‹ Essai sur le rireChapitre 99 sur 112 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Cette élude a promené nos recherches dans des régions variées. En cherchant les germes du rire, nous nous sommes trouvés dans les plaines vastes et embrumées de la spéculation biologique. En suivant son développement, nous nous sommes plongés dans les fraîches vallées de la psychologie de Tenfant et de l'anthropologie ; et nous avons alors essayé de gravir les sentiers tortueux de l'évolution sociale. Après avoir atteint de la sorte les hauteurs de la civilisation moderne, nous avons dirigé une investigation spéciale sur l'organisation du rire telle que nous la trouvons dans l'art de la comédie, et sur l'apparition d'un nouveau genre de rire essentiellement individuel et indépendant du critérium social, genre auquel on a donné le nom d'humour. Dans ce voyage de découverte nous n'avons jamais perdu de vue la question de la fonction du rire dans la vie de l'individu et dans celle de la communauté. II nous reste à déterminer cette fonction avec plus de précision.

Afin d'assigner la place et la valeur qui lui appartiennent à une grande tendance de l'esprit comme celle que manifeste la gaîté humaine, il nous faut pour un moment porter notre investigation dans une région plus ardue encore et plus obscure, celle de la philosophie. Cela est nécessaire pour plus d'une raison. Tout d'abord nous ne pouvons guère espérer d'arriver à une vue claire de ce que vaut le penchant au rire sans le secours d'une vue claire de la vie considérée dans son ensemble. Or une telle « Weltanschaung » (contemplation du monde) ne semble possible que si nous nous élevons à la réflexion philosophique. Il y a toutefois une autre raison pour pénétrer dans cette région plus reculée et plus réservée de la science. La

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philosophie porte à son plus haut point de développement cette critique individuelle de la vie, avec laquelle, comme nous l'avons vu, les tons d'un rire paisible sont associés. 11 semblerait donc désirable de rechercher jusqu'où l'esprit de gaîté, sous cette forme paisible, peut nous accompagner sur la route de la spéculation philosophique. En même temps cette recherche ne sera pas déplacée comme complément de l'étude que nous avons faite de l'humour.

Ainsi que nous l'avons indiqué dans le chapitre consacré à ce sujet, l'humour réfléchi naît du rapprochement mutuel de deux tendances qui, aux yeux d'un observateur superficiel, peuvent sembler directement opposées : savoir un tour d'esprit tout h fait sérieux, porté à la rétlexion grave, et un aimable penchant au jeu et au rire. Dans l'humour philosophique, dont nous avons dit un mot en considérant le rire dans la littérature, cet antagonisme semble, à première vue, particulièrement prononcé. L'esprit simple, à qui la spéculation philosophique se présente comme une chose fort éloignée de tous les intérêts humains tels qu'il les conçoit, sera sans doute fort surpris d'entendre dire qu'elle peut fournir des occasions de sourire tout au moins, sinon de rire, je ne dis pas à celui qui s'en occupe en passant, mais à celui qui en fait sa véritable occupation. Nous devons donc, et cela rentre dans notre tâche, essayer de rendre un peu plus intelligible cette association étroite de deux tendances qui semblent contradictoires.

L'humoriste, tel que nous l'avons représenté, est en état, grâce au développement de son individualité, de se détacher d'une foule de jugements, et en même temps d'une foule de sujets de rire, communs à la société particulière à laquelle il appartient. Il développe sa propre manière de s'amuser de la contemplation des choses, qui substitue dans une large mesure aux critériums de la coutume et du sens commun ceux de la raison idéale. L'habitude de la pensée philosophique aide certainement l'individu à s'élever à ces hauteurs de l'idée ; elle favorise aussi le progrès qui se produit en même temps chez lui et qui étend son point de vue sur l'irrationnel, sur ce qui est essentiellement déplacé, sur le plaisant. Un mot doit suffire pour indiquer comment elle produit cet efl'et.

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La philosophie, nous le savons, s'avançanl hardiment au delà des sciences particulières, vise à une connaissance plus profonde des choses, veut en connaître tout l'ensemble, c'està-dire ce que nous appelons l'univers. Dans cet efTort, elle doit les considérer d'une manière qui difTère essentiellement de l'observation ordinaire. Le philosophe moderne peut faire tout son possible pour arriver à sa conception de la réalité des choses par une analyse scrupuleuse de l'expérience ; mais, en fin de compte, sa théorie paraît avoir si bien transformé le monde qui nous est familier, qu'il ne nous est plus possible de le reconnaître.

Dans cette reconstruction philosophique du monde réel, riiomme, ses rapports avec la nature, son histoire, doivent être l'objet d'un examen nouveau. Elle manifeste une tendance puis^ santé à considérer la vie humaine et tout ce qui s'y rattache, comme une phase d'un vaste mouvement cosmique déterminé par une fin idéale. L'introduction de conceptions idéales, en nous élevant au-dessus des réalités, paraît leur donner un caractère de petitesse, de futilité, d'avortement piteux. Rien, ou presque rien du monde où nous vivons, ne donne satisfaction aux exigences de l'idéal. Par conséquent, tant que nous restons à ce point de vue, les objets qui nous sont familiers ; c'est-à-dire les personnes au milieu desquelles nous nous trouvons jetés ; une bonne partie de ce que nous voyons en nous-mêmes ; les expériences sociales qui naissent de quelque direction passagère de la pensée populaire; et même de longues périodes de l'histoire, ont l'air de contradictions, de choses frivoles qui ne doivent pas compter, si môme elles ne vont pas jusqu'à retarder réellement l'avènement de l'idéal.

Il en est de même encore quand la philosophie passe nettement dans la pratique. Que nous prenions le bonheur, ou la perfection morale, ou la complète réalisation du moi, comme fin idéale de la conduite humaine, une foule d'actions qui se déroulent sous nos yeux, y compris une grande partie des nôtres, commencent à nous paraître singulièrement mesquines et misérables, dès que nous en venons à les soumettre sérieusement au contrôle de l'idéal. Une grande partie tout au moins de ce que les hommes louent sous le nom de vertu

ne présente plus qu'une valeur douteuse, ou nous paraît en tout cas avoir reçu des éloges hors de toute proportion avec leur objet.

Enfin, cet effet rapetissant des idées sur les réalités quotidiennes se montre encore, quand la phil<)sophie construit pour nous le type idéal de la société humaine et de cette confédération des états civilisés, qu'elle a plus d'une fois rêvée. Sous les rayons implacables de ces conceptions idéales, le sens commun lui-même, auquel s'attachent avec tant de ténacité les sociétés avancées, risque de paraître composé d'obscurité plutôt que de lumière.

Une telle situation semble laisser place à quelques-unes de ces transformations dans l'aspect des choses que nous avons rangées parmi les excitants du rire. Si la contemplation philosophique réduit les grandes choses à la petitesse, transforme les substances en des ombres illusoires et les gloires humaines en des distinctions à peine dignes d'être remarquées, on pourrait croire quelle favorise le rire. Et cependant, puisque nous ne trouvons au cours des siècles qu'un philosophe à qui le rire ait fait une réputation ^ il est à croire que la gaîté n'a jamais été un des caractères distinctifs de ses confrères en philosophie.

Pour bien comprendre ceci nous devons rappeler un ou deux faits. Tout d'abord, bien que le sérieux puisse se combiner avec le goût du risible, il est et demeure fondamentalement opposé à l'enjouement et à la gaîté. Les philosophes sont des personnes sérieuses. Leur méditation constructive est une des formes les plus laborieuses de l'activité humaine ; elle impose à ceux qui s'y vouent un effort exceptionnel ^de concentration sérieuse. Dès lors est-il étonnant que nous leur trouvions si peu de goût pour le badinage - ? La profonde et indéracinable gravité des philosophes a été suffisamment

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