CHAPITRE III
Il nous a semblé bon d'examiner le processus même du rire avant de soulever la question si souvent discutée de ses causes. En considérant maintenant ce côté de notre sujet, nous allons, comme nous nous proposions de le faire, prendre une idée générale des occasions et des modes de production de l'explosion joyeuse ; puis nous aborderons, à l'aide de cette enquête plus large, le problème plus restreint de la nature et des modes d'action durisible.
On admet en général que le rire, dans les cas ordinaires, est provoqué par quelque excitant, disons avec plus de précision, par quelque présentation sensible ou par son idée représentative, ainsi par une sensation « drôle », une figure humaine bizarre, une imagination étrange. Cependant nous ne devons pas admettre que cette présentation initiale se rencontre dans tous les cas. Comme le faisait supposer ce qui a été dit plus haut sur le rire dû à une disposition joyeuse, et comme nous le verrons plus clairement à présent, il y a des cas où le rire prerd l'apparence d'un groupe spontané ou automatique de mouvements.
1. — Il est peut-êlre bon, cependant, de commencer notre recherche en nous occupant de ces variétés du rire où l'action d'un stimulus sensible est manifeste. Et il conviendra de choisir une forme de rire nettement provoquée, dans laquelle les processus intellectuels ne jouent qu'un rôle secondaire. L'effet du chatouillement satisfait clairement à ces conditions, et, comme il est un des moyens les plus simples d'exciter le rire, il semble ici appeler tout d'abord notre attention. Comme c'est, de plus, la manière d'exciter le rire dont nous avons acquis
par voie expérimentale une connaissance assez précise, je me propose de m'y arrêter assez longuement.
Le phénomène du chatouillement se peut très exactement définir dans son intégralité comme un réflexe sensitif, c'est-à-dire comme une réaction motrice à un processus de stimulation sensible qui produit une variété bien marquée de sensation. Parler de la titillation comme si elle consentait simplement dans la production d'une sensation d'un certain genre, c'est tenir un langage fort peu scientifique. Ce mot implique l'excitation de certains mouvements, et là où ils ne se produisent pas, nous devons conclure, soit que la partie sensorielle du processus est imparfaite, soit que l'impulsion motrice est arrêtée par quelque obstacle.
Le fait stimulant est ici, nous le savons tous, une légère action tactile. L'agent employé d'ordinaire est le doigt "ou un corps encore plus délicat, tel qu'une plume. Le contact est léger, ou du moins ne va pas d'ordinaire jusqu'à une forte pression. Il est généralement intermittent, le doigt ouïes doigts opérant une série de frôlements courts et discontinus. Des déplacements du doigt d'un point à l'autre accompagnent communément cette série de contacts. Dans quelques cas cependant un seul attouchement léger, ou même un attouchement prolongé, avec mouvement d'un point à l'autre, peuvent suffire pour amener l'effet en question.
La nature précise des sensations n'est pas encore parfaitement comprise. Il apparaît assez clairement que les « minimums d'excitation » employés ici ne donnent pas naissance à des sensations purement tactiles de faible intensité. Ceci semble établi par le fait, mis en évidence par le D'" Louis Robinson, que les parties de la peau douées de la sensibilité tactile la plus fine, c'est-à-dire les extrémités des doigts et celle de la langue, « sont à peine sensibles à la titillation » '.
Wundt a fait voir que les sensations, dans ce cas comme
1. Article sur « la Sensibilité ou Cliatouillemeut », dans le Dictionary of Psychological medicine. L'auteur ajoute que cette sensibilité ne coïncide pas localement avec la sensibilité à la douleur. D'autre part le D'' Charles Richet remarque que les régions les plus sensibles au chatouillement sont aussi les plus riches en nerfs tactiles. Article « Chatouillement », Dictionnaire de Physiologie (Paris, F. Alcan).
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dans quelques autres sensations de la peau, ont tendance à se propager, d'autres régions, même éloignées, de la surface, étant gagnées à leur tour par le mécanisme de la sensation réflexe*. Ceci ferait penser que les sensations de chatouillement sont plus rapprochées des sensations organiques que des sensations purement tactiles. On suppose que ces excitations légères amènent dans la peau certains changements organiques, et plus particulièrement des modifications de la circulation du sang dans les petits vaisseaux-.
C'est un fait bien connu que toutes les parties de la peau ne sont pas également sensibles au chatouillement. Certaines régions, par exemple la plante du pied et l'aisselle, sont particulièrement chatouilleuses. Dans les réponses au questionnaire publié par le D'' Stanley Hall, nous trouvons les régions rangées dans Tordre suivant, en allant de celles qui ont été mentionnées le plus souvent à celles qui l'ont été moins : la plante du pied, l'aisselle, le cou et le dessous du menton, les côtes, et ainsi de suite.
L'enquête a constaté le fait qu'il y a sur ce point, d'une personne à l'autre, des différences considérables, les unes déclarant qu'elles sont chatouilleuses dans toutes ces régions, d'autres dans une région seulement. Il est clair que la méthode adoptée dans cette enquête ne fournit aucune mesure précise de sensibilité comparée ■'*.
Le D"" Louis Robinson a essayé de mesurer comparatiA'ement cette sensibilité d'une manière plus scientifique, en faisant un grand nombre d'expériences sur des enfants de deux à quatre ans, dans l'intention bien déterminée d'apprécier le degré de sensibilité au moyen du rire. D'après les résultats qu'il a obtenus, l'ordre de sensibilité décroissante est le suivant : 1° la
1. Voyez Wundt, Physiolo(/ie Psycholog. (4° édit ), vol. I, p. 434-."). Selon cette autorité la propagation de la stimulation peut s'opérer, soit directement d'une fibre sensitive à une autre, soit indirectement par l'intermédiaire de contractions et de sensations musculaires.