroles et des écrits aux actes.
D'autres allaient plus loin dans leur hostilité contre Domitien ; ils songeaient à se débarrasser de lui. Ils ne devaient point ignorer que les Italiens et les provinciaux ne détestaient pas cet empereur et que l'armée l'aimait, mais ils voyaient que, tout en travaillant à détruire la dyarchie , Domitien n'établissait pas la monarchie sur une base solide; que la gloire militaire, qu'il avait cherchée pour justifier sa politique et s'attacher l'armée, lui échappait, et surtout qu'il n'y avait près de lui personne qui fût
(1) Voir, chapitres IX et XI, ce qui est dit de Junius Rusticus, d*Helvidius Priscus, d'Hermogéae de Tarse.
(2) Juvénal, VII, 151. Tacite, Dialogue des orateurs, 35.
(3) Voir plus loin, au chapitre XI, pour le rhéteur Maternus.
(4) Sous Vespasien, Curiatius Maternus avait lu des tragédies sur Caton« sur Domitius, etc. (Tacite, Dialogue, 2, 3, 11). Tacite (2 ; cf. 10) dit, à propos du Caton, que Maternus avait blessé les puissances, a car il s*était oublié lui-même pour ne songer qu*à son héros. » Les auteurs des pièces de ce genre négligeaient plutôt leur héros, pour n'exprimer que leurs propres idées.
(5) Suétone, Domitien, 10.
HOSTILITÉ. DE l'aRISTOCBATIE CONTRE DOMITIBN. 247
capable de recueillir son héritage et de compter sur les mêmes appuis que lui. Depuis 70, trois Flaviens avaient successivement exercé le pouvoir suprême. Beaucoup de gens s'étaient accoutumés à la domination de cette famille , et si Domitien avait eu un fils, celui-ci aurait sans doute trouvé de nombreux partisans après le meurtre de son père. Mais son flls, nous Pavons vu, mourut fort jeune (1). Le premier prince du sang était, au début du règne, T. Flavius Sabinus. Mais Domitien et lui se haïssaient. L'empereur ne lui pardonnaitpeut-êtrepas la faveur dont il avait joui souB Titus ; Sabinus, de son côté, avait été outragé par Domitien dans son honneur conjugal. On pouvait donc espérer qu'une réaction aurait lieu si Sabin us succédait au second ôls de Yespasien . Quant à Flavius Clemens, frère cadet de ce personnage et mari d'une nièce de l'empereur, il était sans doute jeune en 81 ; il ne fut consul pour la première fois que quatorze ans après, en 95 (2) ; c'était, d'ailleurs, un homme sans talent, dédaigné à cause de son incapacité (3). Ses deux fils, qui étaient probablement encore en bas âge en 96, furent adoptés par Domitien vers la fin de son règne (4), mais ils n'eurent pas le prestige dont aurait joui un propre fils de Temperour. Plus tard, les princes consolidèrent leur pouvoir en s'associant des hommes faits qui n'appartenaient pas à leur famille ; mais Domitien n'y songea pas ; il voulait que l'empire restât, comme un bien héréditaire, dans la famille Fia- : vienne. Il semblait donc qu'un coup de poignard ferait définitivement disparaître ce gouvernement, détesté de l'aristocratie.
Des conspirations furent formées; nous en ignorons l'histoire. Dans la réaction qui suivit la mort de Domitien, on se souvint de ses crimes, mais non pas des attaques qu'on avait dirigées contre lui. Domitien y faisait allusion quand il prétendait « que la condition des princes était bien malheureuse, car on ne voulait croire aux complots tramés contre eux que le jour où ils périssaient (5). » — a Les empereurs, » disait-il encore, c qui ne punissent pas beaucoup de coupables ne sont pas vertueux, mais heureux (6). » — Dès l'année 83, il y eut peutêtre une première conspiration (7). Une autre fut découverte
(1) Voir plus haut, p. 53.
(2) Klein, Fasti consulares^ p. 51.
(3) Suétone, Domitien, 15. Voir chapitre X.
(4) Voir p. 54.
(5) Suétone, Domilien, ÎO. Cf. Gallicanus, Vie d'Aindius Cas«!u«, 2.
(6) Dion Cassius, LXVII, 2.
(7) Eusèbe, Chronologie^ p. 160 et 161 : « Plurimos sonatorum Domitianus
248 ESSAI 8UB LB BÈGNE DE L*BMPBREUR DOMITTEK.
en 87 (1). Il n'est pas invraisemblable que T. Flavius Sabinus ait été complice d'une de ces deux entreprises ; des mécontents purent lui offrir l'empire : c'eût été un moyen de se défaire de la tyrannie présente sans renverser la dynastie Flavienne.
Domitien, dont le caractère était peu généreux et qui, depuis longtemps, craignait de périr assassiné, punit ces complots d'une manière terrible. En 83, selon Eusèbe (2), il relégua et fit périr beaucoup de nobles. A la suite du complot de 87, il y eut sans doute de nouvelles condamnations. C'est peut-être à cet ëvéne* ment qu'il faut rapporter ce que dit Dion Gassius (3) : < Demi* tien fit mettre à mort un grand nombre de personnages importants, faisant juger les uns par le Sénat et accusant les autres en leur absence. » Il semble qu'il y ait dans ces derniers mots une allusion au meurtre de G. Vettulenus GivicaGerialis que Domitien fit tuer pendant son proconsulat d'Asie (4).
T. Flavius Sabinus fut aussi mis à mort, à une date inconnue (5), parce que, dit Suétone, le jour des comices consulaires, le héraut, au lieu de le proclamer consul en présence du peuple, l'avait qualifié d'/mperaf or par inadvertance (6). Domitien dut être fort aise de se débarrasser d'un prétendant possible et du mari de sa maîtresse.
in exilium mittit, v à rannée 2099 (1*' octobre 82-30 septembre 83); ce qui laisse peut-être supposer une conspiration qui se serait formée pendant l'absence de Domitien, alors occupé à combattre les Cattes sur le Rhin.
(1) C. /. L., VI, 2065, au 22 septembre, sacrifice des Arvales : « in Ca[p]itoliOy ob détecta 8celer& nefariorum,
(2) Voir p. 247, n. 7. Dion Cassius (LXVII, 3) dit qu'avant de mettre à mort les trois Vestales (en 82 ou en 83, voir p. 80), Domitien fit, sous divers prétextes, périr beaucoup de citoyens nobles.
(3) LXVII, 4 (entre le récit de la guerre contre les Gattes et celui des guerres du Danube) : a [AopisTtavàc] ov^vo^ic [tûv fiuvaxâv] éfôvcuc, xoiic t^ evàyd» èc Ta pou^surinpiov, tûv 6e xal àicdvTCi» xaTifiyopcôv. i>
(4) Suétone, Domitien, 10. Tacite. Agric, 42. Civica Ccrialis avait été tué depuis peu quand Agricola fut appelé à tirer au sort les proconsulats d*Asie et d'Afi'ique. Or Agricola avait été consul en 77. 6i Ton place le meurtre de Civica à la fin de 87 , on doit en conclure qu' Agricola aurait été proconsul onze ou douze ans après son consulat, ce qui concorde assez bien avec ce que nous savons de l'intervalle qui séparait ces deux magistratures à la fin du premier siècle (voir Waddington , Fastes des provinces asiatiques, p. 12 et 13; Marquardt, StaatsverwHliung, I, 2« édit., p. 546).
(5) En tout cas, un certain temps avant la mort de Julie (voir Suétone, Domitien, 22; Pline, Lettres, IV. 11. 6; Philostrate, Apollonius, VII, 7).
(6) Suétone, Domitien, 10. — Sabinus fut consul pour la première fois le 1** janvier 82. Ce fut donc à une époque ultérieure qu'il fut désigné à un second consulat et, par suite de l'erreur du héraut, mis à mort.
HOSTILITÉ DB L*ARISTOnRATIB CONTRE DOMITIEN. 249
Ces supplices n'étouffferent pas roppositlon. Une grande révolte éclata (1) à la fin de Tannée 88. Cette date peut, en effet, être fixée avec précision. Dans la onzième épigramme du livre IV, Martial prédit la défaite du rebelle, mais ne la célèbre pas. On peut donc en conclure que la guerre, qui fut très courte, était commencée, mais non terminée lors de la publication de ce livre, qui eut lieu, en tout cas, après le 24 octobre 88 (2), et probablement au mois de décembre de cette année (3). Il est permis de croire que, le 24 octobre, la révolte n'avait pas encore éclaté, car ce jour-là Martial , fêtant l'anniversaire de l'empereur, écrivait :
... aima dies
longa, precor, Pylioque veni numerosior aevo, semper et hoc vultu vel meliore nite.
ce qui semble prouver qu'aucun danger ne menaçait alors l'empereur. Antonius Saturninus n'a même dû se révolter que vers la fin de novembre. Nous savons par Plutarque (4) que Domitien reçut la nouvelle à Rome et en partit précipitamment. Or il s'y trouvait encore, autant qu'il semble, au commencement de décembre. Martial dit que pendant un spectacle de l'amphithéâtre, auquel l'empereur assistait, il tomba de la neige (5) : il s'agit probablement d'une des représentations données par les questeurs aa mois de décembre ; Suétone (6) nous apprend que Domitien y assistait toujours. — Bergk (7) a parfaitement montré que des vœux et sacrifices extraordinaires faits par les Arvales en janvier 89 se rapportent à la révolte d'Antonius. Au 12 janvier, nous y lisons (8) : « in Capilolio^ ex s(enatib$) c{onsuUo) pro sainte et vie-
il) Sur la révolté d'Aiitonius Saturninus, voir Stobbe, Philologus, XXVI, 1867, p. 53; Eichhorst, Neue Jahrbûcher fur Philologie, XCIX, 1869, p. 354 et suiv.; Mommsen, Etude sur Pline le Jeune (traduction Morel), p. 92 et suiv.; Bergk, Zur Geschichte und Topographie der Rheinlande in rômischerZeitf p. 61 et suiv.; Renier, Comptes rendus de l'Académie des inscriptions ^ 1872, p. 424 et suiv. ; Asbach, Wesideutsche Zeitschrift, III, 1884, p. 8 et suiv.; Mommsen, Rômische Geschichte^ V, p. 137; Ritterling, De légions Romanorum X Gemina^ p. 12 et suiv.
(2) Voir IV, 1.
(3) Voir IV, 88; cf. IV, 2; IV, 3; IV, 46. Friedlânder, édition de Martial, préface, p. 56.
(4) Vie de Paul Emile, 26.