‹ Essai sur le rireChapitre 9 sur 112 · Op. cil., p. :207 et · texte numérisé non relu

Op. cil., p. :207 et

en quelque sorte machinale des muscles des arlérioles de la face, qui amène la rougeur.

Non seulement on peut montrer ainsi qu'il faut nécessairement admettre la présence d'un élément de sentiment au début même d'un phénomène émotionnel, mais il est possible, du moins dans certains cas, de la constater nettement. Ceci s'applique plus particulièrement à des sentiments tels que l'admiration provoquée par un beau paysage ou par un beau morceau de musique. Dans ces deux cas n'est-il pas évident pour tous que l'émotion de plaisir est causée et entretenue par de nombreux courants de sensations agréables, courants qui pénètrent en nous par les yeux ou les oreilles, ainsi que par les perceptions agréables qu'ils provoquent directement. Dire que toute l'exaltation joyeuse qui a lieu dans ces circonstances nait des sensations secondaires excitées k l'intérieur de l'organisme, de celles qui accompagnent les modifications des muscles et des glandes, l'accélération du pouls, le tressaillement physique et ainsi de suite, c'est assurément infliger une indignité imméritée aux sens « les plus élevés », c'est faire ressortir dans toute son évidence le plaisant paradoxe que récèle cette théorie '.

Pour le rire le cas est un peu moins clair. Il présente en effet un trait caractéristique qui parait favoriser cette idée qu'ici la vibration est tout : c'est qu'il est aisément provoqué d'une manière mécanique ou quasi-mécanique. Le rire est, de tous les mouvements expressifs, celui où la force de l'imitation se faille mieux sentir. Le rire des enfants et celui qu'excite le jeu populaire appelé le « chœur des rieurs », en montrent clairement le caractère contagieux -. De plus, comme nous le savons, un accès de rire peut être déterminé, en partie du moins, par des actes qui probablement rétablissent quelques-uns des éléments physiologiques dont la série constitue le rire même. Ainsi mon fils me dit qu'il lui est arrivé d'être saisi d'une irrésistible envie de rire pendant qu'il montait un cheval non sellé, et une autre fois en prenant part à une course à pied ; ma fille éprouva la même envie lorsqu'elle fit l'ascension de sa première mon-

i. C'est ce que le prof. James semlile adnicttie dans son petit ouvrage, Psijcholof/., p. 384.

2. Sur la contagion du rire voyez llaulin. Le Rire. p. 08 et suiv.

tagne. Il est probable que les mouvements exécutés et la modification des fonctions respiratoires sont en de tels cas les causes principales de cette envie irrésistible.

Toutefois, c'est autre chose d'admettre le fuit incontestable que le rire peut être excité de cette façon en apparence toute mécanique, autre chose d'attribuer à la réaction ainsi produite la même valeur qu'à une véritable et complète explosion de joie. Je crois qu'une personne qui observe ce qui se passe en elle peut constater qu'un rire purement imitatif n'amène pas cet état d'âme délicieux où nous entrons quand le mouvement est déterminé au début par quelque impression agréable.

Il faut ajouter d'ailleurs que, dans les cas dont il s'agit, l'imitation n'est pas purement mécanique. Quand nous rions parce que d'autres rient, n'acceptons-nous pas leur rire comme un défi joyeux qui éveille chez nous une disposition à la gaité? Et ne sommes-nous pas, du moins la plupart du temps, aflectés, quand d'autres rient aux éclats devant nous, comme par un spectacle et des sons comiques qui stimulent directement les muscles expressifs de la gaîté ? Le rire de mon fils, dans les circonstances que je viens de rappeler, semblait s'adresser au mouvement des oreilles de son cheval et à ceux du jeune garçon qui courait devant lui. Les mouvements du rire, chez quelques adultes, sont tombés si complètement sous la dépendance initiale des processus mentaux, que même quand ces mouvements sont déterminés par des forces organiques, on éprouve le besoin de trouver quelque cause apparente de gaîté.

Si nous arrivons maintenant au cas ordinaire de la réaction émotive, nous observons tout d'abord le caractère soudain, explosif de l'accès. Si la décharge motrice suit la première vibration du sentiment joyeux qui passe communément pour l'exciter, elle paraît le faire avec une telle rapidité électrique qu'il est impossible de distinguer nettement cette vibration initiale comme antérieure à la décharge même. Ce fait ne doit pas cependant nous détourner de notre enquête. Quand, par exemple, nous rions de quelque grotesque absurdité de langage ou de manières, ne voyons-nous pas que la perception qui détermine le rire est une perception émotionnelle qui non seulement est dirigée sur une chose ayant un intérêt et une

valeur émolionnels, c'est-à-dire sur les traits absurdes perçus comme tels, mais'qui, de plus, est dès le début tout imprégnée de joie et de gaîté ? Dire que la perception que j'ai d'une grosse femme accrochée au bras d'un petit homme est une affaire purement intellectuelle, comme la perception de deux lignes inégales dans une figure géométrique, c'est, j'en ai peur, avouer soit une expérience singulièrement pauvre en matière de rire, soit une aptitude bien faible à l'analyse psychologique.

Mais peut-être la réfutation la plus nette de cet ingénieux paradoxe, quand on le transporte dans le domaine du rire, nous est fournie par l'élat déjà mentionné, celui où la fatigue ne nous permet pas de prendre part à un rire général. Quand nous sommes ainsi épuisés et réduits à l'impuissance, il se peut que nous restions tout à fait capables de saisir les traits plaisants d'une bonne histoire, et de sentir toute la force de l'appel retentissant du rire d'autrui. Mais' ce qu'un pareil état a de lamentable, c'est justement que le sens joyeux de la gaîté qui est dans l'air a perdu chez nous son vigoureux allié, et se trouve ainsi réduit à une complète inertie. L'appel du comique reste exactement le même, nous le sentons fort bien ; mais le sentiment ne peut avoir son expansion normale.

Ceci nous amène à reconnaître et à considérer la part très intéressante de vérité cachée dans ce qui semble au premier abord un paradoxe vide. Bien que la « répercussion physique », c'est-à-dire ces rapides courants de retour d'une surexcitation ou d'une dépression d'activité nerveuse dans les régions excentriques de l'organisme, ne soit pas tout dans l'émotion, elle en est une partie, et une partie importante. Le fait d'éprouver pleinement les plaisirs du comique, comme d'ailleurs les émotions d'une autre nature, implique que les passages sont libres; que le tourbillon nerveux qui part des centres au moment où nous accueillons joyeusement l'arrivée du risible, peut trouver son écoulement habituel par les canaux familiers. Et ce n'est pas tout ; mais, comme on l'a indiqué plus haut, cette large extension de l'aire de commotion nerveuse à travers l'organisme donne un surcroît de vie et un caractère plus distinct à la jouissance du risible.

J'ai supposé ici un exemple de rire parfaitement simple dans

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lequel un accroissement soudain du plaisir, qui l'élève jusqu'à la joie, détermine la réaction. Cependant, même dans ce cas, il y a quelque complication, quelque réciprocité d'action entre l'épanchement extérieur de la joie mentale et l'épanchement intérieur de l'ébranlement organique. Dans un rire franc et prolongé, le facteur organique réagit certainement sur le processus psycho-physique qui produit la gaîté mentale, ce qui signifie qu'il précède le dernier stage de ce processus. Dans tous les cas où ce facteur psychologique central est complexe et demande quelque temps pour son achèvement, les actions réciproques entre lui et le facteur organique prennent une importance essentielle. Comme on l'a fait entendre dans le chapitre précédent, les intuitions réflectives qui, selon certains théoriciens, sont la cause du rire et qui, par conséquent, le précèdent, sont souvent des réflexions après coup. Cela signifie que, quand l'appareil du rire est monté et prêt à se décharger, la première perception joyeuse d'un objet plaisant, quelque vague qu'elle soit en ce qui regarde les traits et rapports particuliers où réside le comique, suffit pour amener la réaction qui, instantanément, renforce l'humeur joyeuse. Et la gaîté peut se soutenir quelque temps, surtout à l'état d'accès de rire ; bien que l'esprit lance durant tout ce temps à travers les spasmes sur l'objet risible des regards qui rendent de plus en plus clairs pour lui les traits comiques, et par suite accroissent l'énergie du stimulant mental.

Nous avons vu que le rire est probablement, dans de certaines limites, un exercice salutaire qui amène un accroissement considérable d'activité agréable et augmente le sentiment du bienêtre physique. S'il en est ainsi, nous comprendrons sans peine combien le rire est essentiel pour porter à leur maximum la bonne humeur et la gaité. Ses mouvements explosifs semblent en efifet appartenir à l'état d'exhilaration, d'expansion consciente, et lui donner une grande partie de sa piquante saveur ; d'où le risque de perdre haleine quand on s'y livre de trop bon cœur, ou celui d'étouffer l'envie de rire dès sa naissance quand on est exposé aux regards scandalisés de l'agélaste. Les mouvements profonds et puissants de la poitrine amènent un sentiment d'énergie 'accrue, de rapidité et de plénitude du courant

vital. La somme considérable de sensations qu'ils fournissent, soit dans les sons excitants qui réagissent sur l'oreille même du rieur, soit par les puissants effets exhilaranls produits sur les viscères, constitue en elle-même une vaste extension du sentiment de notre existence. Cette montée soudaine du flot dans notre vie organique est tout au moins une part de ce sentiment de « triomphe soudain » que détermine en nous, dit-on, la vue du comique.

Que cette excitation organique soit un facteur puissant, nous en voyons, il me semble, plus d'une preuve. Citons un fait seulement : il se peut que nous ayons, quand nous commençons à rire, quelque amertume dans le cœur, quelque malignité, mais que, en finissant, nous ayons la conscience plus libre, plus sereine, comme si le rire avait été une sorte de purification, et comme s'il avait, à l'exemple d'une autre /.iOaci^'.; bien différente, substitué un état mental heureux et tranquille à un état de trouble et de souflTrance. On verra tout à l'heure que, parmi les causes du rire, linterruption momentanée d'un effort (que la tension ait été musculaire, intellectuelle ou morale), est sinon nécessaire, du moins une des plus communes. Le sentiment délicieux de soulagement que nous apporte cette détente de notre attitude, peut être dû, sans doute, à la conscience de la transition, à la cessation de la pression dont nous venons d'être délivrés. Mais en même temps il n'est pas improbable que, par lui-même, le processus physiologique du rire, en assurant un soulagement et un délassement organiques, contribue pour une large part à modifier l'ensemble de notre état mental.

Une remarque semblable s'applique à l'élément désagréable qui, souvent du moins, fait que notre rire n'est pas un plaisir sans mélange. Shelley a dit :

Notre rire le plus sincère Est de quelque peine chargé.

Ce poète n'était pas, on s'en doute, particulièrement compétent pour juger de la qualité du rire; et cependant son distique contient une part de vérité. Sans doute ce mélange d'éléments opposés est dû en grande partie à la perception initiale ellemême; car, ainsi que nous le verrons, le .spectacle risible nous

montre d'ordinaire à l'arrière-plan quelque chose de regrctlable. Mais il parait raisonnable de dire que l'élément de tristesse contenu dans notre hilarité a son support organique dans les tons de sentiment désagréables qui accompagnent les effets de tout rire violent et prolongée

Nous n'avons point de données qui nous permettent de déterminer quelles peuvent être les proportions précises entre la joie initiale ou « cérébrale » et la joie réfléchie par l'organisme ; il semble assez plausible de soutenir que la première, lorsqu'elle n'est pas renforcée par la seconde, n'est qu'un sentiment faible et pâle. Cette opinion peut trouver un appui dans le fait que la réponse du corps n'est jamais complètement réduite au silence. Même lorsqu'une personne se retient de rire, à l'église par exemple, elle n'en sent pas moins dans la gorge un spasme rapide. Mais il y a des faits qui sont très significatifs en sens inverse. Jamais nous ne supprimons la résonnance organique sans avoir recours à d'autres influences nettement contraires. Quand, par un eflfort énergique, nous retenons notre rire, cet eCfort même, amenant une attitude artificielle et pénible, fait beaucoup pour gâter toute l'expérience. Le conflit entre l'envie de rire et la volonté qui la réprime est nettement désagréable et peut facilement aller jusqu'à une souiïrance aiguë. Quand la répercussion organique fait défaut par suite d'une extrême fatigue, cette fatigue, à la fois par elle-même et par la résistance qu'elle oppose à l'appel de la joie, devient un facteur considérable dans l'ensemble de l'expérience. Nous devons par conséquent attendre, pour connaître avec précision la part qui revient à chacun des deux facteurs, que quelque expérimentateur ingénieux réussisse à exciter l'humeur joyeuse et à supprimer en même temps la répercussion physique, sans introduire un nouvel état de conscience organique ; ou qu'il imagine au contraire une méthode pour nous assurer, en stimulant à l'aide de l'électricité,

1. Un ingénieux t'-crivnin français, L. Dugas, dont l'ouvrage, Psijcholof/ie (II/ rire (Paris, F. Alcan) a paru pendant que mon livre était sous presse, a montré que même un rire désordonné, incoercible. « le l'eu rire », en dépit de ses éléments de souliïance, reste dans une large mesure agréable à éprouver (v. p. -2li, 26).

par exemple, nos muscles respiratoires pendant une période de sérieux complet, la réverbération physique du rire dans toute sa force. Or on peut prédire avec quelque confiance que nous attendrons longtemps.

Ici encore, comme dans le cas du sourire, nous avons à noter des déviations variées de la forme typique de l'expression. Quand le rire ne naît plus de la joie pure, mais qu'il est empreint d'une amertume sardonique ou d'un air de défi méprisant, l'expérience dans son ensemble est naturellement compliquée par un élément nouveau de conscience. Le changement dans l'expérience est-il dû uniquement à la différence de l'attitude mentale initiale, on peut en douter. Il est assez probable que les processus physiologiques, c'est-à-dire les mouvements respiratoires, la vocalisation et les effets organiques plus généraux, seront altérés en de tels cas. Un rire amer paraît à la fois avoir un autre goût et un autre son qu'un rire parfaitement joyeux.

Dans ces formes qui s'écartent du rire typique de la franche gaîté, nous voyons commencer l'intrusion d'un nouveau facteur, la volonté. L'intention d'être entendu se fait bien autrement sentir, par exemple, dans le rire ironique d'un des partis de la Chambre des Communes, que dans le rire ingénu d'un enfant.

Cette intrusion de la volonté a pour effet, tout à la fois de restreindre le processus naturel du rire en le réduisant à une forme dégénérée et rudimenlaire, et de faire naître différentes contrefaçons affectées de l'explosion spontanée. Cette double action confirme l'idée que les conventions de la société polie ne visent pas simplement à supprimer le genre « vulgaire » d'explosion, mais aussi à évoquer les signes de l'amusement quand on fait effort pour nous amuser. Le ricanement, le rire étouffé, le rire sous cape, etc., ne paraissent pas être simplement un rire affaibli et à demi supprimé, mais ils se substituent au rire naturel et sont tout prêts à se produire quand l'occasion les appelle ^ Ceux qui s'en tiennent à ce rire dégénéré

i. Le vocabulaire de la langue française est particulièrement riche sur cet article : elle possède des expressions comme « rire du bout des dents » et « du bout des lèvres » (comparez lexpression d'Homère i-'{il'x^;v/ ■/£'./£ j'.v) « rire dans sa barbe », et d'autres comme « rire jaune ».

excitent naturellement le mépris du grand et vrai rieur. Carlyle, qui avait parfois lui-même le rire copieux, n'a pas, quand il parle du rire largement épanoui de Teufelsdrôckh, assez de termes méprisants pour ces petits esprits qui méconnaissent et défigurent ainsi la joie, celte grande chose. « Ces gens là, » selon lui « ne font que renifler, ricaner du fond de la gorge; ils émettent tout au plus une cachinnation sifflante et sourde comme s'ils riaient à travers un paquet de laine ^ ». Un inventaire exact et scientifique de ces étranges perversions du rire, fùt-il beaucoup moins pittoresque que la description de Carlyle, aurait une valeur considérable. L'ami du rire peut du moins se consoler de l'injure que lui infligent les imitations de ce genre, en réfléchissant qu'elles sont vides de joie et qu'elles ignorent même ces sensations vivifiantes qui naissent du bon rire naturel. Bien plus ; comme elles sont forcées, il est à présumer qu'un sentiment pénible de fatigue les accompagne. Il est triste de penser que ces variétés bâtardes du rire se montrent souvent de bonne heure dans la vie de l'individu. Preyer nous dit qu'il pouvait distinguer chez son enfant, alors dans sa troisième année, le rire naturel d'hilarité, du rire d'imitation qui probablement avait quelque chose de plus forcé. Peut-être existent-elles déjà dans cette foule prodigieuse de sons hétéroclites pour lesquels l'enfance est fameuse, et peuvent-elles être choisies et adoptées d'une manière permanente par un certain nombre d'enfants « éminemment convenables », de préférence aux sons plus pleins et plus nourris.

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