MEURTRE DR OOMITIBN. CONSÉQUENCES DE SON RÈGNE
énergie les maux de cette époque de terreur : « La mer pleine d'exils , les rochers souillés de meurtres , des cruautés plus atroces dans Rome : noblesse, richesse, honneurs refusés ou reçus comptés pour autant de crimes ; une mort certaine réservée aux vertus; les délateurs, dont le salaire ne révoltait pas moins que les forfaits, se partageant comme des dépouilles sacerdoces et consulats, administrant les provinces, maîtres dans Rome, met» tant tout au pillage; la haine ou la terreur armant les esclaves contre leurs maîtres, les affranchis contre leurs patrons ; enfin ceux auxquels un ennemi manquait accablés parleurs amis. Cependant cette époque ne fut point tellement stérile en vertus qu'elle n'ait produit des exemples de belles actions. Des mères accompagnèrent leurs enfants dans leur fuite, des femmes suivirent leurs maris en exil ; il y eut des parents intrépides , des gendres dévoués, des esclaves d'une fidélité qui résistait même aux tortures, des hommes illustres soumis à la dernière de toutes les épreuves, cette épreuve même supportée avec courage, et des morts comparables aux plus belles fins de l'antiquité (1). »
L'aristocratie avait voué à Domitien une haine implacable. Pline, quand il parle de cet empereur, l'appelle le bourreau et le spoliateur de tous les gens de bien (2), le plus féroce des bêtes (3), le plus méchant, le plus cruel des princes (4), le plus avide des brigands (5) , un prince chargé * de tous les vices (6). Il raconte (7) qu'un jour, à la fin du règne de cet empereur, il alla voir Corellius Rufus» personnage consulaire, dans sa maison de campagne, près de Rome. Atteint d'une maladie incurable, Rufus souffrait de douleurs inouïes. La goutte n'attaquait plus seulement ses pieds , mais s*étendait sur tout son corps. Ses serviteurs sortirent de sa chambre : quand un ami in-
(f] Dans un discours prononcé peu après la mort de Domitien, Dion Chrysostome peint d*une manière allégorique la tyrannie (I, p. 17-18, édit. Dindorf) ; bien des traits rappellent les dernières années du régne (cf. encore p. 37 et 102 et suiv.). ~ Eu face de ces tableaux, on peut mettre lo vers mensonger écrit en 94 par le courtisan Martial (IX, 70, 7) :
NuUa dacam feritaB, nnlla est insania feiri.
(2) P&nég.f 90 : a optimi cujusque spoliator et carnifex. d
(3) Panèg.f 48 : c immanissima bellua. »
(4) Panég.t 94 : a pessimo principe »; 95 : « insidiosissimo principe >; 52 : « saevissimi domini. »
(5) Panég.^ 94 : a praedonis avidissimi. »
(6) Panég., 47 : a vitiorum omnium conscius princeps. a
(7) Lettres, I, 12, 7 et suiv.
324 ESSAI SUB Lï RÈGNK DE L^EMPKREIIR DOMTTIEN.
time entrait chez lui, il était d'usage que tous se retirassent, même sa femme , quoiqu'elle fût capable de garder tous les secrets. Après avoir jeté les yeux autour de lui , il dit à Pline : a Savez-vous pourquoi je continue à supporter depuis si longtemps ces souffrances horribles? C'est pour survivre, ne serait-ce que d'un jour, à ce scélérat. » Le ciel exauça le vœu de Corellius Rufus; il vit le règne de Nerva, et, n'ayant plus rien qui l'attachât à la vie, il se suicida (1).
Même les conseillers intimes de Domitien , les délateurs les plus puissants , instruments nécessaires à sa politique , le craignaient et le haïssaient; ils savaient que par peur, autant que par hypocrisie , le prince n'hésiterait pas à les perdre au besoin (2).
A Rome , le peuple se détournait de lui (3). Les Juifs et les chrétiens devaient le détester; les affranchis, les clients des grandes maisons étaient frappés dans leurs intérêts, quelques-uns dans leurs affections, par l'exil ou la mort de leurs patrons ; les artisans souffraient de l'appauvrissement de la noblesse. Il faut ajouter que la conduite hautaine de Domitien dans les spectacles (4), où les Romains avaient auparavant le droit d'exprimer assez librement leurs sentiments (5), devait compromettre sa popularité. Peut-être les spectateurs se permirent-ils parfois de manifester, d'une manière détournée, leur hostilité à l'égard du prince. Martial (6) parle des acclamations bruyantes qui saluaient les victoires des gladiateurs armés de petits boucliers : on sait que les grands boucliers étaient protégés par Domitien (7).
(1) M. Asbach suppose, mais sans raisons suffisantes, qu'il vécut jusqu'à Tannée 100 {Rheinisches Muséum j XXXVI, 1881, p. 43; Bonnische J&hrbûcher, LXXII, 1882, p. 20).
(2) Pline, Panég., 85 : c quae poterat esse inter eos amicitia, quorum sibi alii domini, alii servi videbantur? » — Panég., 44 [à Trajan] : « Scis et expertus es quanto opère detestentur malos principes etiam qui malos fa ciunt. » — Juvénal, IV, 73 :
prooerea qnos oderat ille, in qaoram faole misdrae magnaeqne sedebat pallor amidliae.
(3) Suétone, Domitien, 23. Juvcnal, IV, 153 :
Bed periit postqoam oerdoniboa est timendiu ooepermt.
(4) Voir plus haut, p. 85, n. 5 et p. 242, n. 2 et 5.
(5) Friedl&nder, Sitiengeêchichte, II, p. 301.
(7) Voir p. 120.
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Bien des Romains en étaient venus à le considérer comme un nouveau Néron, le Néron chauve (1).
L'empereur sentait bien qu*un jour il succomberait à son tour dans la lutte acharnée qu'il soutenait contre l'aristocratie. — Depuis longtemps, il était effrayé par des prédictions qui lui annonçaient une mort violente. Dans les derniers mois de son règne, se répandirent des bruits sinistres qui, en d'autres temps, n'au-* raient rencontré aucun crédit, mais que lui-même dans son inquiétude et ses ennemis dans leurs espérances considérèrent comme des présages de sa chute. « On entendit , » écrit Suétone (2), « et on annonça tant de coups de tonnerre , que Domitien s'écria : « Eh bien! frappe qui tu voudras! » La foudre atteignit le Gapitole, le temple des Fia viens, le palais de Tempereur, sa chambre. L'inscription du piédestal de sa statue triomphale fut arrachée par un violent orage et tomba sur un édifice voisin. — L'oracle de la Fortune de Préneste, qui lui avait toujours fait des réponses favorables, lui annonça un sort funeste pour la dernière année et lui parla môme de sang. Il vit en rêve Minerve, sa déesse favorite, sortir du sanctuaire qu'elle avait dans le palais en disant qu'elle ne pouvait pas le protéger plus longtemps, car Jupiter l'avait désarmée. Mais ce qui l'émut surtout, ce fut la réponse et la mort de l'astrologue Ascletarion. Déféré devant Domitien , cet homme ne nia pas qu'il eût révélé ce que son art lui avait fait prévoir. L'empereur lui ayant alors demandé de quelle manière il mourrait lui-même, il répondit qu'il serait bientôt déchiré par des chiens. Pour convaincre l'astrologie d'imposture , Domitien ordonna qu'on le brûlât vif et qu'on Tensevelît avec le plus grand soin. Mais un orage subit renversa le bûcher sur lequel se trouvait le corps à demi-brûlé, que les chiens dévorèrent. Le mime Latinus avait été témoin du fait par hasard ; il le raconta à l'empereur parmi les nouveautés du jour (3). »
(1) Juvénal, IV, 36 :
Cam jam semianinom laceraret Flavias orbem ultimus et calvo serviret Roma Neroni.
Tortullicn, Apologét.f 5 : « portio Neronis de crudolîtate »; Tertullien, De PalliOy 4 : « Subnoro. » Martial, XI, 33 (avec la note de Friedlànder). Ausone, Monosticha de Caesaribus^ II, 17. Eusèbe, Hist. ecclés.y III, 17.
(2) Suétone, Dnmition^ 15.
(3) Voir oncorf^, pour des prodiges de ce genre, Suétone, Domitien^ 23; Dion Cassius, LXVII, 16; Phiiostrate, Apollonius, VIII, 23; Eusébe, Chronologie, p, 162, 163, 214; Tacite, Hist., I, 3.
326 ESSAI SUR LE RÈ6NE DE L*E1CPBRET7R DOMITIBN.
Domitien se méfiait de tout(l). Le Sénat, toujours prêt aie flatter, lui offrit un honneur exceptionnel : il décréta que toutes les fois qu'il gérerait le consulat, des chevaliers romains, désignés par le sort, le précéderaient avec les licteurs et les appariteurs ; ils seraient revêtus de la trabée et tiendraient en main des lances. L'empereur aimait fort les honneurs, mais il craignit que dans ce brillant cortège ne se trouvât quelque jour un assassin , et il refusa (2). — Rarement il se montrait en public. Dans sa demeure , il s'entourait des plus grandes précautions (3) ; il semble avoir confié à Parthenius, un affranchi (4) sur lequel il croyait pouvoir compter, le commandement militaire du palais (5). On l'abordait difficilement, et des gardes surveillaient les personnes admises à ses audiences (6). Les portiques par le^^quels il avait l'habitude de passer étaient revêtus de phengite, pierre qui reflétait les images comme une glace ; il pouvait ainsi voir tout ce qui se passait derrière lui (7). Dans ses promenades sur le lac d'Albano ou dans le golfe de Baies, il se faisait remorquer par une barque où étaient les rameurs, qu'il tenait à écarter de sa personne (8). Quand il voulait interroger des prisonniers, il parlait seul avec eux pour que rien ne transpirât de l'entretien , mais il avait soin de tenir dans ses mains leurs chaînes (9). — Pour montrer à ses serviteurs que même dans une bonne intention ils ne devaient pas porter la main sur leur maître, il exila, puis fit périr l'affranchi Epaphrodite : il lui reproôhait d'avoir aidé Néron, déposé par le Sénat, abandonné de tous, à se donner la mort (10).
(1) Suétone, Domitien y 14 : « Pavidus semper et anxius, minimis etiam suspitionibus praeter modum commovebatur. » Cf. Dion, LXVII, 14.
(2) Suétone, Domilieriy 14.
(3) Pline, Panég., 48 et 49.
(4) Il était camérier de l'empereur. C. /. L., VI, 8761 : « Par/heni, Aug{u8ti) liberti a quibiclo [sic), » Suétone, Domitien t 16 : (« Parthenius cubiculo praepositus. » Cf. Dion Cassius, LXVII, 15.
(5) Ce fut sans doute pour cette raison que Parthenius reçut le droit de porter l'épée (voir Dion Cassius, 2oc. cit,; Mommsen, Staatsrecht, 3* édiU, I, p. 435; II, p. 837, n. 1).
(6) Pline, Panég., 49.
(T) Suétone, Domitien^ 14.
(8) Pline, Panég„ 82.
(9) Suétone, Domitien, 14. Dion Cassius, LXVII, 12.
(10) Suétone, Domitien, 14. Dion Cassius, LXVII, 14. dont le récit n'est pas absolument semblable (cf. LXVII, 29). — Dans ce passage de Plino {Panég.f 53) : c an cxcidit dolori nostro modo vindicatus Nero? », il s'agit plus probablement de la condamnation d'Ariilenus Rusticus, mis à mort