Panég
En premier lieu , la défaite de Crassus avait extraordinairement frappé les esprits. La destruction presque complète de son armée, la perfidie des vainqueurs, leur joie insultante après le triomphe, laissaient une impression mêlée d'épouvante et d'humiliation. La restitution des étendards pris à Carrhes et à Sinnaca, ces batailles néfastes comparables aux journées de l'Allia et de Cannes, n'apaisa qu'à demi le sentiment public, si haut qu'Auguste ait voulu la faire sonner. Ce que réclamait la nation, c'était une vengeance éclatante qui fit oublier aux autres peuples, comme à elle-même, un des souvenirs les plus amers de son histoire.
D'autre part, on sait combien les produits de l'Orient furent recherchés à Rome à la fin de la République et pendant les premiers siècles de notre ère. Mais les épices, les aromates, la soie, les perles, n'étaient à cause de leur prix, réservés qu'à un petit nonabre de personnes opulentes : le transport de ces précieuses marchandises était soumis à beaucoup de chances défavorables. On ne se rendait pas un compte exact de la situation géographique des pays où elles étaient recueillies, ni des conditions qui les rendraient toujours assez rares : des récits merveilleux sur la richesse inépuisable de ces contrées lointaines, la douceur de leur climat, l'aspect bizarre des animaux qui leur étaient propres et les mœurs étranges de leurs habitants, circulaient dans Rome, y excitaient dans toutes les classes la curiosité et la convoitise et poussaient aux entreprises aventureuses. Or, malgré la découverte d'Hippalus, la navigation des mers de l'Inde et des golfes Arabique et Persique était pleine de périls pour des marins aussi peu habiles que les Romains*, et les caravanes qui traversaient les déserts de la Mésopotamie* étaient continuellement pillées ou rançonnées par les Arabes et les Parthes. De là un désir immodéré d'incorporer à l'empire ces régions vantées, ou au moins de se
t. Robertson, dans ses Recherches mr VInde, note 19, remarque justement que malgré la découverte d'Hippalus, les Romains n'osèrent pas se lancer souvent en pleine mer d'Ocelis à Musiris, puisque le périple de la mer Erythrée ne décrit que l'ancienne route côtoyant tous les golfes et tous les rivages. Et nous savons maintenant que ce périple fut rédigé eu 246 ou 247 de notre ère (Reioaud, Mém, de l'Acad, des inscr., XXIV, 2* partie, p. 232).
2. Les navires des Gerrhéens (Strab., XVI, p. 766) transportaient les marchandises à Scenae sur l'Euphrate, au-dessous de Babylone. De là les caravanes, on vingt-cinq jours, les amenaient â Anthemusias, près de la frontière de Syrie (Strab., XVI, p. 748), V. la carte n* xii jointe au Strabon de Ch. Mùller, éd. Didot
rendre maîtres des routes suivies par les marchands qui les visitaient.
Enfin, et cette dernière raison me parait la plus puissante, les politiques romains étaient fort jaloux de la gloire d'Alexandre. Les Grecs s'étaient consolés de leur assujétissement en vantant outre mesure la puissance et la sagesse du héros macédonien, et le moins grec de tous les grands hommes nés dans la péninsule hellénique devint la personnification glorieuse des races que ses ancêtres et lui-même avaient abaissées et maltraitées : on lui prêta des projets immenses pour le bonheur de l'humanité, on lui attribua des qualités militaires qui le rendaient invincible et qui lui auraient assuré l'empire du monde si une mort prématurée n'eût dissous, au moment même où il la constituait, la monarchie universelle qu'il avait conçue. Les Romains, qui avaient à demi réalisé le plan supposé d'Alexandre, ne pouvaient, sans être firoissés^ entendre incessamment cet éloge du fils de Philippe. Leurs succès, suivant les Grecs, n'étaient dus qu'à la fortune, ceux d'Alexandre avaient été obtenus par l'intelligence et la vertu. Heureux les Romains que le Macédonien ne se fût pas jeté sur l'Italie! Rome disparaissait avant d'avoir fait parler d'elle. Le Parallèle que nous lisons dans Plutarque se traitait depuis longtemps dans les écoles, et Tite-Live n'a pu s'empêcher d'y répondre en quelques mots dans son histoire, bien que cette digression soit peu conforme à la manière habituelle de ses récits. Et il nous apprend, ce qui est important ici, que les Grecs vantaient la gloire des Parthes aux dépens de celle des Romains * , on comprend assez de quelle manière. Alexandre, disait-on, a vaincu les Perses en trois années', et vous, Romains, vous avez toujours reculé devant les Parthes, qui ne font qu'une faible partie des peuples soumis jadis au grand roi. Pour mettre fin à ces bavardages grecs, il fallait soumettre définitivement les Asiatiques, installer des colons légionnaires dans les villes fondées par les soldats macédoniens et clore la discussion sur les mérites comparés d'Alexandre et de Rome en incorporant à
1. IX, 18. Levissimi ex Graecis, qui Parlhorum quoque contra nomen Romanum gloriae favent
2. Bataille du Granique, mai 334, d'Arbèles, octobre 33i. Je crois voir une trace du même sentiment dans Plutarque, Antoine, dans une retraite malheureuse où il était poursuivi par les Parthes, s'écria, diton, à plusieurs reprises : c dix mille! témoignage d^admiration pour c les compagnons de Xénophon qui revinrent de Babylonie par un cheff min beaucoup plus long^ et en combattant contre des ennemis beau^ c coup plus nombreux, n Ant., c 45.
l'empire tous les pays que le héros macédonien avait traversés et possédés un instant et ceux mêmes dont il avait seulement médité la conquête* : les limites du monde habitable alors connu deviendraient celles de Vorlns Romanus^ et la monarchie universelle serait réalisée par les Romains, et à leur profit*.
Sous l'action combinée de ces trois mobiles se forma le vœu qu'on lit chez tous les4)oètes du premier siècle, en termes presqu'identiques, d'une guerre à entreprendre en Orient^. Ces poètes se &isaient-ils l'écho âdèle d'une préoccupation nationale toujours vivace, ou bien, ce qui est plus probable, ne devons-nous signaler ici qu'un lieu 'commun, et le procédé d'une poésie de jour en jour plus artificielle? On conviendra que, dans les deux cas, cette répétition assidue de la même pensée devait déterminer un courant assez puissant de l'opinion publique pour agir à la longue sur la politique impériale^
Montesquieu, qui souvent pense en Romain^ s'est £ait, après dix-huit siècles, le complice et le flatteur de ce préjugé propre au peuple qu'il a tant étudié, en écrivant : « Les Parthes et les € Romains furent deux puissances rivales qui combattirent non « pas pour savoir qui devait régner, mais exister »^. Un passage