‹ Essai sur le regne de l'empereur DomitienChapitre 24 sur 72 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Apres rexpédition suévo-sarmatique, terminée au début de l'année 93, Domitien n'entreprit plus de guerres; il ne reçut plus de salutations impériales. Les poètes de cour n'eurent plus de triomphes à célébrer ; ils se contentèrent de vanter les bienfaits de la paix (1). Le prince se consacra tout entier à la lutte contre l'aristocratie. Il ne prétendait pas seulement défendre son pouvoir et sa vie ; il voulait aussi remplir son trésor (2). Les actes de générosité et les fêtes somptueuses de Titus, les constructions , les jeux, les guerres, le luxe de son frère avaient fort compromis les finances de l'empire, rétablies par Vespasien. Il fallait cependant de rargent à Domitien pour ne pas perdre l'appui du peuple, qu'il devait divertir et nourrir à grands frais, et de l'armée, dontilavait à payer la solde augmentée par lui, et c'étaient là des dépenses qu'il ne pouvait restreindre. Il savait qu'en général les riches le détes-

(1) Btace, Sives, IV, 1, 12 :

Utroqne a limlna gratM JanoB agit, qaem ta Ticina Paoa ligatom omaia juBsbti oomponero balla.

Silius Italicus, Punica, XIV, 686 :

...▼iri qui niino dédit otia mando.

Martial, IX (édité en 94), 101, 21 :

(dédit) otia ferro.

Cf. IX, 31, 10; IX, 70. 8. — Voir aussi Chants sibyllins, XII, 127 :

xal xéxe y' àiiicauaiç 7coXé|iou xaxà xtf^iJiov &icavTa {(rrai.

(2) Pline lui reproche sa cupidité (Panég. , 50) : c avaritia illius qui tam multa concupiscebat. » Cf. Panég., 3 et 41. Suétone, Domitien, 12 : « [Dora itianus] nihil ponsi habuit quin praedaretur omni modo. » Cf. Suétone» Vespasien, 1.

ft. --

PÉRIODE DE TERREUB. 263

talent ; il ne se faisait donc aucun scrupule de les dépouiller pour se créer de nouvelles ressources. En agissant ainsi, il affaiblissait la puissance de ses adversaires et s'assurait la fidélité de ses partisans par ses largesses (1). Pline le Jeune se souvenait de lui quand il parlait en ces termes à Trajan (2) : « Ce que je loue surtout dans toutes vos libéralités, c'est que vous donnez les congiaires, les aliments à vos frais, et que les fils des citoyens ne sont pas nourris par vous de sang et de meurtre comme les petits des bêtes féroces. » — Comme l'écrit Suétone (3) avec force et concision , Domitien, qui ne s'était d'abord montré ni sanguinaire, ni rapace, devint « avide par manque d'argent, cruel par crainte. » Le même auteur fait aussi remarquer que Domitien se laissa entraîner un peu plus vite à la cruauté qu'à la cupidité (4). Agricola mourut le 23 août 93 (5). « Ce fut , » dit Tacite (6), « un grand dédommagement de sa mort prématurée que d'échapper à ces derniers temps où Domitien épuisa le sang de la république, non plus par intervalles et par accès, mais sans trêve et, pour ainsi dire, dans un seul et long supplice. — Mettius Carus ne comptait encore qu'une victoire (7) et Messalinus se contentait d'insinuer ses perfides conseils au fond du palais d'Albano. » — Pline dit de son côté que, sous Domitien, « il avança, pour ainsi dire , à la course dans la carrière des honneurs jusqu'à l'époque où ce prince fit profession de détester les honnêtes gens, mais qu'alors il s'arrêta, voyant à quel prix devaient s'acquérir de nouvelles faveurs, et qu'il préféra suivre une route plus longue (8). Or, il fut désigné à la préture le 9 janvier 92, et il entra en charge le 1" janvier 93 (9); son avancement, jusque-là très rapide, se ralentit ensuite et il n'obtint pas le consulat de Do-

(1) Dion Cassius, LXVII, 4 : « Les libéralités de Domitien plaisaient à la multitude, comme il est naturel; mais elles causaient la perte des grands, car ne pouvant subvenir à ces dépenses, il en fît périr beaucoup, d

(2) Panég., 27; cf. 28.

(3) Suétone, Domitien, 3 : « Virtutes quoque in vitia deflexit ; quantum conjectare licet, super ingenii naturam inopia rapax, metu saevus. » Cf. Orose, VII, tO : a Nobilissimos e senatu, invidiac simul et praedae causa... interfecit. »

(4) Domitien, 10.

(5) Agr., 44.

(6) Agr., 44 et 45.

(7) Nous ne savons pas à quelle condamnation Tacite fait allusion.

(8) Panég., 95.

(9) Voir Mommsen, Etude sur Pline le Jeune (traduction Morel), p. 58 et suiv.

2Q4 ESSAI SUR LE BÈ0NB DB L'EMPBBBim DOMITIBN.

mitiôn (1). — Ce fpt donc à partir de 93 que les confiscations, le$ Qi^ils, les arrêts de mort se succédëreqt presque sans interruptiQ^ et qu'une période de terreur commença. — Avant de la raconter, il faut faire ici une observation générale : c*est que nous n'avons plus guère à notre disposition pour cette époque que des écrits tout à fait hostiles à Domitien. Le tableau que nous allons tracer de la fin du règne s'en ressentira nécessairement.

Les victimes de Domitien étaient souvent si respectées de ceux mêmes dont l'appui était nécessaire à l'empereur, qu'on se serait indigné de les voir succomber à des violences arbitraires; on aurait regardé comme innocents des honîmes qui n'auraient pas été jugés (2). A leur égard, les formes judiciaires furent donc en général respectées. Quand, par exception, Domitien se débarrassait d'up de ses ennemis sans fqrme de procès, il le faisait d'uno manière sournoise. Il se servait du poison (3) ; il mettait h mort se- • crètement ceux qu'il avait exilés (4); ses intrigues contraignaient ' parfois ceux qu'il voulait perdre à se suicider, et leur mort semblait volontaire (5). — Mais d'ordinaire ceux qu'il frappait étaient dénoncés par des délateurs, puis accusés devant un tribuqal régulier qui les condamnait conformément aux lois.

Nul n'était en sûreté chez lui : « La liberté de parler et d'enr tendre , » dit Tacite (6) , « nous était enlevée par un odieux espionnage; nous serions restés sans mémoire comme sans voix, si l'on pouvait se commander l'oubli comme le silence. » On se voyait trahi par des parents , des- amis , des clients , surtout par des esclaves (7), dont plus d'un avait à se venger de mauvais trai-

(1) Avant la mort de Domitien, il ne reçut que la préfecture du trésor militaire. Voir Mommsen, 2. c, p. 63.

(2) Philostrate (Apollonius, VII, 14) parle à propos de Domitien de « ces tyrans qui décorent du nom de justice les lenteurs de leur colère; ils ôtent aux malheureux qu'ils condamnent à mort même la compassion do la foule, qui est comme un drap mortuaire hien dû à qui meurt injustement. »

(3) Dion Cassius, LXVII, 4.

(4) Dion Cassius, LXVII, 3. Paul Orose, VU, 10.

(5) Dion Cassius, loc. cit.

(6) Agr., 2.

(7) Tacite, Hts/., I, 2 : « Odio et terrore corrupti in dominos servi, in patronos liberti et, quibus deerat inimicus, pcr amicos oppressi » Dion Cassius, LXVIII, 1. Philostrate, Apollonius, VII. 8. Juvénal (I. 33) parle de la fortune insolente d'un « magni delator amici. j) Voir encore IX, 102 :

CorydoQ, Corydoa ! secretum dtvttis ullam esse pu Us ? servi ut Uiceant, jumenla loquenlur et canis et postes et marmora I

PÉBIODB OB TERBBUfl. 265

tements (}) ai trouT^U avantage à ^ecusef son maître, car les àé^ nonciateurs de condition servile recevaient, quand leurs accusations étaient accueillies, la liberté avec une récompense pécuniaire. Souvent Domitien voyait en secret des délateurs et de faux témoins : il convenait avec eux de ce qu'ils devraient dire (2). Partout il entretenait des espions (3) qui cherchaient à provoquer des confidences imprudentes (4). « Vous avez rendu, i> dit Pline le Jeune à Trajan (5), « aux amis la fidélité , aux enfants la tendresse, aux esclaves la soumission. Ceux-ci craignent, ils obéissent, ils ont des maîtres. Ce ne sont plus nos serviteurs, mais nous-mêmes qui sommes les amis du prince, et le père de la patrie ne prétend pas être plus cher aux esclaves d'autrui qu'aux citoyens qu'il gouverne. Vous nous avea tous délivrés d'un accusateur domestique, et, par cette seule mesure de salut public, vous avez éteint, pour ainsi dire, une nouvelle guerre civile. Et en cela vous n'avez pas moins fait pour les serviteurs que pour les maîtres : nous sommes devenus plus tranquilles, eux meilleurs. Vous ne voulez pas cependant qu on vous en loue et peut-être aussi n'est-ce pas un sujet d'éloges. Mais au moins est-il agréable d'en parler, quand on se souvient de cet empereur qui subornait les esclaves contre la vie des maîtres, leur indiquait les révélations à faire sur les prétendus crimes qu'il voulait punir : grand etiné-

Javénal dit (III, 113) des intrigants grecs qui pénétraient dans les grandes maisons :

Soire Tolunt seereta domut, aique inda iimeri.

On redoutait les bavardages des clients. Martial, VII, 62, 4 :

•t nigar obliqua garrolitate olieoB.

Voir encore MarUal, II, 82 ; X, 48, 21 et suiv.

(1) Juvénal, IX, 110 [servi] :

... qood enim dubitant çomponere crimen la dominos, quotiens rumoribus ulciscuntor baltaa?

(2) Dion Cassius, LXVII, 12.

(3) Juyénal (IV, 47) dit d'une manière emphatique :

Com plona et litora mnlto delatore forent.

(4) Philostrate (Apollonius, VII, 36) raconte que Domitien envoya auprès d'Apollonius, alors en prison, un homme qui feignit do compatir au sort du philosophe, et s'efforça, mais en vain, de le faire parler à cœur ouvert. D'ailleurs, cette anecdote est très probablement légendaire. Cf. VII, 27. — L'archimime Latinus, favori du prince, était redouté comme délateur (voir Scolies de Juvénal, IV, 53).

(5) Panéy., 42.

266 ESSAI SUR LB RÈGNE DE L*BirPERETTR DOBilTIEN.

vitable malheur, que Ton devait subir lorsqu'on avait des serviteurs semblables au prince. »

Le crime trouvé, il fallait des orateurs influents, habiles et peu scrupuleux pour accuser le prétendu coupable devant ses juges. Des ambitieux appartenant à l'aristocratie firent sous Domitien ce métier peu honorable, qui leur rapportait des honneurs et de Targent et leur donnait du crédit auprès de l'empereur (1). Le plus célèbre fut M. Aquilius Regulus (2), qui, malgré son extrême jeunesse, avait, dès la fin du règne de Néron, accusé des citoyens illustres, Ser. Cornélius Orfltus, Q. Sulpicius Camerinus, M. Licinius Crassus. Après le meurtre de son ennemi Pison, fils adoptif de Galba et parent de ce même Crassus , il avait acheté sa tête à un des assassins, et s'était donné le plaisir atroce de la déchirer de ses dents (3). Sous Domitien, il sauva mieux les apparences, mais commit autant de mauvaises actions (4). Il ne dissimulait pas du reste son désir. La fortune de son père, condamné à Texil, avait été partagée tout entière entre des créanciers : resté sans ressources, il voulut s'enrichir (5). Superstitieux jusqu'à en être ridicule (6), il consulta un jour les dieux pour savoir à quelle époque il parviendrait à posséder soixante millions de sesterces : des entrailles doubles, trouvées dans la victime, lui en promirent cent vingt millions (7). Sa ténacité triompha de tous les obstacles. Il avait la poitrine faible, l'air embarrassé, la langue épaisse, la mémoire infidèle, peu de présence d'esprit; il tremblait, pâlissait en parlant, et devait écrire ses discours (8). Il se fit cependant la réputation d'un grand orateur (9) « par son effronterie et sa démence, » dit Pline (10) qui le détestait. L'auteur du Panégyrique

(1) Voir Tacite, Hist., I, 2 : a Nec minus praemia delatorum invisa qnam scelera, cum alii sacerdotia et consulatus ut spolia adepti, procurationes alii et interiorem potontiam, agcrent ferrent cuncta. » Pline, P&nég.y 45.

(2) 8ur ce personnage, voir Mommsen, Index de Pline le Jeune; Giese, De personis a Martiale commemoralis ; Boissier, L'opposition sous les Césars y p. 205 et suiv.

(3) Tacite, Hist,, IV, 42. Cf. Pline, Lettres, II, 20, 2.

(4) Pline, I, 5, 1.

(5) Tacite, Hist., IV, 42. Cf. Pline, II, 20, 13,

(6) Pline, VI, 2, 2. Cf. Martial, I, 111.

(7) Pline, II, 20. 13.

(8) Pline, IV, 7, 4 ; VI, 2, 2,

(9) Martianus Capella le cite, auprès de Pline, parmi les orateurs romains illustres (V, p. 140, édition Eysscnhardt). — Pline lui-même nous apprend que, dans le barreau, il tenait une grande place {Lettres, VI, 2). Cf. Martial, V, 28, 6; VI, 38; VI, 64, 11 ; II, 74; IV, 16, 6.

(10) PUne. IV, 7, 4.

PÉRIODB DB TBRRBUB. 267

ie Trajan n'était peutrôtre pas bon juge du talent de Regulus, qui n'admirait guère Cicéron et surtout ses imitateurs (t). Tandis que Pline considérait le discours écrit comme le modèle du discours qui doit être prononcé , et développait ses pensées avec prolixité, l'éloquence de Regulus était incorrecte, nerveuse, pressante, allait droit au but , « saisissait , » comme il le disait lui-même , « l'adversaire à la gorge et l'étranglait (2). » Pour être certain du succès, il se composait des auditoires favorables (3) ; Martial, dont il était le patron , le flattait sans cesse (4). — Audacieux , fourbe, parjure, prodiguant l'insulte aux ennemis abattus, fort humble à l'occasion (5), il arrivait à ses fins par tous les moyens, il faisait le délateur, plaidait devant le tribunal des centumvirs (6), captait des testaments (7). Il put ainsi acquérir une grande fortune : à la mort de Néron, il avait déjà sept millions de sesterces (8). Il possédait, sur la rive gauche du Tibre, une vaste propriété qu'il avait couverte de portiques et peuplée de statues (9) ; il avait des domaines en Toscane, à Tusculum, à Tibur et dans bien d'autres lieux (10). — Tout le monde le détestait pourtant (II). Dès 70, on songea à le poursuivre devant lé Sénat; Curtius Montanus Tattaqua très violemment; mais il fut sauvé grâce aux prières de son frère, Vipstanus Messala, et à l'intervention de Domitien et de Mucien (12). Mettius Modestus l'appelait, dans une lettre qui fut lue devant Domitien : « Regulus , le plus méchant des bipèdes (13). » Herennius Senecion modifiait, pour la lui appliquer, la célèbre définition de l'orateur donnée par Caton ; il disait : « l'orateur est un homme méchant qui ignore l'art de parier (14). » Pline,îd 'ordinaire si iuoffensif, l'accable dans ses lettres d'injures

(1) PUne, I, 5, 11.

(2) Pline, I, 20, 14.

(3) Pline, VI, 2, 3.

(4) Martial, I, 12 ; I. 111 ; II. 74; II, 93 ; V, 10 ; V, 21 ; V, 28; V, 63 ; VI, 38; VI, 64; VII, 16; VII , 31. — Peut-être se brouilla-t-il ensuite avec lui, car aucune pièce de vers n'est postérieure à l'année 92.

(5) PUne, I, 5; II, 11, 22; II, 20.

(6) Pline, I, 5, 4; VI, 2, etc.

(7) Pline, II. 20.

(8) Tacite, HisL, IV, 42.

(9) Pline, IV, 2. 5.

(10) Martial, VII, 31, et I, 12.

(11) Pline, IV, 2, 4.

(12) Tacite, Hist., IV, 42 et 44.

(13) Pline, I, 5, 14.

(14) Pline, IV, 7, 5.

268 ESSAI SUB LE BlpIGNQ DE l'E^PEREUH DOMITIEN.

et de sarcaspa^sf (1) ; i} va p^Sm^ jusqu'à le plais^pter 3U^ soa amour paternel que Régulas étalait , il est vrai » d'une qianiëre indiscrète (2) ; après ravènement de Nerva, il semble avoir songé à Taccuser devant le Sénat (3). Mais ses richesses et ses intrigues lui permirent de conserver une partie de son crédit : beaucoup de gens continuaient à le flatter, d'autres le craignaient. Pline se rendait compte qu'on n'aurait pu l'abattre que fort difficilement (4).

Â. Didius Gallus Fabricius Yeiento était un homme aussi méprisable. Sous Néron , en 62^ il avait été chassé de Tltalie pour avoir écrit des libelles contenant force injures contre des sénateurs. On lui reprocha ^ussi d'avoir abusé de la faveur du prince pour vendre des charges et des honneurs (5). Déjà âgé à l'époque de Domitien (6), il fut, en 83, nommé consul pour la troisième fois (7). Bas et servile en face du prince (8), il se montrait dédaigneux pour tous les autres , surtout pour les pauvres clients qui venaient solliciter sa protiection (9). Sa laideur était proverbiale (10). Il était détesté autant que Regulus. Âpres le meurtre de Domitien , il voulut défendre , dans la curie , un autre délateur attaqué par Pline, mais les clameurs de tous ses collègues l'empêchèrent de se faire entendre, et Tappui d'un tribun ne lui servit de rien (11). Un jour, il se trouvait à la table de Nerva, qui le ménageait. Au cours de la conversation, le prince demanda : a Que deviendrait Messalinus (12) s'il vivait encore? » — « Il souperait avec nous, » répondit un des convives, Junius Mauricus (13). Pline, qui rapporte le fait, s'exprime ainsi : « Veiento : j'ai tout dit quand j*ai nommé l'homme. »

Mettius Garus (14) exerçait la délation avec cynisme : il était fier de ses succès et ne voulait pas en partager la gloire. Un jour,

(1) Voir lettres citées.

(2) Pline, IV, 2; IV, 7.

(3) Pline, I, 5.

(4) Pline, L 5, 15; IV, 2, 4.

(5) Tacite, Annales, XIV, 50.

(6) En 97, il parlait de sa vieillesse (Pline, Lettres, IX, 13, 20).

(7) Voir plus haut, p. 48, n. 6, et p. 58, n. 7.

(8) Voir le langage que Juvénal lui fait tenir dans le conseil du turbot (IV, 123 et suiv.).

(9) Juvénal, III, 185.

(10) Juvénal. VI, 113.

(11) Pline, Lettres, IX, 13, 19 et suiv.

(12) Sur ce délateur, voir page suivante.

(13) Pline, Lettres, IV, 22, 4 et suiv. Cf. Aurelius Victor, Epitome, 12.

(14) Sur Carus, voir Tacite, Agr,, 45; Juvénal, I, 35; Martial, XII, 25, 5; Sidoine Apollinaire, Lettres, V,'^7.

PÉRIODE DE TEUtlËDR. 269

Regulus attaquait devant lui S^enecion , unô de ses victimes : € Quel droit, » s'écria-t-il, « avelz-vous sur mes morts? est-ce que j'attaque Grassus et Camerinus(l)? » C'étaient, nousTavons vu, des personnages que, du temps dé Néron, Regulus avait aœusés.

L. Valerius Catullus Messalinus appartenait à une noble famille. Parent du poète Catulle , il était descendant d'un ancien consul et flls de Statilia Messalina, tante de la troisième femme de Néron (2). Dès 73, il avait été consul ordinaire (3). La cécité qui le frappa (4) ne Tempêchait d'être un des auxiliaires les plus actifs de Domitien, qu'il flattait (5). Au fond du palais d'Albano, il désignait à l'empereur ceux qu'il fallait mettre à înort (6), puis il se chargeait de les faire condamner. Pline le représente comme un homme naturellement cruel qui avait, eu perdant la vue, achevé de perdre toiit sentiment d'humanité. « Il ne connaissait plus ni respect, ni honte, ni pitié. Il était entre les mains de Domitien un trait qui va frapper aveuglément lès gens de bien (7). »

Parmi les délateurs connus , il faut encore nommer Palfurius Sura (8) qui remporta le prix d'éloquence latine dans tin des concours Capitolins (9) ; Publicius Certus (10), « flatteur sanguinaire (11); » Pompeius, dont Juvénal dit qu'il était habile à couper les gorges à l'aide de discrètes insinuations (J2).

Les personnages dont Domitien voulait se débarrasser étaient, en général, accusés de lèse-majesté (13), « le seul crime que l'on

(1) Pline, I, 5, 3.

(2) Suétone, Caligula, 36. Voir Borghesi, Œuvres, V, 526 et suiv.

(3) Klein, F&sti consulareSy p. 44.

(4) Pline, IV, 22, 5; Juvénal, IV, 116.

(5) Voir Juvénal, loc, cit.

(6) Tacite, Agr,, 45.

(7) Pline, IV, 22, 5.

(8) Scolies de Juvénal, IV, 53 : a Abusus familiaritate Domitiani acerbis-' slme partes delationis ézercuit. »

(9) Voir p. 125.

(10) En 97, U était préfet du trésor de Saturne (Pline, IX, 13, Il ; Mommsen, Etude sur Pline le Jeune, trad. Morel, p. 64).

(11) Pline, IX, 13, 16. Sur lui, voir plus loin, chapitre IX.

(12) Juvénal, IV, 110. Selon Borghesi, (Euvres, t. V, p. 524 et suiv., ce Pompeius serait le même personnage que le délateur Licinius , dont parle Sidoine Apollinaire (Lettres, V, 7). Son nom véritable aurait été On. Pompeius Ferox Licinianus, qu*une inscription (C. /. L., VI, 468) Indique comme consul à une époque inconnue.

(13) Vespasien et Titus n'avaient jamais accueilli les accusatldns de lèsemajesté (Dion Cassius, LXYI, 9 et 19).

270 BSSAÎ aOR LE RÈGNE DE l'EICPERBUR DOMITIEK.

reprochât à ceux qui n*étaienL pas criminels (1). » Il était, en effet, très facile d'abuser de la loi de majesté qui punissait non seulement les actes ^ mais aussi les écrits et même les paroles portaft atteinte à la sécurité de TËtat ou de l'empereur (2). Les peines étaient la mort ou le bannissement; Tune et l'autre entraînaient la confiscation des biens.

Le Sénat y compétent en droit pour tous les procès criminels, jugeait, en général, ces sortes d'affaires (3). Quoique Domitieu n'eût pas consenti à renoncer à son dioit de juridiction capitale sur les sénateurs (4), il en fit, semble-t-il, assez rarement usage (5). Il voulait que les arrêts qui frappaient les personnages les plus considérés de Tempire parussent tout à fait impartiaux et équitables. Si certains jugements devaient provoquer l'indignation publique, il espérait que le Sénat seul en serait rendu responsable. Cette assemblée déclarait toujoui's les accusés coupables ; elle se sentait impuissante à résister aux volontés du prince (6). Quant aux protestations isolées, elles devaient être fort rares : c'eût été se désigner comme victime aux délateurs. Les membres du Sénat s'indignaient tout bas de leur propre lâcheté et poussaient des soupirs (7); ils n'en condamnaient pas moins leurs collègues les plus respectés, leurs amis les plus chers. « Personne n'osait parler, ouvrir la bouche, sauf les malheureux qu'on interrogeait les premiers. Les autres, interdits, frappés de stupeur, subissaient — avec quelle douleur dans l'âme, avec quel tremblement de tout le corps! — cette nécessité d'un immobile et muet assentiment (8). » — « L'assemblée était tremblante et muette ; on n'y pouvait sans péril dire ce que l'on pensait et sans infamie ce qu'on ne pensait pas (9). »

(i) PUne, Panéy., 42.

(2) Paul, Sentence*, V. 29. Digeste, XLVIII, 4.

(3) Dion Cassius, LXVIl, 4, in fine. Pline, Lettres, VIU, 14, 8 et 9.

(4) Voir p. 59.

(5} U jugea cependant lui-même Axrecinua Clemens, qui avait été deux fois consul (buétone, ûomilien, 11). — Conformément à l'usage, il jugea aussi , en qualité de grand-pontife , les Vestales coupables d'avoir manqué à leurs vœux (voir p. hU-81;. — Dans la persécution contre les chrétiens , il est vraisemblable que les grands personnages qui furent frappés alors furent condamnés par l'empereur lui-même , non pas à la suite d'un procès régulièrement instruit, mais par mesure de police.

(6) Dion Cassius, LXVII, 2.

(7) Tacite, Agr., 45.

(8) Pline, Panéy., 76.

(9) Pline, Lettres, VUI, 14, 8. Cf. Panéy., 66 : c obsepta diutina servitute ora...t Arenatamque tôt malis iinguam. » Tacite, Agr.^ 3.

Pour remplir son trésor, Domitien usait de beaucoup de moyens, réguliers en apparence. Son patrimoine se grossissait de toutes les sommes qui lui étaient données par testament. Or^ maintes fois, des hommes qui le détestaient lui laissèrent une partie de leur fortune pour que leurs dernières volontés ne fussent pas déclarées nulles et que le reste de leurs biens passât à leur famille. Àgricola donna Domitien pour cohéritier à sa ûlle et à sa femme. « Les bons pères, » dit Tacite, « ne font héritiers que les mauvais princes (i). » Quand l'empereur voulait la fortune tout entière ou n'était pas inscrit sur le testament , on en fabriquait un faux qui , daté d'une époque postérieure au véritable, l'annulait (2). Lorsqu'un seul témoin prétendait avoir entendu dire au défunt qu'il instituait César pour héritier, la succession était réservée à Domitien (3). L'impératrice Domitia devait aussi recueillir de nombreux héritages; un de ses esclaves est qualifié, sur une inscription (4), d'exactor hered{ilatium), legat{orufn)^ peculior{um).

Des domaines immenses devenaient propriétés impériales : « On ne vous voit pas, » dit Pline à Trajan (5), « chassant les anciens maîtres, envelopper étangs, lacs, forêts, dans Timmensité de vos domaines. Les fleuves , les sources , les mers ne servent plus à flatter les regards d'un seul homme; César peut voir quelque chose qui ne soit pas à lui et le patrimoine du prince est enfin moins grand que son empire. » L'orateur, en parlant avec cette exagération, songeait à Domitien.

(1) Agr., 4S. — Peut-être Domitien annulait-il, comme le firent Caliguia et Néron ^Suétone, Cal., 38; Nér,, 32), les testaments sur lesquels il était omis, sous prétexte que le mort s utait montré ingrat envers lui. PUne, Panég., 43 : a testamenta nostra secura sunt [sous Trajan], nec unus omnium, nunc quia scriptus, nunc quia non scriptus hères. » — Au commexfcement de son régne, il ayait agi tout autrement ; voir plus haut, p. 88.

(2) Pline, Panég., 43 [à Trajan] : a non tu falsis, non tu iniquis tabulis advocaris. »

(3) Suétone, Domitien, 12. — Hirschfeld (Vey^w&llungsgeschichie, p. 54-55) croit qu'à cette époque fut créé un office domestique dont le titulaire s'appelait procur&tor heredilalium (voir C. I, L., VI, 8499, 8500, 8433 : inscriptions de l'époque Fiavienne). 11 est vraisemblable cependant que cet office existait avant les empereurs Flaviens; voir une inscription de Menavia, publiée par Bormann (Archàologisch-epigraptiiscfie Mitlheilungen aus Oesterreichf XV, 1892, p. 29), où est nommé un chevalier qui parait avoir été, sous Vitellius, procurateur du patrimoine et des héritages et secrétaire a liOeUis,

(5) PAnég.^ 50.

272 BSSAt StJR LB RéGNE DE L*£MPERBDR DOMITIBN.

Les biens des condamnés revenaient soit au fisc, soit â rderarium publicum (1). Les procès de majesté subvenaient surtout à leurs besoins (2) ; des délateurs eil intentaient même à des morts pour permettre au prince de s'emparer de leurs biens (3). Les condamnations pour adultère, qui sous Doniitiert furent fréquentes, contribuaient aussi à alimenter son trésor (4).

Vaerarium publicum^ qui dépendait en droit du Sénat, mais qui en réalité était à la disposition de Tômpereur, recevait les biens tombés en déshérence (bona cadnca) (5). Les lois Vbconia, Julia, Pappia Poppaea, que Domitien fit appliquer strictement (6), restreignaient et dans certains cas supprimaient le droit de recevoir dès héritages et des legs pour les femmes, les célibataires j les gens mariés sans enfants. A une époque où il y avait beaucoup de célibataires et où les iliariages restaient souvent inféconds, les biens caducs étaient fort nombreux. On cherchait, il est vrai, à éluder ces lois en instituant comme héritiers ou légataires des prête- noms ; mais il ne manquait pas de délateurs pour dénoncer les fraudes ; ils recevaient en récompense le quart de la somme revendiquée pat- TBtat (7). Domitien les encouragea. « Ces brigands, » dit Pline (8), « n'attendaient point leur victime dans la

(1) Voir Hirschfeld, p. 47, n. 1. Léerivain, De agriê publieit imperàto- Htsgue, p. 20, n. 2.

(2) Pline, Panég., 42 et 55. Cf. Philostrate, Apollonius, VII, 23.

(3) Suétone, Domitien, 12 : a Bona vivorutn et mortuorum usquequaque, quolibet et accusatore et crimine corriplebantur : satis erat dbjici (jualecumque factum dictumve adversus majestatem principis. » Ces poursuites contre des morts étaient légales ; voir Humbert , Confiscalio , dans Daremberg et Saglio, p. 1441.

(4) Pline, Panég,, 42 : « Locupletabant fiscum et aerdrium... Vcfconiae et Juliae leges... i> Il s'agit sans doute aussi bien de la loi Julia de kdultériiê, que de la loi Jùlia de inaritandis ordinibus.

(5) Hirschfeld, loc. cit. y p. 57, 58. — Domitien confia la i5réfbcturé dti trésor public à deà homîilès qui lui étaient dévoués, par ëxeuaple au délateur Pu- Blîcius CeHùs (Pline, Lettres, IX, 13, 11).

(6) La loi Voconia était tombée depuis longtemps en désuétude ; elle avait, du reste, été en partie annulée par la loi Pappia Poppaea. Domitien la fit revivre & l'égard des femmes de mauvaise vie (voir p. 84, n. 1).

(7) Suétone, Néron , 10.

(8) Panég.^ 34. Ailleurs {Pafiég., 36), il dit que sous Domitien le temple de Saturtie était le « spoliarium civium , cruentarumque praedarum saevnm receptaculum. » — Des vers de Martial (V, 16, 5 et suiv.) prouvent qu*â cette époque les délateurs de cette espèce s'enrichissaient vite :

luun si Faleiferi defendere templa * Tonontia

[lire peat-ètre togatui] soUieiUflre veUm ▼•adare verlMi reiSi plurimoi Hispanu mittet mihi naata xnetntM...

solitude, sur son passage; c'était un temple [le temple de Saturne], c'était le forum qu'ils avaient envahi. Plus de testaments respectés, plus de condition certaine ; qu'on eût des enfants, qu'on n'en eût pas, le danger était le mémo. »

Comme on le voit, la tyrannie de Domitien, quoiqu'elle arrivât aux mêmes fins que celle qui agissait sans forme de procès, pa* raissait user de procédés réguliers (1), ce qui faisait dire à Pline le Jeune « que l'Etat, dont les lois étaient le fondement, était détruit par les lois mêmes (2). »

D'ordinaire, le prince semblait étranger aux abus, aux crimes juridiques qui se commettaient chaque jour. 11 assistait, il est vrai, aux séances du Sénat où l'on condamnait ses victimes. « Néron, » dit Tacite (3), « ordonna des crimes et n'en fut pas spectateur. Le grand de nos maux, sous Domitien^ était de le voir et d'en être vus, quand tous nos soupirs étaient comptés, quand son visage féroce, couvert de cette rougeur dont il s'armait contre la honte, observait la pâleur de tant d'infortunés. > Un jour même, il dit, au début d'un procès de majesté dans lequel plusieurf^ accusés étaient impliqués, qu'il allait éprouver l'amour que le Sénat avait pour lui. Les juges, dociles à cet avertissement plein de menaces, pi'ononcèrent une sentence plus rigoureuse que d'ordinaire : la peine capitale suivant la coutume ancienne (more majorum). Les condamnés n'étaient pas laissés libres du choix de leur supplice; le cou serré entre une fourche, ils devaient être frappés de verges jusqu'à la mort (4). Effrayé de Fatrocité de la peine, Domitien intercéda alors pour eux en ces termes : « Permettez-moi, Pères Conscrits, de réclamer de votre dévouement une chose qui, je le sais, me sera difficilement accordée : c'est que les condamnés puissent choisir leur mort. Vous vous épargnerez ainsi un spectacle affreux, et tout le monde comprendra que j'assistais à la séance du Sénat (5). »

Il aimait qu'on vantât sa générosité (6). Lorsqu'il jugeait lui-

(1) PhUostrate, Apollonius, VII, 14; cf. VII, 18.

(2) P&nég, , 34.

(3) AgHc, 45.

(4) Voir Suétone, f^éron, 49.

(5) Suétone, Dovnitien, 11. Lors du procès des trois Vestales, Domitien vanta aussi sa clémence (Dion, LXVII ,3).

(6) Stace, Silves, III, 4, 73 : (t pulchra duels clementia. » Cf. III, 3, 169. Martial, IX, 70, 7 :

Nalla dncnm feritas, nulla est inMnia ferri ; paoe frui carta laetitiaque lioet.

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mâme^ il ne prononçait jamais un arrêt de mort sans un préambule dans lequel il faisait l'éloge de sa clémence : il feignait ainsi la modération , tout en se faisant un jeu du vain espoir que ses paroles inspiraient d'abord à l'accusé (1).

Quant aux délateurs, il ne voulait pas qu'on les considérât comme ses complices. Lorsqu'ils lui avaient procuré de fortes sommes, ou qu'ils avaient accusé beaucoup de gens^ il les perdait, surtout les esclaves qui avaient dénoncé leurs maîtres. Ceux mêmes qui avaient reçu de l'argent, des honneurs, des fonctions, n'étaient pas plus en sûreté que les autres (2).

C'était par prudence que Domitien montrait cette hypocrisie. En se débarrassant de ceux qu'il considérait comme ses ennemis, comme en écartant le système de gouvernement inauguré par Auguste , il n'oubliait pas qu'il avait à tenir compte du f)restige que les sénateurs conservaient encore.

La conduite qu'il adopta dans sa lutte contre l'aristocratie rappelle à bien des égards celle de Tibère. On ne s'étonne pas d'apprendre de Suétone qu'il faisait des mémoires et des décisions de cet empereur'sa lecture habituelle (3).

(1) Saétone, Domitien^ 11. Cf. cette anecdote que raconte Suétone, loc.ciL : « Actorem summarum pridie quam crucifigeret, In cubiculum vocavit, assidere in toro juzta coegit, securum hilaremque dimisit, partibus etiam de caena dignatus .est. » — Dion, LXVII, 1 : « inXàxxtxo d*&Y°^^^ ^^f ^^ ^^ yAXiaxa &ico<7f^ai fiOs>e¥. »

(2) Dion Cassius, LXVII, 1. Dans le conseil du turbot, Juvénal nous montre Messalinus et Veiento aussi tremblants que les autres en présence du mattre. — Les délateurs craignaient d'être dénoncés par des gens de leur espèce (Juvénal, I. 35).

(3) Bnétone, DomitiBn^ 20.

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