‹ Essai sur le regne de l'empereur DomitienChapitre 39 sur 72 · MEURTRE DE DOMITIEN. CONSÉQUENCES DE SON RÈANE · texte numérisé non relu

MEURTRE DE DOMITIEN. CONSÉQUENCES DE SON RÈANE

assisté aux séances du Sénat n'avaient pas pu prendre part à des délibérations sérieuses : ils s'étaient contentés d'obéir sans examen , sans résistance, aux volontés de l'empereur. Ils n'avaient donc en général aucune expérience des affaires publiques. « La servitude des derniers temps , » dit Pline (1), « a fait oublier les droits et les règlements du Sénat aussi bien que les autres connaissances utiles. Est-il quelqu'un d'assez patient pour vouloir apprendre ce qui ne doit lui être d'aucun usage? Et d'ailleurs , comment retenir ce que Ton apprend, si on ne le pratique pas? » Lorsque Nerva, et après lui Trajan, invitèrent ces hommes à prendre part au gouvernement, « la liberté les trouva novices, inexpérimentés, et voulant jouir de ses douceurs, ils furent forcés d'agir avant d'apprendre (2). » — L'inaction imposée aux sénateurs sous Domitien leur avait fait perdre non seulement la pratique, mais aussi le goût des affaires publiques : la correspondance de Pline nous montre la légèreté de leur esprit (3) et la frivolité de leurs occupations quotidieniïes. Ils ne s'inquiétaient nullement d'acquérir l'expérience qui leur manquait. « C'est maintenant seulement que nous revenons à la vie, • écrit Tacite en 98 (4), « et quoique dès le commencement de ce siècle bienheureux, Nerva ait uni deux choses autrefois incompatibles, le principat et la liberté, quoique Trajan augmente chaque jour notre bonheur, et que la sécurité publique ne repose plus seulement sur une espérance et un vœu , mais qu'au vœu même se joigne la ferme confiance qu'il ne sera pas vain : cependant, par la faiblesse de la nature humaine, les remèdes agissent moins vite que les maux , et comme les corps sont lents à croître et prompts à se détruire , de môme il est plus facile d'étouffer les talents et l'activité que de les ranimer. On trouve dans l'inaction même certain charme ; et l'oisiveté , odieuse d'abord , finit par être aimée. » — Domitien avait surveillé les magistrats et les proconsuls , et réprimé sévèrement leurs exactions ; après lui , Nerva et Trajan remirent au Sénat le soin de les punir. Mais une des conséquences du règne de Domitien avait été de resserrer les liens de solidarité qui unissaient les sénateurs, alors tous frappés ou menacés : aussi montrèrent-ils pour les coupables une

(1) Lettres, VIII, 14, 2 et 3.

C2) Pline, loc. cit.

(3) Voir en particoUer, IV, 25 et VI , 5.

(4) Agricol&f 3.

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indulgence excessive (1) , qui déconsidéra l'assemblée (2). — A la suite du règne de Domitien, le Sénat comme assemblée, les sénateure comme magistrats ou fonctionnaires , étaient encore plus impuissants que par le passé à participer d'une manière sérieuse au gouvernement.

Laissés libres sous Nerva et Trajan d'exercer leurs droits constitutionnels , les sénateurs durent reconnaître leur incapacité qui éclatait aux yeux de tous (3). D*ailleurs, par suite de la stérilité des mariages aristocratiques (4) , par suite aussi des cruautés de Domitien qui avaient surtout frappé les familles illustres, la vieille noblesse avait presque entièrement disparu (5), et il était entré dans la curie un grand nombre d'hommes nouveaux qui étaient moins disposés à se montrer jaloux des prérogatives de l'assemblée. — Le Sénat consentit donc à renoncer volontairement aux attributions qu'il ne pouvait exercer, et il s'en déchargea sur Trajan, qui avait su se concilier sou affection par les égards qu'il lui montrait, par son aversion pour tous les honneurs ayant un caractère monarchique. Mais il n'abdiqua pas en un jour tous ses droits : sa participation aux affaires publiques ne se restreignit que peu à peu, à mesure que pour chaque cas particulier, il fit une nouvelle constatation de son impuissance ; Trajan eut du reste soin de ne pas blesser son amour-propre. Chaque fois qu'il eut à intervenir dans les affaires qui étaient de la compétence du Sénat, les mesures qu'il prit eurent un caractère exceptionnel et transitoire : elles ne supprimèrent pas les droits de cette assemblée, elles les limitèrent ou les suspendirent. Si les empereurs qui succédèrent à Domitien, tout en s'abstenant de prendre la censure , gardèrent le droit d'allection qui y était attaché et purent ainsi intervenir dans la composition de la curie, le Sénat n'en resta pas moins en théorie le représentant de la souveraineté du peuple. Aucune de ses prérogatives politiques ne fut formellement abolie. Mais par suite des empiétements successifs des empereurs, la part que la constitution d'Auguste lui avait réservée dans le gouyernement et l'administration de l'Etat diminua de plus en plus. Par une série de transformations qui se répartirent sur deux siè-

(1) Pline, Lettres, II, 11; II, 12; III. 9; IV, 29.

(2) Juvénal, I, 49. Pline, Lettres, IX, 13, 21.

(3) Pline, Lettres, IV; 25, 5; cf. II, 12, 4; VI, 5, 5 et les passages de Tacite et de Pline cités plus haut.

(4) Pline, IV, 15, 3. Ju vénal, VI, 594.

(5) PUne, Pané^., 69.

MEURTRE DE DOBCITIEN. GONSâQUBNCBS DE SON RÈGNE. «)37

des, le fisc absorba les revenus de Vaerarium, l'Italie fut assimilée aux provinces et tomba sous l'administration impériale, le Sénat perdit presque toute initiative en matière de législation , la juridiction civile et criminelle passa presque complètement au prince et à ses délégués , enfin les sénateurs furent exclus des armées. Les rouages nécessaires à une administration monarchique furent définitivement établis par Hadrien : ministères, conseil du prince, fonctions équestres formant une hiérarchie régulière. Ainsi la monarchie, à laquelle il ne manqua plus que le nom, se fonda et s'organisa lentement, sans trop de secousses. Domitien ne put écarter la dyarchie parce que le Sénat n*y voulut pas consentir, mais son règne rendit la supression de la dyarchie encore plus nécessaire et eut pour effet d'atténuer la résistance opposée par le Sénat à cette grande réforme.

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