POLITIQUB A L^ÉOARD DES JUIF8 ET DES CHRÉTIENS
Ces témoignages sont pour la plupart vagues, quelques-uns même sont suspects : ils nous permettent cependant â*apprécier la nature de la persécution religieuse ordonnée par Domitien.
Le nombre des victimes fut grand : Dion Gassius et Bruttius le disent expressément, et le texte de TertuUien, qui semble indiquer que la persécution fut courte, ne prouve pas qu^elle ne fat point cruelle. — Des hommes de toute condition furent frappés : deux parents de l'empereur, le consulaire Glabrion, des riches (Dion parle de confiscations), des gens du peuple. — La persécution ne sévit pas seulement à Rome : elle s'étendit aussi en Asie, notamment dans la province d'Asie proprement dite , et en Bithynie (1).
Elle eut lieu peu de temps avant la mort de Domitien : Flavius Clemens fut tué, sa femme exilée en 95; le martyre de Glabrion et des autres personnages auxquels Dion Cassius fait allusion doit probablement se placer à la même époque (2). C'est aussi en 95 que Bruttius, copié par Eusèbe, place la persécution contre les chrétiens (3). Lactance et Paul Orose disent qu'elle ne commença qu'à la fin du règne. C'est en 93 ou 94 qu'est placé l'exil de saint Jean à Patmos (4). Le texte de Pline le Jeune, relatif aux apostasies qui eurent lieu vingt ans avant son gouvernement, semble indiquer que, dès l'année 93, des chrétiens furent inquiétés en Bithynie,' mais il n'est peut-être pas nécessaire de considérer ce chiffre vingt comme rigoureusement exact.
Il semble impossible d'indiquer avec précision les moyens dont le prince se servit pour atteindre ses victimes. Suétone et Dion Cassius disent simplement qu'il mit à mort Clemens (5)^
(1) Cf. aussi Orose VII, 10 : c datis ubique cnidelissimae persecutionis edictis. » Mais l'autorité d'OrosQ n'est pas très forte.
(2) Dion Cassius, qui suit l'ordre chronologique, d'une manière peu rigoureuse il est vrai, la mentionne en môme temps que la condamnation de Clemens et de sa femme. Ce qui est sûr, c'est qu'Acilius Glabrion fut consul en 91 ; son exil et sa mort se placent donc dans les dernières années du régne de Domitien.
(3) Dans la quinzième année du règne, dans celle oti Clemens fut consul, dit Eusèbe d'après « des historiens païens 9 {Hist, ecclés.t III, 18). — En 2112 (!•' octobre 95-30 septembre 96), selon la Chronologie d'Eusébe, traduction de saint Jérôme; la version arménienne donne 2110, par erreur. La Chronique pascale (p. 468, édition Dindorf) donne Tannée 94; mais elle contient des erreurs pour les fastes de la fin du régne.
(4) Voir plus haut, p. 307, n. 3.
(5) Suétone, Domitien^ 15 : « interemit. » Dion Cassius, LXVII, 14: a xaxéaf aÇev. o
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expression vague à laquelle il ne faut pas attacher trop d'importance.. Peut-être Domitien frappa-t-il un certain nombre de prosélytes par simple mesure de police, traitement sommaire qui fut souvent appliqué aux chrétiens (1); mais il est vraisemblable qu'il y eut aussi des poursuites régulières (2) intentées^ soit devant la juridiction criminelle du prince, soit devant celle du Sénat (3).
D'après les textes cités plus haut, ce furent des chrétiens que la persécution atteignit : seul, Dion Gassius se sert d'une expression plus générale, « ceux qui avaient adopté les mœurs juives; » mais des trois personnes qu'il nomme à ce sujet, Âcilius Glabrion , Flavia Domitilla et Flavius Glemens , les deux premières ont été chrétiennes et Glemens a pu Tôtre aussi. Gependant le vague même de cette expression (4) et le fait que Nerva interdit les accusations de < vie juive (5) » peuvent porter à croire que ce ne furent pas les chrétiens seuls que Ton frappa. Il est possible que la persécution se soit étendue d'une manière générale à tous les prosélytes du judaïsme, chrétiens ou non. Parmi ces prosélytes, les plus fervents, les plus nombreux, étaient les chrétiens : eux surtout furent persécutés.
Peut-être les perquisitions faites pour soumettre à Timpôt du didrachme tous les circoncis ont-elles déterminé la persécution. Le pouvoir impérial put se rendre compte, mieux qu'auparavant, du nombre des anciens païens qui pratiquaient la religion juive, en en observant strictement toutes les prescriptions , en partico-
(1) Voir Mommsen, Historische Zeitschrift, LXIV, 1890, p. 398 et suiv.
[7) Après avoir dit quo Domitien mit à mort Clemens, mari de Domitille, Dion Cassius {loc. cit.) ajoute : « êirevéx^ ^^ à(ifotv lyxXTiiia àOe^mTOc, 69* ffi xal âXXoi iç xà xâv louSaCcov iOr) èloxéXXovreç icoXXol xaTedixdtoOtiaav. » Il dit qu'Acilius Glabrion fut accusé du même crime : c xatviYopiiOévTa. » Enfin, il rapporte (LXVIII, 1) que Nerva défendit les accusations de mœurs juives : « ... oOt' louSaixoO p(ou xaTaiTiâaOai tivo^ ovvexcoptHJe. »
(3) Nous avons fait observer plus haut (p. 270) que Domitien semble avoir préféré laisser au Sénat la responsabilité des procès criminels intentés à des personnages importants.
(4) Pour la persécution de Néron, qui ne frappa pourtant quo d'bumblea gens et non des membres do la famille impériale, Tacite {Annales ^ XV, 44) et Suétone {Néron^ IG) indiquent expressément qu'elle fut dirigée contrôles chrétiens. — Il est vrai que Dion Cassius semble avoir affecté dans son histoire d'éviter de prononcer le nom de chrétiens (excepté livre LXXII, 4).
(5) Ajoutons que si l'on admet que la persécution de Domitien a atteint aussi des prosélytes du judaïsme, on peut sans trop d'invraisemblance voir un très vagae souvenir do cette persécution dans les textes hébreux cités plus haut, p. 291 et suiv.
POLITIQUE A l'égard DBS JUIFS ET DBS CHRÉTIENS. 311
lier la circoncision , du nombre infiniment plus grand de ceux qui, sans s'astreindre à toutes ces prescriptions, menaient la vie juive, qu'ils fussent prosélytes de la foi de Moïse ou de celle de Jésus.
Domitien qui, nous l'avons vu, ne semble pas avoir songé à détruire la religion juive, voulut du moins empêcher les progrès d'une propagande qu'il jugeait dangereuse. S'en alarma-t-il parce qu'il considérait le judaïsme et le christianisme comme des religions immorales (1)? On sait qu'il prenait au sérieux son titre de censeur des mœurs. Regardait-il les chrétiens, en particulier, comme des magiciens malfaisants, reproche qui leur fut fait dès le premier siècle (2) ? Il ne faut pas oublier qu'il était très superstitieux et qu'à cette époque on redoutait fort la magie (3). Fut-il entraîné à des mesures de rigueur par la haine et le mépris que la société payenne témoignait aux Juifs et aux chrétiens (4), par conséquent à leurs prosélytes? Mais ce sont là des hypothèses qu'aucun texte ne confirme.
Ce que nous savons seulement, c'est que beaucoup de gens qui avaient adopté les mœurs juives furent frappés pour athéisme (5). Or, rien ne nous empêche de croire que ce fut la
(1) C'était l'opinion de beaucoup de ses contemporains. Voir Tacite, AnnaleSy XV, 44; Hist., V, 5. Cf. Renan, Les Evangiles, p. 403.
(2) Voir à ce sujet Le Blant, Les persécutions et les martyrs au premier siècle de notre ère, p. 60 et suiv., 73 et suiv. Cuq, Mélanges de l'Ecole française de Rome, VI, 1886, p. 115 et suiv. Derembourg, Histoire de la Palestine, p. 360, 362. Renan, Les Evangiles^ p. 64 et suiv., 534. Grâtz, Geschichte der Juden, III, p. 250: IV, p. 88.
(3) Dion Cassius ^LXVII, 11) raconte que, vers l'époque de la révolte d'Antonius, a certaines gens piquèrent avec des aiguilles empoisonnées ceux qu'il leur plaisait, et que beaucoup mouraient sans le sentir des suites de ces blessures. » On devait imputer à des enchanteurs ces crimes, « qui furent commis non seulement à Rome, mais pour ainsi dire dans tout l'univers. » — Alors vivait le fameux Apollonius de Tyane, qui fut peut-être réellement accusé devant l'empereur à cause de sa réputation de inagicien (voir Philostrate, Apollonius, livres VII et VIII) : il l'aurait été à la fin du régne de Domitien, peu après l'expulsion des philosophes (Philostrate, VII, 10).
(4) Pour les Juifs, voir Quintilien, Inst. orat., III, 7, 21 ; Tacite, Hist,, V, 5: Josèphe, Contre Apion, livre 11, et Guerre de Judée, II, 18, 1 et 8; II, 20, 2, etc.; Friedliinder, Sitlengeschiclile , III, 6" édit., p. 625 et suiv.; Renan, Les Apôtres, p. 288 et suiv. — Pour les chrétiens, Tacite, Annales, XV, 44; Suétone, iVéron, f»0; Pline le Jeune, Lettres A Trajan, 96; Eusébe, Hist. ecclésiastique^ lll, 32.
(5) Le mot àOeôxY); veut dire athéisyne, et n'est pas synonyme d'&oéêeia, lèse-majcsté. Voir Allard, Hist. des persécutions , p. 104, n. 1; Ncumann, Der rômische Staat, p. 16, n. 4.
cause et non le prétexte de la persécution. On reprochait souvent alors aux Juifs et aux chrétiens d'être athées (1), non parce qu'on était dans une ignorance complète de leur religion (2), mais parce qu'on les voyait refuser obstinément leurs hommages aux dieux de l'Etat, dont ils niaient l'existence ou qu'ils considéraient comme des démons. Un certain nombre de prosélytes, nous l'avons vu, ne rompaient pas tout à fait avec les pratiques du paganisme, mais, évidemment, leurs nouvelles croyances ne pouvaient se concilier avec une foi sincère à la religion nationale. Il est naturel que Domitien, qui prétendait restaurer cette religion, les ait persécutés.
Hors de Rome, il y avait un dieu que l'on adorait partout : c'était l'empereur régnant. Il devait être adoré surtout sous Domitien qui, à Rome même, voulait qu'on crût à sa divinité. Or, ceiix qui s'étaient convertis au judaïsme ou au christianisme ne reconnaissaient pas plus ce dieu que les autres. C'était, aux yeux de Domitien, le plus grand des crimes (3).
Le gouvernement impérial avait pu souflFrir que le petit groupe des Juifs, naguère encore isolé dans ses croyances, refusât de reconnaître les dieux de l'Etat romain et la divinité du prince; il ne pouvait permettre que ces sentiments de révolte se répandissent partout. Les prosélytes du judaïsme et du christianisme furent donc recherchés et punis rigoureusement comme athées (4).
(1) Pour les chrétiens, voir les textes cités par Groppo. loc. cit., p. 133. et Allard, Hist, des persécutions^ p. 104. — Pour les Juifs : Pline, Hist. N&i., XIII, 46 : a Judaea, gens contumclia numinum insignis; » Tacite, Hist.f V, 5 : « Transgressi in morem eorum [Judaeorum] idem usurpant; nec quidquam prius imbuuntur, quam contomnero de^s. » Cf. V, 13 : « [Judaea gens] relligionibus adversa. » M. Allard a donc tort de dire (p. 105) que jamais les Juifs ne furent accusés d'athéisme.
(2) Cependant il ne faut pas oublier que les Juifs n'avaient pas d'images de leur Dieu, et qu'aux premiers temps de l'Eglise chrétienne, les statues n'étaient guère admises dans le culte. Voir Minucius Félix, Octavius^ 10 et 32. Dans un discours prononcé à cette époque, Dion Chrysostome (discours XII) insiste sur l'utilité des images des dieux dans les temples.
(3) M. Neumann {Der rômische Staat ^ p. 9 et suiv.) me semble insister avec raison sur ce point.
(4) Il ne semble pas qu'ils aient été punis alors comme coupables de lèsemajesté, crime qu'on reprocha souvent plus tard aux chrétiens (voir Mommsen, Historisrlie Zeilsclirifl^ LXIV. ISIIO, p. 31)3 et suiv.), car, dit Dion Cassius , Nerva défendit, apirs la im»rt do, Doiiiiiieri, qu'on accusât personne soit de lèsc-oiajestô, soit de vie juive (LXVIII , 1 : « oOt' àfjeôeia;, oùt' *Iou- Saixoû ^(ou xaxaiTiàoÔai tiva; ouv£/(i)pr,a£. >;] : on voit qu'il s'agit do doux chefs d'accusation différents.