PERSÉCUTION DES PHILOSOPHES
séas retint son élan généreux, et le détourna d'une entreprise qui, sans utilité pour Taccusé, serait fatale au défenseur (1). Sous Domitien, il publia une biographie de son illustre ami, biographie dans laquelle il l'appelait le plus saint des hommes (2). Ce livre, qui devait contenir des attaques plus ou moins déguisées contre le pouvoir, le fit accuser de lèse-majesté devant le Sénat (3). La peine de mort fut prononcée contre lui, et sou écrit brûlé avec celui de Senecio (4). Regulus saisit cette occasion de faire sa cour à l'empereur. Il avait contribué à la condamnation de Rusticus; il se montra si joyeux de son supplice, que dans le libelle où il attaquait Senecio , il le traita de singe des stoïciens et d'homme marqué des stigmates de Yitellius (5).
Le Sénat condamna à la relégation Junius Mauricus (6), frère de Rusticus (7). C'était un honnête homme fort respecté (8) , que plus tard Nerva et Trajan traitèrent avec beauGOUç d'égards (9); mais on craignait sa franchise (10). Les délateurs se souvenaient peut-être de sa conduite au début du règne de Vespasien ; il avait alors demandé à Domitien de communiquer au Sénat les registres du palais, aân qu'on sût quelles accusations chacun avait sollicitées (11). — Gratilla, qui était peut-être la femme de Rusticus (12), fut aussi condamnée à la relégation. Même dans le mal-
(1) Tacite, loc, cit.
(2) Suétone, Domitien y 10 : a [Domitianus interemit] Juniam Rusticum quod Paoti Thraseae et Helvidii Prisci laudes edidisset, appellassotque eos sanctissimos viros. » Il y a une erreur dans ce passage, ou bien le texte original est altéré. Ce fut, nous le savons, Senecio qui écrivit la biographie d'Helvidius Priscus. Dion Cassius (LXVII, 13) dit de Senecio qu'il composa une vie de Priscus, de Rusticus Arulenus qu'il appela Thraséas un saint <c lep6v. o Tacite écrit (Apr., 2) : « Legimus, cum Aruleno Rustico Paetus Thrasea, Herennio Senecioni Priscus Helvidius laudati essent, capitale fuisse. »
(3) Agr., 45.
(4) Agr,^ 2. Suétone, Domitien, 10. Dion Cassius, LXVII, 13. Pline, I, 5, 2; III, 11, 3. Plutarque, loc. cit.
(5) Pline, I, 5, 2. En 69, au moment oU les troupes Flaviennes approchaient de la ville, Rusticus avait été envoyé comme député aux généraux de Vespasien; fort mal accueilli, il avait même reçu une blessure (Tacite, Hist., ni, 80).
(6) Pline, III, II, 3; I, 5, 10. Cf. Tacite, Agr., 45.
(7) Pline, I. 14; II, 18.
(8) Pline, I, 5, 16; II, 18, 4. Plutarque, Galba, 8. Martial, V, 28, 5.
(9) Pline, IV, 22.
(10) Pline, loc. cit. (voir plus haut, p. 268). Plutarque, loc. cit.
(11) Tacite, Hist., IV, 40.
(12) Lenain de Tillemont, II, p. 106. — Pline (V, 1, 8) dit qu'on pouvait
heur, elle inspira de grands dévouements. Une femme qui lui envoyait des vivres par mer fut avertie que César s'en emparerait : « N'importe, » répondit-elle, « j'aime mieux voir Domilien les prendre, que de négliger de les envoyer (1). »
Peut-être fût-ce lors de ces procès que le prince, redoutant quelque résistance, fit entourer la curie de soldats (2). Les sénateurs pouvaient craindre d'être massacrés, s'ils refusaient de se montrer dociles. De plus, Domitien, présent aux séances, surveillait les juges (3).
C'était pour avoir fait l'apologie de deux stoïciens célèbres que Rusticus et Senecio avaient péri ; eux-mêmes, ainsi que les autres condamnés, suivaient la doctrine du Portique; ils protégeaient des philosophes, dont quelques-uns ne durent pas cacher leurs sympathies h l'égard des accusés. Ce fut pour- Domitien une occasion de frapper des hommes depuis longtemps suspects au pouvoir. Plusieurs d'entre eux furent mis à mort (4) ; quant aux autres, un sénatus-consulte, rendu à la fin de l'année 93 (5), leur ordonna de quitter Rome (6). « On chassa alors, » dit Tacite,
reprocher à certaines gens Tamitié de Rusticus et de Gratifia. Elle fut condamnée en même temps que Rusticus (III, 11,3). Mommson {Index de Pline^ p. 432) pense que Tacite la mentionne {HisL, III , 69) sous le nom de Veralana Qratilla.
(1) Epictète, Enlreliens, 11^7, 8.
(2) Tacite , Agr. , 45 (chapitre oii l'historien parle de ces procès) : « Non vidit Agricola obsessam curiam et clausum armis scnatum. »
(.S) Tacite, loc, cit.
(4) Dion Cassius, LXVII, 13.
(5) Ces expulsions eurent lieu immédiatement après les procès de Senecio, de Rusticus, etc. Voir Suétone, Domilien, 10: « [Domitien fit périr Rusticus, etc.] cujus criminis occasione philosophes omnes urbe Italiaquo summovit. » Cf. Dion Cassius. LXVII, 13: Tacite. Agr., 2; Fline, III, 11, 3 et suiv. Eusèbe (version arménienne, p. 160, édit. Schône) place l'expulsion dos philosophes et dos astrologues en 2109 (1*' octobre 92-30 septembre 93). Saint Jérôme (p. 1G3) donne 2111, mais cette indication est certainement erronée. Peu de temps après l'expulsion des philosophes, Pline alors préteur, alla visiter Artémidore aux portes de Rome (voir plus loin). Or il exerça la préture en 93 (voir Mommsen , Etude sur Pline^ p. 61). C'est donc entre le 23 août 93 et la fin de l'année qu'il faut placer : la fin du procès de Massa, les procès do Senecio et de ses amis, l'expulsion des philosophes.
(6) Textes cités note 5. Aulu-Gelle, XV, 11. 4. Suidas, s, v, Ao|ieTtav6ç. Pline, Panég., 47. Saint Jérôme (traduction de la Chronnlogie d'Eusébo, p. 163). dit que les philosophes furent chassés par un édit [per cdictum); Aulu-Gelle parle d'un sénatus-consulte. Peut-être y eut-il d'abord un édit, puis un sénatus-consulte.
PERSÉCUTION DBS PHILOSOPHES. 285
« les maîtres de la sagesse; on envoya en exil tous les nobles talents, pour n'avoir plus rien d'honnête sous les yeux (1). »
Le gendre de Musonius Rufus , Artémidore, dont Pline vante les vertus , se retira dans une maison qu'il avait aux portes de la ville. Pline , alors préteur , eut le courage d'aller le voir et de lui donner une somme d'argent dont il avait besoin pour payer une dette (2). G. Luccius Telesinus, consul en 66 (3), sortit de Rome pour se conformer au décret du Sénat, aimant mieux se retirer comme philosophe que de rester comme consulaire (4). Le cynique Demetrius était connu par sa hardiesse (5) : sous Yespasien déjà, il avait été condamné à la relégation à cause de ses attaques injurieuses contre Tempereur, mais celui-ci n'avait pas voulu le faire périr : « Tu fais tout pour m'obliger à te mettre à mort, mais je ne tue pas un chien qui aboie (6). » Revenu plus tard à Rome, il alla, après le décret d'expulsion, vivre à Pouzzoles et on le considéra comme fort audacieux de s'établir si près de la ville dont on le chassait (7).
Quelque temps après , il fut peut-être interdit aux philosophes de séjourner même en Italie (8). Epictète se retira à Nicopolis, en Epire (9). L'eflfroi, dit Philostrate (10), se répandit parmi les philosophes au point que tous quittèrent leurs manteaux et que les uns s'enfuirent vers l'Occident, chez les Celtes, ou dans les déserts de la Libye et de la Scythie. — Le plus illustre de ces fugitifs fut Dion Ghrysostome. Ami d'une des principales victimes de Domitien et menacé pour cette raison, il sortit de Rome, avant d'en être expulsé en vertu du sénatus-consulte. L'oracle de Delphes qu'il consulta lui recommanda d'aller jusqu'aux extrémités de la terre. Il prit* des vêtements misérables et, pendant plusieurs an-
Ci) Tacite, Agr., 2.
(2) Pline, Lettres, III, 11.
(3) Klein, Faêti consulàres, p. 40.
(4) Philostrate, Apollonius, VII, 11.
(5) Epictète, Entretiens, I, 25, 22. Sur ce personnage, voir Friedlânder, Sittengeschichtet III, p. 724 et suiv.
(6) Dion Gassius, LXVI, 13. Cf. Suétone, Vespasien, 13.
(7) Philostrate, Apollonius, VII, 10.
(8) Parmi les auteurs qui parlent de l'expulsion des philosophes, Dion Cassius, Pline, Eusèbe, Suidas disent qu'ils furent chassés de Home; Suétone et Aulu-Gelle, de Rome et de Tltalie. Il faut peut-être distinguer deux mesures prises successivement contre les philosophes par le pouvoir imporial.
(9) Aulu-QeUe, XV, 11, 5. Cf. Epictète, Entretiens^ I, 25, 19.
(10) Apollonius, VII, 4.
286 K8SAI SUR LB RÈGNB DE L*BlfPRRBUR DOMITIBN.
nées, il erra dans différents pays, tantôt parmi les peuples helléniques, tantôt parmi les Barbares, en Grèce, en Asie Mineure, en Mésie, sur la côte septentrionale de la mer Noire. Cet homme, qui fut plus tard l'ami de deux empereurs, de Nerva et de Trajan, vivait de ses mains, travaillait aux champs, portait de Teau dans les jardins ou dans les bains. Il avait conservé deux livres, qui le réconfortaient dans le malheur : le Discours sur Vambassade de Démosthëneetle Phédon de Platon. Quelquefois, on reconnaissait en lui un philosophe et on le forçait à discourir sur la morale. Ce fut ainsi qu'il vécut jusqu'au meurtre de Domitien (1).
Il faut ajouter que d'autres philosophes ne montrèrent pas ce courage : choisissant un métier plus lucratif et moins dangereux, ils se firent délateurs (2).
A la môme époque, Domitien chassa de Rome les astrologues (3). L'astrologie était ^lors la forme aristocratique de la divination : ces charlatans vivaient auprès des nobles qui souvent leur témoignaient un grand respect (4); on les mettait dans la confidence des entreprises dirigées contre le prince pour savoir si elles réussiraient ; ils encourageaient les complots en promettant l'empire à des citoyens illustres et en faisant courir des prédictions sinistres sur Domitien, qui lui-même s'en effrayait fort (5).
(1) Dioa Ghrysostome) Discours I, tome I, p. 2 et 11, édit. Dindorf; Disc. XII, p. 218 ; XIII, p. 240 et suiv. ; XIX, p. 286 ; XXXVI, tome II, p. 48 ; XL, p. 88; XLIV, p. 115; XLV, p. 118; Philostrate, Vtc des sophistes, l, 7.
(2) Philostrate, Apollonius, VII, 4. Palfurius Sura et Seras, qui furent délateurs, se disaient philosophes (Scolies de Juvénal, IV, 53 ; Dion Cassius, LXVIII, 1). Philostrate (ApolL, VII, 9) fait du philosophe Euphrate, ennemi d'Apollonius, un délateur. Mais si cela était exact, Pline le Jeune n'aurait pas loué cet Euphraste d'une manière fort pompeuse (Lettres, I, 10). — On a attribué à la poétesse Sulpicia des vers médiocres sur l'expulsion des philosophes au temps de Domitien ; mais ils ont été composés à une basse époque , peut-être à la Renaissance : voir le résumé de cette question dans Schanz, Geschichte der rômischen Liiter&tur {H&ndbuch d*Iwan MûUer), partie II , p. 336.
(3) Eusébe mentionne deux expulsions des astrologues , en 88-89 et en 93 (voir plus haut, p. 278, n. 5). Vespasien les avait aussi chassés (Dion Cassiust LXVI, 9).
(4) Voir Friedlânder, Sittengeschichte, 6* édit., I, p. 132 et suiv., 362 et suiv., 508.
(5) Voir plus haut, p. 40.