Oa a reconnu Démocrite. {Xote du Irad
•2. Il ne s'agit pas ici. bien entendu, de la pliilosophie de Montaigne, dont il a dit : « 11 n"est rien plus gai, plus gaillard, plus enjoué et à peu que je ne die follastre : elle ne presche que feste et bon temps » : et un peu plus loin : « La plus expresse marque de la sagesse, c'est une esjouissance constante ; son estât est, comme des choses au-dessus de la lune, toujours serein ». L. X. chap. xxv. Il est vrai que Montaigne parle de la sagesse, non de la philosophie, {Sole du Irad).
VALEUR niil'INITlVE ET LIMITATIONS DU RIRE 367
mise en lumière par la façon dont ils ont traité théoriquement notre sujet.
Outre cette raison générale, il y a en a d'autres de nature diverse, qui diffèrent suivant la croyance philosophique adoptée et l'attitude qu'elle fait prendre à chaque individu selon son tempérament personnel. Pour commencer par les différences de croyance, nous devons nous rappeler que la doctrine dupliilosophe, tandis qu'elle peut donner un aspect méprisable à notre monde ordinaire et à notre vie commune, peut en même temps les réduire à de pures apparences, en les mettant en contraste avec cette région idéale qu'elle regarde comme la sphère des véritables réalités. Nous pouvons voir là, comme dans l'Idéalisme de Platon, une tendance quasi-religieuse à élever les hommes au-dessus des folies, des déceptions et des maux apparents du monde, jusqu'aux sublimes vérités. Une telle doctrine, si l'on est conséquent, ne réserve que peu de place au rire; si ce n'est peut-être au sourire heureux du soulagement et de la délivrance. Platon, le penseur aux humeurs diverses, savait adapter sa doctrine à des attitudes bien différentes de l'attitude moitié poétique, moitié religieuse, vers laquelle en somme il inclinait; et quelques-unes étaient compatibles avec une veine délicate de gaîté. Peut-être trouvera-t-on que Platon, dont l'esprit aspire à vivre en communion avec les dieux, reproduit leurs différentes attitudes à l'égard des mortels infortunés et sujets à l'erreur; par exemple l'indifférence sereine de ceux qui habitent les hauteurs ; un intérêt paisible et bienveillant pour ce qu'ils voient au-dessous d'eux; une moquerie doucement ironique, qui n'est pas inconciliable avec cet intérêt. Ce qu'on nous dit du rire des divinités est peut-être assez difficile à concilier avec la grandeur qui les élève si fort au-dessus de nous et l'esprit de détachement qui semble en être la conséquence. Ce rire, en effet, soit dans sa virulence moqueuse, soit dans sa familiarité aimable, témoigne d'un attachement un peu trop étroit à notre race. C'est pourquoi les philosophes, soit dit en passant, s'ils veulent prendre leur essor vers les dieux, sans cesser de laisser tomber en riant leurs regards sur les hommes, doivent se garder de planer trop haut.
Combien la spéculation transcendante tend à réduire le rire
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au silence en élevant le philosophe trop loin de la scène oii s"agitent les hommes, nous pouvons nous en assurer sans peine en jetant un regard sur les écoles dont nous parle l'histoire. Le Stoïcien et TÉpicurien, quelque difîérence qu'il y eût dans l'idée qu'ils se faisaient du Bien et dans leur tempérament moral, abritaient également dans la retraite la vie philosophique qu'Aristote leur avait recommandé de combiner avec une participation discrète à la vie de la société qui les entourait : ils cherchaient ainsi, chacun à sa façon, à s'assurer les consolations que cette vie suffisait, pensaient-ils, à leur donner. Là sans doute ils méditaient longuement sur les folies des imprudents qui restaient mêlés à la foule. Cependant le Stoïcien, qui s'efforçait d'arriver, en domptant les passions, à Timpassibilité, ne pouvait penser ni à rire des hommes ni à les prendre en pitié. L'épicurien, de son côté, quoique sa théorie de la vie fît ressortir la valeur des plaisirs tranquilles, ne trouvait sans doute pas de coin dans son jardin pour y goûter le paisible amusement d'une contemplation propre à faire naître le rire.
C'est ainsi que la philosophie, en substituant un mode idéal et nouveau de vie et de pensée à celui de la foule, penche à dédaigner celui-ci comme irréel et dépourvu de signification, et par là devient incapable de rire de l'humanité ordinaire à laquelle elle a cessé de s'intéresser. Il n'est pas vrai cependant que toute philosophie rapetisse ainsi le domaine de la réalité tel qu'il apparaît aux yeux du commun des hommes. On a vu des philosophes regarder comme des réalités ces mêmes choses particulières, que Platon méprisait comme de pures ombres, et reconstruire etjustifier comme rationnel le monde que l'homme simple accepte comme sien. Quand une doctrine de ce genre va jusqu'à affirmer que les choses humaines sont bonnes, à dire que le monde, dans son ensemble, possède toute la perfection possible, et à s'écarter ainsi, par une voie nouvelle à ce qu'il semble, des idées généralement reçues, elle menace sérieusement de tarir la source même du rire. Il semble en effet qu'aucune théorie de la vie ne peut être plus fatale à la gaîté de l'esprit qu'un optimisme à outrance. C'est tout au plus si, dans une telle doctrine, le rire subsistera sous la forme de la gaîté sereine d'une jeune fille heureuse et insouciante: et c'est ainsi.
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je le crains bien, qu'il se montre chez Abraham Tucker pour qui Str Leslie Stephen réclame le titre d' « humoriste métaphysique ))^ Il est vrai, comme je l'ai montré ailleurs-, qu'un rire aimable et indulgent peut prédisposer un homme, commençâtil à philosopher, à adopter une théorie optimiste du monde. Je pense néanmoins qu'une telle théorie, si l'on s'y attachait fortement, tendrait à restreindre singulièrement le domaine du rire. Peut-être doit-on se féliciter que R. L. Stevenson, qui inclinait si fortement à considérer les choses avec un vif sentiment d'espoir et de satisfaction (ainsi qu'il le montre clairement en admettant que tout homme porte en soi un idéal caché, de même que les petits Ecossais portaient leur lanterne avec une joie silencieuse) ', peut-être, disje, doit-on se féliciter qu'il ne soit pas allé plus loin que ses lettres ne nous l'apprennent, dans la voie de la construction philosophique.
Si, d'autre part, la spéculation philosophique est de telle sorte que, tout en acceptant les faits ordinaires de la vie comme réels, elle les tienne pour fondamentalement et irrémédiablement mauvais, elle exclut encore plus complètement le rire. La doctrine du pessimiste peut, il est vrai, laisser quelque place à une ironie farouche, dont nous trouvons en effet des traces assez nombreuses dans les écrits de Schopenhauer et de ceux qui l'ont suivi; mais quant au rire pur et simple, ou même au rire attendri de compassion que le pessimiste nous recommande de cultiver, elle paraît le bannir complètement. L'état des choses est trop tragique pour permettre même un sourire.
Il reste à déterminer jusqu'à quel point un autre grand courant de la haute spéculation peut fournir des ressources au rire. Le scepticisme philosophique, qui insiste sur la relativité de notre connaissance et sur l'impossibilité d'arriver à la certitude rationnelle, paraît être moins une doctrine philosophique particulière que la négation de toute philosophie; cependant, ainsi que le montre son histoire, il est le produit d'une attitude distincte et fréquente de l'esprit philosophique. Pourtant il est
i. English Ihoitghl In t/ie Eif/hlecn/h Century, vol. II, p. 110.
2. Voyez mon ouvrage sut le Pessimisme (ïrad. franc. Paris, F. AU-an).
3. Allusions à un essai de Stevenson, essayiste et romancier mort il y a quelques années.
J.v.MEs Slllv. — Le Rire. :24
certain qu'un sourire assez malicieux est familier au sceptique. On peut dire que ce sourire exprime l'amusement causé par le spectacle des illusions qu'il dégonfle, et qu'il est dirigé contre le penseur qui plane, au moins autant que contre l'homme pétri de la commune argile, qui se fie aux intuitions du « sens commun ». En eÊTet l'attitude du sceptique se rapproche plutôt de celle du sens commun, en ce sens que, tout en détruisant l'espoir d'une science absolue, il soutient que les conjectures auxquelles nous sommes capables d'arriver suffisent dans la pratique.
Le scepticisme introduit ainsi pour le rire un nouveau point de vue et ajoute à la somme des choses risibles. Ce point de vue est celui de l'homme pratique et de ce que nous appelons le sens commun, en tant que celui-ci est le genre de connaissance propre à guider les hommes dans les affaires ordinaires de la vie. Ce sens commun, ainsi que son nom le dit assez, est essentiellement un phénomène social. Ici donc, sans sortir du groupe des tendances qui sont à la base de nos réflexions, c'est-à-dire du genre d'activité intellectuelle qui marque le développement le plus élevé du point de vue individuel, nous rencontrons le contraste entre ce point de vue et le point de vue social. En tant que nous sommes capables, dans nos moments philosophiques, de voir le côté plaisant des choses, comme le dit R. L. Stevenson à propos d'un philosophe moderne, nous nous joignons au chœur des rieurs du sens commun, aux rieurs réalistes, par opposition aux rieurs idéalistes ^ A leur point de vue, comme le prouve abondamment l'histoire de la comédie, toute haute spéculation abstraite paraît plaisante, parce qu'elle est étrangement éloignée des réalités et des intérêts qui leur sont familiers, et en même temps parce qu'ils la soupçonnent fortement d'être un etîort ambitieux autant qu'inutile pour planer au-dessus du commun des hommes. Rabattre l'essor spéculatif du penseur, l'obliger à reprendre pied modestement à côté de nous sur la croûte terrestre, est toujours une douce occupation pour les amis de la gaîté. Ceux mêmes qui sont habitués à planer se renvoient volontiers l'un l'autre du pied vers la terre : l'homme de science aime à s'égayer des conceptions invéri-